Un psychanalyste à l’écoute de la Shoah

ou une métaphore personnelle pour dire la Shoah.

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« Quelle est l’oreille qui entend encore
Ce que les lèvres n’énoncent pas » (L. Aichenrand, Dos Broït Fun Tzaar (Le Pain de la Douleur, Tel Aviv, Peretz Farlag, 1964). cité par Rachel Ertel « Dans la langue de personne ». Seuil, 1993)
Sinon celle du poète ; et du psychanalyste peut-être

Les voix s’élèvent ces derniers temps pour dénoncer le trop plein de la Shoah dans les témoignages et dans la fiction. Est-ce une préoccupation morbide ou opportuniste, ou est-ce une nécessité interne de donner une expression à la trace que l’anéantissement des Juifs a creusée dans la subjectivité ? Mon expérience de psychanalyste me fait pencher pour cette deuxième éventualité : à travers des expressions imagées étranges, des failles dans la langue ainsi qu’à travers des rêves ou des symptômes, j’entends à la fois l’impact de l’horreur et la tentative de se le figurer.

Ceci n’est pas seulement vrai pour les rescapés, ni pour leurs enfants et leurs petits enfants, mais pour tout homme du 21ème siècle qui est imprégné par la marque de la Shoah dans le discours, son expression autant que sa dénégation. J’appelle cette tentative d’évoquer et de transmettre l’irreprésentable une « métaphore personnelle ».

Pour mieux faire passer ce que j’entends par là, je ferai un détour par la littérature où il y a deux voix pour parler du vécu de la Shoah : l’une, représentée par Primo Levi, témoigne dans un langage transparent qui tente de cerner au plus près une expérience inouïe. L’autre est celle du poète, représentée dans son extrême par l’hermétisme de Paul Celan, qui pensait que pour dire un monde de chaos, un monde sans raison, disloqué – « la transparence de langage » devrait passer par la dislocation, l’obscurité, devrait inscrire l’incompréhension, la stupeur, les ténèbres au cœur du langage même. C’est l’enjeu de la vérité, non de la réalité. La parole, étant impuissante à dire la réalité de cet événement, est amenée, pour atteindre la vérité, à taire ce qui n’est pas dicible, tout en le signifiant (Rachel Ertel, op. cit).

Le psychanalyste entend les deux langages mais son oreille est attentive surtout au deuxième : à travers les mots, à travers les associations, il entend le refoulé, il cherche l’énonciation derrière l’énoncé. Ceci est encore plus vrai dans la deuxième génération de la Shoah, qui n’a pas vécu l’anéantissement mais l’a reçu en héritage, dit à mi-mot, échappé à l’insu du parent, dans l’angoisse ou la tristesse. Ces figurations dans la parole poétique, comme ceux d’un rêve ou d’une expression imagée d’un locuteur, sont peut-être les seules qui permettent de dire et de préserver le silence. Telle est la définition d’une métaphore qui « conjure l’innommé de la chose, en sorte que l’innommable reste présent à l’esprit en même temps que le nom métaphorique autorise l’identification de la chose » (Laurent Jemmy, op.cit).

Commençons par la poésie qui nous introduira aux paroles des rescapés et de leurs descendants, mais aussi de tout un chacun pour qui la Shoah a eu une résonance.

L’oreille du poète

Mordhè Strigler (op. cit) exprime de manière poignante ce sentiment de nombreux poètes de s’évider d’eux-mêmes et devenir la voix des morts, le dybbouk des disparus :

En moi le temps a déposé un charnier
Et dans mon sang a creusé une fosse commune-
Et quand vient parfois le sourire
Il vient tortueux tel un bâton noueux
Et je retiens mon rire
Pour ne pas éveiller les cadavres en moi.

Comment exprimer cette contradiction intérieure, l’harmonie du monde, et le chaos introduit par le génocide? Et l’envie d’y retrouver une place malgré tout ? Chaque poète va de sa tentative : l’un utilisera la forme, fragmentation de mot, rythme gai de la comptine avec un contenu d’horreur ; un autre utilisera des procédés littéraires, l’oxymore surtout, cette fusion des contraires transcendés et dont la vocation est de reconstituer l’unité, sans occulter la déchirure.

Je n’avais jamais vu une clarté aussi noire,
Une réalité aussi irréelle
L’aurore d’une telle nuit (op. cit).
Aaron Zeitlin « le commandement »

Pour d’autres, c’est la langue elle-même qui a été bafouée par des discours meurtriers, par des mots qui occultaient leur vrai sens : « solution finale » pour meurtre de masse, « figuren » pour des cadavres. Elle porte la marque de l’effondrement du monde et Nelly Sachs (op. cit) donne l’expression de cette chute de la langue où le mot « n’est plus mot ».

O – A – O – A
Berçante mer de voyelles
Les mots ont tous sombré

Consonnes et voyelles
Crient dans toutes les langues
Au secours

Pourtant, c’est avec les mots que le poète s’exprime et tout en disant leur mutisme il se porte au secours des mots en les réhabilitant, en leur permettant d’exprimer avec une authenticité retrouvée le vécu de l’ « évidement », de l’angoisse sourde sans image de l’abandon et de l’anéantissement. Il rend sa polysémie à la métaphore.

Dans le désert
Du silence
On enterre
Les mots.
Les soleils noirs
Des regards
Tournent froids
Autour du sang.
Abandonné
On est par la solitude
Même.

Les vents
De l’oubli
Éteignent
Les noms ;
Toute
Naissance
A
Le visage
Des décombres.
Aichenrand (Land shaft fun goïrl (Paysage de destin Tel Aviv,Tamid,1979) op. cit)

La poésie de Paul Celan, hermétique au premier abord, mais qui, en effet, parle avec des mots simples et rigoureux, déplace le lecteur à l’intérieur du texte même et permet de saisir du dedans que la mémoire est l’essence, le fondement du « parler » du poète.
Je citerai deux passages de son poème Strette (Paul Celan : Strette et autres poèmes. Mercures de France, 1990, p.25) en m’aidant du commentaire de Peter Szondi (Peter Szondi : Lecture de Strette. Essai sur la poésie de Paul Celan in : Critique, mai 1971, p.387-420. Strette : vient du «strictus » qui veut dire «étroit » comme un passage étroit et angoissant qui se resserre. Dans la musique on appelle «strette » la partie d’une fugue, dans la quelle on ne rencontre plus que des fragments du sujet qui se suivent et se répètent à un rythme rapide, qui les rend presque simultanés.
C’est ainsi qu’est structuré «Strette » dans la succession de ses strophes, chacune représentant différentes voix : comme une structure musicale (et pas discursive) et c’est comme une œuvre musicale qu’il faut lire ses répétitions et ses contradictions. Il faut la « lire » et non l’« interpréter », ce qui serait expliquer, chercher du sens. Szondi, lui, cherche « la fonction » du mot, des moyens syntaxiques, prosodiques ou orthographiques plutôt que leur sens. Pour reprendre les termes lacaniens : il cherche l’énonciation derrière l’énoncé. Le titre du poème renvoie à la fois au contenu – ce passage étranglé qu’était l’extermination, aux « fragments » qui en sont restés dans la mémoire – et à la forme musicale que prend le poème pour l’évoquer.
Les neufs parties du poème, le plus long de Celan, sont rapprochées l’une de l’autre par les « rappels » : les derniers mots d’une partie sont repris au début de la partie suivante – une manière de relier les fragments brisés, sans arriver à les recoller.)

Dé-
Porté dans
L’étendue
A la trace sans faille.

Ces vers incompréhensibles font que le lecteur dès le début est «déporté » dans un endroit étrange et étranger et saisit d’emblée que ce n’est pas simplement que le poète nous adresse la parole, ni même qu’on est concerné, mais qu’on est déplacé à l’intérieur du texte de telle façon qu’il n’est plus possible de distinguer entre celui qui lit et ce qu’il lit.

Ainsi, au fil des strophes, le lecteur se rend compte que le poème ne se contente pas de représenter simplement la réalité, donner un tableau des horreurs – elle devient elle-même la réalité des camps d’extermination, ce « champ noirâtre » des lignes suivantes :

Avance, ton heure
N’a nulle sœur, tu es –
Es de retour. Une roue, lentement,
Tourne par elle-même, les rais
Grimpent,
Grimpent sur un champ noirâtre, la nuit
N’a besoin de nulle étoile, nulle part
N’est souci de toi.

Le lecteur, et l’écrivain, a cessé d’être lui-même encore plus radicalement qu’au début du poème, en devenant la roue qui grimpe dans le texte par le mouvement de ses rayons. Mais cet avancement est en même temps le retour : « tu es – es de retour ». Nous apprenons qu’être, c’est être de retour, que l’existence n’est atteinte que quand on est revenu (à ses origines ? à sa mère ? à ce souvenir ineffaçable qui était pour Paul Celan la mort de sa mère dans un camp de concentration ?). L’existence véritable se confond avec la non-existence ou, plus exactement, n’est existence que si elle se fait mémoire de la non-existence.

Strette nous introduit à la deuxième partie de mon texte car, comme l’écrivain et le lecteur, le rescapé et son fils ou sa fille et même ses petits-enfants sont pris dans la Shoah, qui imprègne jusqu’à leur inconscient.

L’oreille du psychanalyste

A – Dispersez mes cendres à Auschwitz

Un ami m’a raconté avec beaucoup d’émotion la demande de son père, rescapé d’Auschwitz, que ses cendres soient dispersées là-bas. Ce retour était, bien sûr, inacceptable pour son fils qui se demandait qui plus est comment son père, qui est resté attaché à la tradition de son peuple, a pu envisager l’incinération de son corps. En essayant de déchiffrer cette demande, les paroles de Primo Levi et de Jorge Semprun viennent à l’esprit : la vraie vie était « là-bas » et tout ce qui a été vécu après n’était qu’une récréation. L’intensité de ce vécu revenait dans les cauchemars et au réveil, ils avaient la conviction de se trouver encore et toujours dans le camp. C’était, certainement, le vécu de ce vieux monsieur. Peut-être aussi cet homme avait-il la conviction d’avoir survécu par hasard, ses cendres auraient pu être disséminées là-bas depuis longtemps, il est resté solidaire des morts. D’autant plus s’il se sentait coupable d’avoir survécu, s’il se reprochait des menues ruses qui l’ont aidé à tenir en vie aux dépens de l’autre.
Aussi, il avait peut être l’idée confuse que ce geste – accompagné par la présence de sa famille, le rite funéraire – valait aussi pour tous ceux de ses camarades de souffrance qui n’y ont pas eu droit. Comme les hommages rendus au « soldat inconnu » servent de mémoire à tous ceux qui n’ont pas eu de sépulture.

Je pense que ce n’était pas une demande à prendre au pied de la lettre et à exécuter dans la réalité – c’était sa métaphore personnelle, sa manière d’exprimer à son fils son vécu de l’horreur pour lequel il ne trouvait pas de mots directs.

B – Une formule de chimie

Une femme, dans la quarantaine, appelons-la Carmella, israélienne, raconte sur le divan : « Je n’ai jamais pu comprendre les formules de chimie, pourtant, j’étais une bonne élève. Mais l’idée que deux corps se décomposeraient en molécules sous l’influence d’élévation de température, qui s’uniraient ensuite entre elles pour créer un autre corps, et que, ce faisant, certaines molécules se transformeraient en gaz, se volatiliseraient et disparaîtraient sans laisser des traces – cette idée était irreprésentable pour moi. J’étais, en plus, terrorisée par la menace que la prof me lance une de ses insultes dont elle avait coutume d’affubler les élèves ignares : « espèce d’idiote, résultat de cinq minutes de plaisir ! ». Un numéro était tatoué sur l’avant-bras de cette professeur et elle est restée toute décharnée, comme les rescapés sur les photos de libération des camps, malgré les quinze ans qui se sont écoulés depuis. » (Ne voulant pas rester sur cette image effrayante de sa professeur, Carmella a ajouté que, lors de voyage de fin d’année dans le Negev, cette femme s’est montrée plus liante avec ses élèves, partageant avec eux ses connaissances fabuleuses de la flore et faune du désert).

Qu’est-ce qu’ont provoqué dans l’inconscient de l’analysante les formules de chimie enseignées par ce professeur ?
« Il y a un amalgame qui se fait – associe-t-elle – entre les relations sexuelles, la naissance des enfants et les corps qui se décomposent dans les fours crématoires et se volatilisent dans la fumée. C’est horrible, elle pleure. Mais pourquoi cet amalgame ? ».

Les formules de chimie figurent une scène primitive terrifiante où les corps se confondent dans l’incandescence des fours crématoires et l’enfant qui s’origine de ces relations ne peut qu’être mort-né. Comme le dit Aichenrand : « Toute naissance a le visage de décombres ». C’est ça la solution (« finale » pourrions-nous dire) de la formule chimique, impensable pour Carmella, sa pensée ne pouvait que se bloquer dessus.

Au-delà du fantasme, c’est l’ordre symbolique qui a été bouleversé par la barbarie nazie : d’abord c’est l’ordre de la succession des générations – la Shoah a fait disparaître toutes les générations confondues, les aïeux et les petits enfants ont été exterminés sans laisser de descendants. Plus est, non seulement ils sont morts sans sépulture, sans aucun rite funéraire, sans que leur nom reste inscrit quelque part – mais ils étaient privés même d’un mot qui symboliquement désignerait leur mort. Car leur mort c’était « la solution finale » et leurs cadavres « des figuren » – l’omniprésence de la mort factuelle, la mort biologique sans aucune possibilité de la hausser à la dignité du signifiant. Il ne s’agissait pas seulement d’anéantissement collectif mais aussi de nier dans chacun des victimes l’humain (Voir à ce sujet le livre de Jacques Hassoun et notamment le chapitre d’A. Radzynski in « Le non lieu de la mémoire »).

A la séance suivante, Carmella ajoute : « la dernière fois, j’ai pensé en général à mon peuple assassiné. Il m’est venu que, plus particulièrement, il s’agit de mes grands-parents, de leurs enfants et surtout de la petite sœur de mon père dont je suis sensée porter le prénom : Léa ».
Ce prénom, son père l’a substitué par un prénom russe, qui gardait les lettres de son prénom destiné. En arrivant en Israël, il aurait voulu que sa fille reprenne son prénom mais, pour elle, ce n’était pas possible de porter le prénom de la disparue dans des conditions aussi atroces. Carmella s’est choisi un prénom hébraïque moderne qui n’a rien à voir avec la diaspora et quelle n’était sa surprise de découvrir lors de cette séance que le prénom que lui a destiné son père était présent, lettre par lettre, dans celui qu’elle s’est choisie sans aucune contrainte apparente…
« Maintenant, j’aurais pu porter ce prénom, continue Carmella, je ne me sens plus hantée par la disparue, tout au moins pas autant. Je peux maintenant assumer le fait d’être « la revenante » de Léa disparue, faire exister par moi son nom (nos patronymes sont les mêmes), ce qu’elle était pour mon père » (« La disparition » et « Les revenants » – livres de George Perce où il donne une forme littéraire à la tragédie d’un enfant survivant des parents exterminés. Voir aussi le commentaire de Claude BURGELIN : « Les parties de dominos chez Monsieur Lefèvre », Circé 1996).
« La formule de chimie » est une métaphore que Carmella s’est construite à son insu, sa représentation inconsciente de la Shoah, alors que consciemment elle avait l’impression de ne pas y penser, ses parents ne lui en ayant jamais parlé.

Pendant cette série de séances, le trop connu de l’événement dramatique de la Shoah est délaissé pour l’inconnu de l’interprétation inconsciente que le sujet s’en est donnée et le fantasme qui l’organise. C’est cela que ces sujets, qui n’ont pas vécu la tourmente, à qui la Shoah a été contée et qui ont l’impression qu’elle ne les touche pas personnellement, viennent chercher : la traversée des apparences, l’autre scène, qui seule peut mener vers une liberté avec leur propre histoire.
Cathie Silvestre (1998) en parle avec une grande sensibilité dans son article : « Dans la tourmente du traumatique »

Je terminerai par une histoire de mon propre acte manqué.

C – La feuille blanche

Le cercle Bernard-Lazare (Association juive française à tendance laïque et socialiste) m’a demandé d’animer un débat après le spectacle d’une pièce intitulée « Les enfants des Cendres » (« Les enfants des Cendres », écriture et mise en scène de Benoît KOPNIAEFF. Grenoble, février 2000) traitant de la deuxième génération de la Shoah, des enfants des rescapés. Émue par la confiance qui m’a été faite et touchée par le texte, je l’ai rangé sur mon bureau pour y réfléchir plus tard et… le texte a disparu. J’ai fouillé partout mettant sens dessous dessus mon bureau jusqu’à me rendre à l’évidence, je l’ai bel et bien égaré et, honteuse, j’ai demandé une copie.

Quelques jours après, en voulant jeter mes pensées par écrit, je suis allée vers mon paquet de feuilles blanches et j’en ai prélevé une. Et, Oh surprise ! Sous la feuille blanche se trouvait le texte disparu… J’ai dû poser une feuille de papier par-dessus pour y écrire plus tard, puis, en pensant qu’il ne s’agit que d’un tas de feuilles blanches mal rangées, je les ai remises sur le reste du paquet.

Que représente la feuille blanche en premier lieu si ce n’est mon ambivalence : le désir d’en savoir plus sur la Shoah, de comprendre encore et en même temps le désir aussi tenace de ne rien en savoir, de ne plus y penser, ça suffit, j’en connais assez. La feuille blanche figurerait alors ce deuxième versant de l’ambivalence qui irait jusqu’à la pensée magique que tout cela ne soit pas vrai, que rien de cela n’ait existé, que ce ne soit qu’un cauchemar.

De manière plus pernicieuse et perverse, c’est ce que font les négationnistes en voulant tout effacer pour des raisons différentes bien sûr. C’est aussi ce que faisaient les nazis en détruisant tout témoignage de leurs activités et en interdisant toutes inscriptions de noms.

Revenons à l’ambivalence : confortablement installés dans les fauteuils douillets de la salle de spectacle, prenant plaisir à voir, à penser, à échanger – en contradiction scandaleuse avec les horreurs irreprésentables – comment parler de la Shoah que nous n’avons pas vécue de surcroît ?
Et moi avec cette satisfaction narcissique d’être reconnue comme une professionnelle qui a compris quelque chose à la Shoah, qui en a quelque chose à dire, invitée à monter sur l’estrade – je m’en suis sentie coupable. La « feuille blanche » est ma métaphore à moi pour mettre des mots sur mes émois obscurs.

Mireille Nathan-Murat (In Jacques Hassoun op. Cit. « Un éternel retour – Avatar d’une transmission orale : une déportation usurpée ») parle à ce propos d’une « déportation usurpée » : elle raconte comment, petite fille douillettement lovée dans les bras de son père, elle réclamait encore et encore le récit des horreurs qu’il a vécues dans les camps. Ainsi s’entremêlent pour elle inextricablement « l’excès d’excitation et de plaisir en contradiction scandaleuse avec le caractère trop réel de cet effroi » dont est saisi le conteur. Et elle les désigne comme « ses crimes d’investissement libidinal de l’horreur, horreur dont elle se sentait issue ».

Ainsi la Shoah continue à marquer la subjectivité moderne soixante ans après : les descendants des rescapés qui n’ont pas parlé et de ceux qui ont tout raconté, les descendants des bourreaux aussi d’ailleurs et plus largement tout homme du 21ème siècle qui a lu sur l’extermination des Juifs d’Europe, a vu des films. Jean-Jacques Moscovitz (Jean-Jacques Moskovitz : « D’où viennent les parents » Armand Collin. Paris, 1991) dit qu’un psychanalyste aujourd’hui ne peut pas écouter sans entendre la marque de la Shoah dans le discours. Une de mes patientes, sans origine juive, me racontait un rêve : « J’étais avec vous dans une voiture sur une route sinueuse de montagne et tout d’un coup j’étais déportée vers vous. Je sais que vous êtes juive – elle a ajouté – votre famille a peut-être été déportée ».

Et ce n’est pas seulement la génération de l’après-guerre qui en porte la trace mais aussi leurs enfants, et même les petits-enfants des survivants. Yolanda Gampel (Yolanda Gampel « Prendre congé » de son passé familial au travers de la pensée de l’analyste. In Rupture et Changements p. 168-198) le découvre de manière saisissante chez les enfants qu’elle a en psychothérapie.

« Une victoire inachevée … ? » s’interroge Vladimir Yankélévitch (Vladimir Jankélévitch, L’imprescriptible, éd. Seuil) en songeant à la fragilité de la mémoire : oublier, ce serait perdre la guerre contre le nazisme et aussi s’exposer à des retours périodiques de l’infamie.
« Une victoire inachevée … ? » reprend le psychanalyste en pensant aux ravages qui continuent à exercer leur pouvoir sur les deuxième et troisième générations et sur notre culture tout entière malgré la victoire officielle. D’où le double impératif : l’un de donner une expression à cette trace – impératif conscient et inconscient d’ailleurs, comme j’ai tenté de le montrer – l’autre de tendre l’oreille.

En conclusion : l’ »irreprésentable » ne peut, certes, être représenté – il ne peut qu’être évoqué ou transmis à travers diverses modalités qui vont du témoignage qui décrit et explique à la poésie de Paul Celan qui « montre » : qui inscrit la stupeur et les ténèbres au cœur du langage même en le disloquant, en l’obscurcissant. De ce côté de la monstration se trouve le film de Claude Lanzman « Shoah », ou la peinture de Zoran Music (Isabelle LEWY-BERTAUT : Zoran Music « Nous ne sommes pas les derniers » in : La mémoire de l’horreur et sa transmission après Auschwitz. Actes du Colloque de GEPG. Grenoble, 1998) où, à travers les collines ravagées par le temps ou l’amoncellement des filets de pêcheurs sur le quai, ce sont les cadavres refoulés des camps d’extermination qui réapparaissent.
Par contre, les films, tel « La liste de Shindler » de Spielberg ou « La vie est belle » de Benito Begnini sont du côté de la représentation en mettant des images nécessairement esthétisantes, à la place du trou de l’irreprésentable.
Ce n’est pas un jugement de valeur : même si du point de vue de la pureté de l’évocation ma préférence va à Celan, Lanzman ou Music, tout le monde ne sera pas touché de la même manière. La fiction, les images tant décriées par certains comme édulcorant l’horreur, sauront parler à d’autres qui y sont sensibles, leur transmettre quelque chose de la souffrance qui autrement leur serait restée inconnue.
Ce que j’ai appelé « la métaphore personnelle » se situerait entre les deux modalités : ce n’est pas une fiction lénifiante, mais ce n’est pas une épure non plus. C’est une tentative inconsciente de se figurer ce que l’anéantissement de sa famille, ou plus largement d’un peuple, a fait à sa propre subjectivité. Il s’agit d’une représentation subjective, à l’échelle d’un individu qui cherche à masquer l’insupportable trou de l’irreprésentable mais elle ne le comble pas. Elle serait plutôt comme un voile qui montre le trou en même temps qu’il essaye de le masquer.
La métaphore personnelle inclut toujours un signifiant qui peut être figuré par un mot, un rêve, un acte, un symptôme : une mise en acte (les cendres à disperser à Auschwitz), une inhibition intellectuelle issue d’un fantasme terrifiant (la formule de chimie), un acte manqué (la feuille blanche) ou un rêve (je suis déportée avec vous) et d’autres encore, qui cherchent à se faire entendre.

POST – SCRIPTUM (non publié), dix ans plus tard :
La mémoire de ce traumatisme d’un peuple, qu’a été l’anéantissement des Juifs, a imprégné les consciences de notre époque, et est devenue une référence culturelle. Dès lors « la Shoah » sert de métaphore personnelle, pour ceux dont le traumatisme n’était pas reconnu par la société ou par eux-mêmes. Cela en révolte certains, paraissant être l’usurpation d’une souffrance inouïe pour dire des souffrances somme toute banales, mais une fois le terme sorti dans l’espace public, libre à chacun de s’en emparer.

Aux exemples déjà présentés je voudrais ajouter celui de Binjamin Wilkomirski, auteur de « Fragments, une enfance, 1939-1948 ». Cet ouvrage se voulait être un récit témoignant d’une période de l’enfance passée dans un camp d’extermination entre environ quatre et six ans, ainsi que quelques années qui ont suivi et qui furent marquées par des souffrances liées à cette expérience. A partir de bribes d’images floues, il tentait de reconstruire son identité, qui aurait été tue ultérieurement par ses parents adoptifs.
Or, un an après la publication du livre, les journaux révélaient la « vraie » identité de l’auteur : ce serait un enfant suisse qui n’avait pas pu vivre la Shoah. Ces journaux criaient à l’ « imposture », mettaient en avant le danger de la récupération de ce genre d’affaire par les révisionnistes et les négationnistes.
Or, pour nous les psychanalystes qui nous intéressons à la « vérité psychique », il serait nécessaire de se pencher plus à fond, à l’instar de Elena Lappin (1999) et Sidney Cohen (1998) sur la motivation inconsciente de B.W. de se construire une histoire d’enfant de la Shoah.
Nous pouvons concevoir que Wilkomirski, (adopté par une famille qu’il vécut comme rigide et peu réceptive à ses souffrances) et qui a eu une enfance douloureuse (issue d’une famille suisse exploitée et humiliée), a cherché à mettre des mots sur son mal profond. Pour ce faire, il s’est emparé de l’histoire du peuple juif, reconnue culturellement pour ses persécutions et humiliations, cela afin de donner une expression à ses souvenirs confus.
Il était poussé ainsi par les impressions obscures et indicibles de son enfance à construire sa métaphore personnelle dans « Fragments … », qui est d’ailleurs un ouvrage poignant et bouleversant. Cet ouvrage serait à classer dans les fictions et non plus dans les biographies.
D’ailleurs, il n’en était pas complètement dupe et peut-être que s’il l’avait écrit actuellement, à une époque où la fiction s’autorise beaucoup plus, il l’aurait peut être fait plus facilement qu’il y a dix ans quand les témoignages directs prédominaient dans la littérature sur la Shoah.

Une autre métaphore personnelle de la Shoah dont je voudrais vous parler a été construite par une jeune femme de 35 ans, née en Grèce et émigrée en Belgique, puis venue travailler en France après avoir obtenu un diplôme de kinésithérapeute. Je la connais depuis une dizaine d’années : souffrant d’une difficulté à assumer ses diverses fonctions dans la vie (mère, épouse, professionnelle) et à faire face aux exigences qu’elles font peser sur elle, son principal souci en ce moment sont ses réactions impulsives aux agressions, qui, en effet, n’en sont pas véritablement mais qu’elle vit comme telles. Il peut s’agir des insultes qu’une mendiante lance à la cantonade aux invités au mariage de son frère ou des remontrances d’une dame adressées à son fils qui a fait une bêtise dans le parc. Elles peuvent être provoquées par une boulanger qui n’a pas de monnaie, ou, et surtout, par son mari, qui ne tient pas compte d’elle comme quand il la réveille en rentrant tard de chez sa mère. Elle ne peut alors s’empêcher de le frapper durement, même la présence terrifiée de ses enfants ne peut alors la retenir. Son ressentiment va aussi contre ses beaux-parents qui ne l’aiment pas comme elle l’aurait voulu, la poussant à des esclandres jusqu’à que ces derniers lui ferment la porte de leur maison.

En parlant de cela, elle associe avec la carte d’identité grecque, que son père vient de lui faire délivrer et avec sa demande, en parallèle, de la nationalité française avec le sentiment qu’elle ne la mérite pas, qu’elle est « criminelle ».
Sur cette carte d’identité il y a sa photo qu’elle n’aime pas. D’abord, elle y ressemble beaucoup à sa mère (paranoïaque, délirante par moments, qui l’a maltraitée), ensuite par ce qu’elle y a l’air d’être derrière les barreaux : « ma petite lumière intérieure qui regarde la grande lumière extérieure à travers les barreaux ». Les images qui lui viendront à l’esprit, elle ne pourra pas en parler : « elle sont horribles, à la limite du secret, quelque chose à la limite du vrai et de l’imagination ».

Je l’encourage à en parler à la séance suivante, même si c’est de l’imaginaire et difficile à dévoiler. Mon analysante parlera des images qui s’imposent à son esprit : « des images de la guerre…des victimes…en uniformes rayés de prisonniers…, un ramassage d’un à un dans une file… Injustice terrible, contre la loi ou alors selon la loi du plus fort…. guerre de 45, les Juifs tués dans les camps,… humiliés, offensés ».
Une deuxième série d’images s’imposeront à son esprit : « des enfants tendus…ma réaction catastrophée quand un vieux barbier en Grèce a tondu mon fils ; l’achat d’une tondeuse en cadeau pour mon mari, je l’ai tondu … les enfants maltraités dans les pays de l’Est, en Roumanie… La misère humaine. Je ne l’ai pas vécue, j’ai honte de l’éprouver si personnellement, mais c’est comme si j’y étais dans ces images ».

Cette jeune femme s’identifie, donc, à la victime et au bourreau à la fois. Qu’est-ce qui l’y prédispose ? Comme Binjamin Wilkomirski, elle a eu aussi un passé d’humiliation et de maltraitance. Elle a vécu aussi l’expérience de deux émigrations avec les sentiments de déracinement et d’étrangeté qui l’accompagnent. Mais il y a eu quelque chose d’encore plus ancien que l’émigration : son impression confuse de la mort qui collerait à sa famille et elle racontera ses visites, heureusement rares, à sa grand-mère paternelle, dans un village en pierres grises au nord de la Grèce. Cette femme était habillée toujours en noir, portant un deuil permanent du grand-père décédé des années auparavant. Une fois, elle a amené sa petite-fille à des funérailles, où on promenait le défunt à travers les rues du village dans un cercueil ouvert.
L’identification au bourreau pourrait se penser à partir du processus de retournement en son contraire de l’identification à la victime, ou de l’identification à l’agresseur, Mais il me semble plus pertinent dans ce cas de penser qu’en ayant des représentations si terribles à l’esprit, toute agression prenait des dimensions disproportionnées et provoquait une réaction viscérale, irrépressible.
Je lui ai restitué ainsi mon entendement :
– Vous vous êtes identifiée à ces victimes, leur histoire terrible donnait une image, mettait des mots sur vos souffrances à vous, même si l’offense (c’était son mot) que vous avez subie étaient sans comparaison avec l’horreur qui était leur vécu.
– (après un silence, émue) : J’ai entendu « enfance » (offense) et j’ai pensé que mon enfance était pareille à celle des autres, que les maltraitances que j’ai vécues n’ont pas atteint mon être profond.
– Eh oui, bien sûr…. mais pour la petite fille que vous étiez c’était douloureux et humiliant (des coups, des insultes, comme « tu es une putain ») et toute offense ultérieure, même minime, vous semblait être à la mesure de ce qu’ont vécu les victimes reconnues comme telles, les Juifs des camps, les enfants de Roumanie.

BIBLIOGRAPHIE
Claude BURGELIN : Les partis de dominos chez Monsieur Lefevre. Circé, 1996

Paul CELAN : Strette et autres poèmes. Mercure de France, 1990

Sidney COHEN Questions autour de la rencontre avec Binjamin Wilkomirski, Actes du colloque « La mémoire de l’horreur et sa transmission après Auschwitz », Groupe d’Etudes Psychanalytiques de Grenoble, Grenoble, 1998

Rachel ERTEL : Dans la langue de personne. Seuil, 1993

Yolanda GAMPEL : Prendre congé de son passé familial au travers de la pensée de l’analyste.
In : Rupture et changements, pp. 168 – 198

Jacques HASSOUN : Non Lieu de la Mémoire, Paris Bibliophane, 1990

Vladimir JANKELEVITCH : L’imprescriptible. Seuil

Elena LAPPIN L’homme qui avait deux têtes, le Seuil, 2000

Isabelle LEWY-BERTAUT : « Zoran Music : Nous ne sommes pas les derniers »
La mémoire de l’horreur et sa transmission après Auschwitz.
In : Actes du Colloque de GEPG. Grenoble, 1998

Jean-Jacques MOSCOVITZ : D’où viennent les parents. Armand Collin, 1991

George PEREC : La disparition. Gallimard, 1969
Les revenentes. Juliard, 1994

Cathie SILVESTRE Dans la tourmente du traumatique, Topiques, 1998, 67, 101-126

Peter SZONDI : lecture de Strette. Essai sur la poésie de Paul Celan.
In : Critique. Mai 1971 pp. 387 – 420
Binjamin WILKOMIRSKI Fragments. Une enfance 1939 – 1945. Calmann-Lévy, 1997