De quoi la « narrativité » est-elle le symptôme ? »

Il convient de préciser que la notion de symptôme, pour le psychanalyste, est à entendre comme « le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir » (J. Lacan) (1). Elle se distingue de la conception médicale où le symptôme est conçu comme une anomalie et un écart par rapport à une norme. Ainsi l’apparition de la psychanalyse à la fin du XIXème siècle peut être considérée comme un symptôme exprimant l’impossibilité du discours médical à rendre compte de l’hystérie autrement que par la suggestion ou par la simulation.

L’apparition d’une nouvelle théorie de la pratique psychanalytique, telle celle de la narrativité, sera questionnée comme un symptôme des difficultés de la pratique psychanalytique et des tensions du champ social dans lequel s’exerce la psychanalyse.

LA NARRATIVITÉ ET SON CONTEXTE HISTORIQUE
Ce courant de pensée est apparu aux Etats-Unis au cours des années 60-70 dans un contexte caractérisé par l’extension des indications de la psychanalyse, le déclin de l’Ego-psychologie et la réfutation de la scientificité de la psychanalyse.
L’extension de la pratique de la psychanalyse va confronter les cliniciens aux limites du modèle de la cure-type des névroses. Ces difficultés vont se traduire par la conception de nouvelles entités cliniques telles les Etats-limites (Border-line) et un déplacement des enjeux libidinaux de la problématique oedipienne vers le narcissisme. S’y ajoute, pour un auteur comme Kohut (2), une conception traumatique du symptôme. La clinique actuelle résulterait des défaillances de la fonction parentale qui auraient perturbé la constitution d’un narcissisme, requis comme l’appui nécessaire à la constitution du Soi. Cette supposition a induit une conception de la cure orientée davantage vers une expérience réparatrice que vers l’interprétation des conflits.
(*) Intervention au colloque de Turin organisé par Sotto La Mole

La psychanalyse américaine a eu d’emblée un souci de respectabilité et d’intégration au monde médical, qui l’a amené à rejeter la psychanalyse laïque, en réservant l’exercice de la psychanalyse aux médecins. Or, cette orientation va se retourner contre ses bénéficiaires avec les travaux de K.Popper (3) et plus tard de A.Grünbaum (4) qui vont réfuter, avec des arguments consistants, l’appartenance de la psychanalyse au champ des sciences de la nature. Dès lors, la psychanalyse n’avait plus sa place dans l’Evidence based medecine. Il devenait donc indispensable que la psychanalyse trouve d’autres appuis si elle ne se résignait pas à ce que ses effets relèvent de la suggestion voire de l’autosuggestion. Le déplacement de l’ordre médical vers une pratique de la cure conçue comme la co-création d’un récit subjectivant allait offrir une réponse alternative à l’exclusion de la psychanalyse du champ médical.

Cette course à la respectabilité et à l’intégration au monde nord-américain fut l’option, compréhensible, d’une génération d’analystes ayant fuit l’Europe et la barbarie nazie. Leur théorie de la pratique, l’Ego-psychologie, était le symptôme de leur propre demande. Ne fallait-il pas privilégier une conception d’un Moi autonome devant s’adapter à la réalité et analyser les résistances à cette fin ? Une telle visée orientait la cure vers une identification au « Moi fort « de l’analyste et le plaçait en position de savoir. Cette génération d’analystes a formé ceux qui allaient se revendiquer d’une autre manière de concevoir la cure et qu’on regroupe approximativement dans le courant narratif. On pourrait évoquer à l’origine de ce mouvement un conflit de générations, un meurtre du père, Heinz Hartmann en l’occurrence, comme une nécessité de la succession dans l’ordre des générations. Mais cette incidence seule ne peut résumer cette mutation dans la pensée de la pratique analytique. Il nous faut la chercher ailleurs en abordant ce qui la caractérise.

DE LA NARRATIVITE
Ce courant s’est constitué par les travaux de plusieurs auteurs R. Holt, H.J. Home, G. Klein, R. Schafer(5), D.Spence outre-Atlantique et A. Ferro (6), S. Bolognini (7) en Italie…qui ont chacun une singularité qui mériterait d’être approfondie. Nous ne pouvons pas le faire dans le cadre de cet exposé. Nous nous en tiendrons donc à ce qu’ils ont de commun et qui a acquis une diffusion telle aux USA mais aussi en Europe pour que l’IPA en 1988 (8) a renoncé à maintenir la métapsychologie freudienne comme le socle commun de la pratique de ses membres, au profit de la reconnaissance d’un pluralisme des références théoriques. Cet œcuménisme est très sympathique, mais on peut se demander si ne s’y dissout pas ce qui faisait la singularité de la psychanalyse et de sa pratique.

De fait, ce courant se situe explicitement dans une visée thérapeutique et non dans une démarche de découverte des nécessités de la condition subjective, soit comme le disait Freud de substituer à la misère névrotique la misère commune de la condition humaine. Il s’agit, dans la perspective narrative de répondre à une demande de mieux être, en l’accueillant par empathie comme un récit représentant le sujet auprès de l’analyste qui l’écoute. A partir du récit évoquant des souffrances infantiles qui vont se répéter transférentiellement, il s’agira de co-élaborer un autre récit, moins traumatogène et de viser ainsi une capacité narrative que l’analysant pourra acquérir. Ce qui lui permettrait ainsi de mieux affronter les vicissitudes de l’existence. De la métapsychologie freudienne ne sont conservés que le transfert et la répétition et encore sur un mode descriptif pour pouvoir nommer psychanalyse cette pratique. En fait, le ressort invoqué des effets thérapeutiques est l’action ici et maintenant opérée par le langage. L’accent est mis sur la co-création d’un nouveau récit se substituant au caractère traumatique du fantasme et aussi sur l’égalité des positions subjectives de l’analysant et de l’analyste. Celui-ci a donc à se départir d’une position dissymétrique et de sa neutralité, assimilées à une position de pouvoir.
Voilà, trop brièvement résumé, ce qui caractérise cette orientation de la pratique de la psychanalyse. Si nous la considérons comme un symptôme du mouvement psychanalytique aux prises avec le malaise dans la consommation de masse, alors nous devons nous attacher à entendre ses vérités mais aussi ce que refoule cette orientation.

On ne peut que saluer, qu’au sein de l’IPA, l’on se soit enfin résolu à entendre que la parole est un acte, qu’elle est le ressort de la cure et que son déploiement a des effets pour un sujet qui, dès lors, ne serait plus réduit à n’être qu’un cas de la psychopathologie mais un analysant. D’autre part, si on peut émettre des réserves sur une co-création du récit, difficile à distinguer d’une suggestion, on peut remarquer que cette attitude témoigne néanmoins d’un engagement fort de l’analyste dans la cure. En se départissant d’une neutralité servant parfois d’alibi à un conformisme professionnel, cette position introduit une dynamique où analysant et analyste peuvent s’en trouver déplacés. C’est ce qui m’est apparu à la lecture de récits de séances et de leurs effets. Ce qui ne préjuge pas de la question de la fin et des finalités de la cure.

La narrativité apparaît donc comme une réponse à une médicalisation corporative de la psychanalyse, elle même mise en échec par l’impossibilité de la psychanalyse à s’insérer dans le champ des sciences de la nature. Elle est aussi une réponse à une pression sociale. Le consumérisme ambiant donnant l’illusion de pouvoir satisfaire la demande se doit de faire miroiter une attention toute particulière pour l’usager en considérant l’analysant comme un client à satisfaire.

Répondant donc à cette demande ambiante, la narrativité peut témoigner de certains effets et ceux-ci peuvent rendre compte de sa diffusion dans la pratique de la psychanalyse. Ajoutons, aussi, que la cure psychanalytique relève, in fine, de la singularité de chaque situation et du désir de l’analyste qui subvertit les références théoriques affichées, si bien que des effets peuvent se produire même s’ils ne sont pas déterminés par une orientation conforme à l’éthique de la psychanalyse. Mais, on ne peut se satisfaire d’un pragmatisme des effets pour valider une pratique. Il y a, au delà d’un bénéfice thérapeutique, la question de la finalité d’une cure pour un sujet et cela rend inévitable un positionnement de l’analyste par rapport à l’éthique de son acte.

Toute théorie est une construction visant à nous permettre de faire avec ce qui nous échappe, ce que nous ne pouvons pas encore concevoir. Le propre de la théorie scientifique est sa soumission à des critères de vérifications qui lui sont externes. Ainsi la théorie scientifique reconnaît son propre manque à consister, ce en quoi elle n’est pas folle. Qu’est ce qui peut remplir la même fonction en psychanalyse dans la mesure où des critères de vérifications externes invalideraient la supposition de savoir prêtée à l’analyste et donc le transfert ?

Je proposerai que ce soit l’intégration au sein même de la doctrine psychanalytique de la dimension de l’impossible, soit du Réel, qui en tiendrait lieu. Cela a pris chez Freud différentes formulations :l’Inconscient comme une Autre scène ( die andere Schauplatz), le refoulement originaire (Urverdrângt), l’ombilic du rêve, la répétition, la castration, la pulsion de mort et surtout l’irrémédiable perte de l’objet …

Or les tenants de la narrativité considèrent que ces points forts de la métapsychologie freudienne relèvent d’une fiction personnelle, sans dénotation du Réel, soit un récit que son auteur aurait produit pour soutenir sa pratique. Ainsi, une pratique de la parole n’aurait comme validation que le sens et l’utilité qu’elle induit. On comprendra, que faute d’être lestée par quelque manque, elle ne puisse qu’enchainer la production infinie de récits en quête d’un sens dernier à venir. Cette impasse herméneutique est le symptôme de ce dont les « narratifs » ont pensé faire l’économie : la fonction d’autorité et son corolaire la supposition de savoir. Ils ont naïvement confondus le principe d’autorité avec le personnage qui en représente la fonction. Ce qui fait autorité pour un sujet, ce sont les signifiants de son aliénation subjective. Pour qu’il en sache quelque chose, encore faut-il qu’il puisse les lire et les entendre en les transférant sur un sujet supposé les savoir. Cela aussi suppose qu’on ne ramène pas la misère névrotique au roman d’une enfance et à ses acteurs, mais plutôt à la manière dont peut s’entendre la répétition des écritures de la rencontre avec le Réel, soit celle du manque de l’Autre.

Il y a donc un malentendu dans la fonction de la parole dans la cure chez nos collègues. Il l’entendent en herméneutes comme ce qui va donner un sens à l’existence, ce qui relève d’une pastorale ; alors qu’il y aurait à gagner à l’entendre comme ce qui institue l’objet perdu et donc le désir. Ces deux dimensions sont bien entendues présentes chez chacun d’entre nous, c’est bien pourquoi les formations de l’Inconscient ne se manifestent que sous les formes du lapsus, de l’acte manqué ou du symptôme qui trouent le sens.

ACTUALITE DE LA NARRATIVITÉ
Les débats à propos de la narrativité ne sont pas récents. Ils ont déjà eu lieu, sous des formes diverses, il y a une vingtaine d’années. On peut se demander, pourquoi retrouvent-ils de part et d’autre des Alpes une nouvelle vigueur ? De quoi cette relance serait-elle le symptôme ?

La situation de la psychanalyse aujourd’hui est problématique, aussi bien dans ce qui lui est propre que dans la place que veut lui assigner l’idéologie dominante. Les psychanalystes ont souvent une demande paradoxale à l’égard de cet Autre qu’est le socio-politique. Nous ne souhaitons pas qu’il se mêle de notre travail et pourtant nous attendons de lui une certaine reconnaissance. Ce paradoxe a connu une exacerbation à propos des législations sur les psychothérapies dans divers pays européens ces dernières années. Il se trouve aussi accentué par une tendance forte à exclure le psychanalyste des institutions médico-sociales et éducatives.

Ne vivons nous pas ce que nos collègues américains ont eu à connaître il y a quelques décennies ? Le décalage temporel relevant davantage des capacités culturelles de résistance de la psychanalyse en Europe que d’un retard en soi.
L’hypothèse que je vous soumets, serait que la narrativité est une forme de repli des psychanalystes devant la haine et le rejet dont ils sont l’objet et en même temps une position de séduction de la demande, soit d’être aimés. La narrativité ne serait-elle pas la théorie qui manque à une psychothérapie dite inspirée par la psychanalyse ? A un moment où la raréfaction des demandes d’analyse et une pratique des psychanalystes qui de fait, se situant hors cadre de la cure-type, ne semble pas pouvoir se nommer autrement que psychothérapie, la narrativité ne serait elle pas en ce début du XXIème siècle un nouveau radeau de la Méduse pour des psychanalystes angoissés d’être assignés aux poubelles de l’histoire où semblent les destiner la techno-science et le capitalisme financier ?

Notes
1- Lacan J., Ecrits, Seuil, 1966, p. 234.
2- Kohut H., The analysis of the self in Series of the Psychoanalysis of the Child. International University Press, 1971.
3- Popper K, La logique de la découverte scientifique, Payot, 1973.
4- Grünbaum A., Les fondements de la psychanalyse, PUF, 1993.
5- Schafer R., Un nouveau langage pour la psychanalyse, PUF, 1990.
Schafer R., L’attitude analytique, PUF, 1988.
6- Ferro A., La psychanalyse comme littérature et thérapie, Erès, 2000.
7- Bolognini S., L’empathie psychanalytique, Erès, 2006
8- Wallerstein R., One Psychoanalysis or Many ? IJPA, 1988, n° 69, p. 5-21.

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