Quelques propos sur la servitude

« Servitude » n’est pas un terme couramment utilisé de nos jours. Ce n’est pas un concept psychanalytique et pas non plus un mot du langage courant habituel. Dans celui-ci on rencontre plutôt « dépendance « , et il n’est pas rare d’entendre nos patients nous parler de leur désir de se libérer d’une dépendance, qui, à un partenaire jugé peu satisfaisant, qui… à des parents… à une mère. D’ailleurs, le dictionnaire définit la servitude comme « l’état de dépendance totale d’une personne ou d’une nation soumise à l’autre ». « Servitude » accentue le trait et tire les connotations du côté des rapports sociaux du Moyen-âge, de la féodalité, puisque c’est avant tout l’état d’un serf. L’accoler à « volontaire » produit de l’étonnement. Habituellement la servitude est entendue comme subie. Ainsi, elle pourrait ne pas l’être… ?

J’ai rencontré cette expression dans un article de Jean Clavreul (1) : »La Psychanalyse contre l’Institution » qu’il a écrit en 1992. Il y revient sur son expérience institutionnelle de la Dissolution de l’EFP et des événements qui l’ont suivie. Par la notion de « Servitude Volontaire « , héritée d’un écrit ancien et précurseur d’Etienne de la Boétie, il évoque « la jouissance à obéir  » que l’on peut observer dans certains groupes. Ce trait repéré là dans le collectif peut être abordé au un par un… comme effet du transfert particulier à chacun sur le leader… comme effet de l’amour du chef. La tendance à la servitude apparaît alors impliquée dans le transfert réalisé par tout névrosé sur un autre quel qu’il soit : un maître, un partenaire amoureux, un psychanalyste …

Freud avait insisté sur l’identité de nature entre le transfert dans la cure et celui qui se manifeste dans l’existence, je cite, » l’état nouvellement instauré est une tranche de vie réelle  » (2)et plus précisément quant à l’amour de transfert : »rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux qui apparaît en cours d’analyse, le caractère d’un amour véritable » (3).

Aussi, pour étudier ce phénomène je vais partir d’une histoire de passion amoureuse. Il s’agit d’un exemple littéraire : un des derniers romans de l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, qui a pour titre : « Tours et Détours de la Vilaine Fille » soit en espagnol : « Traversuras de la Niňa Mala » (4). Cette histoire d’un amour fait de moments merveilleux mais aussi d’emprise douloureuse et de souffrances est superbement racontée. Elle témoigne d’une impressionnante justesse clinique. Les grands écrivains ont des dons d’observation, des capacités intuitives et un talent pour trouver mots et expressions pertinents..

Ricardo a noué avec Lilly une relation durable bien que chaotique et malheureuse, qui va durer toute leur existence. La mise transférentielle de l’un va trouver dans l’autre ce qu’il faut pour la compléter. L’homme y a un statut d’objet. Il va être pris et utilisé, puis abandonné, puis repris et, à nouveau, quitté et cela se répète, sans que pendant longtemps quelque chose ne change.

J’ai retrouvé dans cette histoire des situations de ma pratique. Telle femme, tel homme est piégé dans un état de quasi servitude vis à vis d’un partenaire amoureux qui le néglige. Il faudra du temps pour que la relation évolue ou rompe.

Ricardo est un enfant de la bourgeoisie aisée de Lima au Pérou. Ses parents sont décédés dans un accident de la route lorsqu’il avait 10 ans et il est élevé par une tante célibataire. Il rencontre Lilly pour la première fois quand adolescents, ils participent à des surprises parties. C’est le coup de foudre. Elle lui apparaît comme l’incarnation de la vitalité, du désir de vivre. Je cite :« cette toupie virevoltante, cette flamme au vent, ce feu follet »(5).

. Elle se présentait comme venant du Chili voisin jusqu’à ce que soit découverte la supercherie, en fait, elle cachait une origine très modeste dans les quartiers pauvres de Lima. Puis Ricardo n’en entend plus parler jusqu’à ce moment où, 6-7 ans plus tard alors qu’il est installé à Paris, il la retrouve dans un nouveau rôle. Elle est en transit pour Cuba, afin d’y suivre une formation à la guérilla. Ils ont alors une vraie liaison qui dure peu car elle ne pourra pas revenir sur ses engagements révolutionnaires. Elle ne pourra pas rester à Paris et l’épouser comme il le lui demande. Lui-même réalise son rêve : vivre dans la capitale de la France. Son père lui parlait souvent des romans français. Il devient interprète à l’Unesco. Son ami Paùl, responsable de l’accueil des candidats guérilleros péruviens, l’informe qu’à Cuba, Lilly est devenue la maîtresse d’un dirigeant révolutionnaire. Quelques années passent et il la rencontre à nouveau. Grâce à un mariage avec un diplomate français, elle a pu quitter Cuba et revenir. Ils reprennent leur si particulier liaison. Elle se moque de lui, de son manque d’argent, de son absence d’ambition. Elle se sert de lui. Pour se ressourcer, elle recherche son regard admiratif, émerveillé. Elle est sans tendresse, et dans leurs relations érotiques, en fait l’instrument docile de ses plaisirs. A nouveau elle s’éclipse, puis il retrouve sa trace à Londres. Il y a un ami, immigré péruvien comme lui, peintre de chevaux et homosexuel. Cette fois –ci, Lilly vit avec un riche éleveur de chevaux. Le lien se renoue jusqu’à une nouvelle disparition. Quelques années plus tard, elle réapparaît à nouveau à l’autre bout de la planète, au Japon. Elle y est la maîtresse d’un yakuza, autre variété de puissant de ce monde.

Cette fois-ci, au grand étonnement de Ricardo, elle se comporte très différemment à son égard. Elle est tout particulièrement affectueuse. Et un jour elle l’entraîne dans l’immense appartement qu’elle partage avec le chef maffieux. Pendant qu’ils sont en train de faire l’amour, il réalise tout à coup que le japonais est, là, tout près, assis dans un coin sombre de la pièce. Il les regarde. Lilly complice de son amant voyeur l’avait attiré dans un traquenard.

Désillusionné, désespéré, Ricardo rentre à Paris, se jurant de ne plus jamais la revoir. A partir de là, des changements vont apparaître dans son existence. Surtout, il rencontre des personnes avec qui, pour la première fois, il aura une vraie communication. Lui qui auparavant n’avait d’échanges avec aucun semblable, se met à parler de lui, à raconter son histoire. Parallèlement, à côté de l’ennuyeuse profession d’interprète, il se lance dans des traductions de livres qui l’intéressent. Bien sûr, Lilly réapparaît. Mais cette fois-ci la fortune a tourné. Elle n’est plus la femme brillante et hautaine qu’elle avait toujours été mais un être brisé. Sa relation perverse avec son amant japonais l’a cassée tant moralement que physiquement. Ricardo la recueille. Avec l’aide de ses amis et empruntant de l’argent, il lui permet de se procurer les soins appropriés. Lorsqu’elle est rétablie, ils s’installent véritablement ensemble et vivent enfin une relation stable. Ils ont alors une quarantaine d’années.

Elle se met à travailler, ce qu’elle n’avait pas fait auparavant. Bien sûr, elle repart à nouveau. Il fait alors une tentative de suicide et également, un petit accident cérébral qui lui provoquera difficultés de concentration et migraines. Puis, il rencontre une autre femme avec qui, enfin tranquille, il va vivre quelques années. Mais il n’en est pas amoureux. Pour la dernière fois Lilly revient : elle est mourante. Atteinte d’un cancer, elle a été opérée et le chirurgien lui a enlevé organes génitaux et seins. Son dernier amant riche lui a laissé des biens et elle veut les transmettre à Ricardo. Ils passeront ensemble ses derniers mois.

Voilà un résumé rapide du roman. Bien sûr il y a beaucoup d’autres éléments qui ont de l’intérêt, de l’importance et je vous renvoie à sa lecture. C’est cette « servitude  » à laquelle Ricardo se soumet que j’interroge, sa pérennité durant fort longtemps et, enfin, sa mobilisation à partir de certains événements. Ricardo est dans une grande dépendance affective : la seule femme qui compte, qui ai jamais compté, c’est Lilly, et avec elle, il ne peut rien construire.

Passif, il attend chaque fois que le hasard la remette sur son chemin.

Passif, alors qu’il connaît ses aspirations à un niveau social élevé, il ne fait rien pour modifier sa position. En fait il n’entreprend rien pour la séduire durablement, il ne construit aucune stratégie.

Passif aussi, lorsqu’ils sont ensemble il ne fait valoir ni sa parole, ni ses souhaits, ni son désir sexuel.

Ricardo a dans cette relation la fonction d’un instrument : de valorisation, de plaisirs sexuels, enfin de soins. Réduit à l’état d’objet, il se fait prendre puis jeter, puis reprendre et rejeter selon le caprice de l’autre. Il est avec Lilly comme il est en général dans son existence. Sa profession est caricaturale. Je cite : »Un interprète existe quand il cesse d’être ce qu’il est, pour qu’à travers lui passent les choses que pensent et disent les autres « .

Socialement, il est très isolé. Ses liens avec le Pérou sont quasi-inexistants, il se sent sans attache. Son exil a Paris figure l’exil dans sa vie : exil géographique certes, mais aussi exil d’une histoire personnelle et exil du désir. Jamais ses parents, jamais sa mère, jamais ses souvenirs d’enfance ne sont évoqués.

Un tel rapport à l’autre me semble bien illustrer ce que Lacan disait du névrosé dans son séminaire L’Identification (6). Je cite : « Ce qu’il vise comme objet, c’est la demande de l’Autre » … « c’est à l’origine de ce qu’on appelle dépendance dans les rapports du sujet à l’Autre »

Ce que Claude Conté a développé ainsi :« Le névrosé qui a raté au départ la dimension du désir, prend pour objet de son désir la demande de l’Autre. Se produit alors une sorte de syncope, la Demande venant à la place du Phallus » (7).

Par « demande  » on peut entendre : l’effet du nécessaire et indispensable engagement du jeune enfant dans la parole pour la satisfaction de ses besoins. Il en résulte au-delà même de la recherche de l’objet du besoin, bien spécifique, objet représentable dans la réalité, de la recherche d’un en-plus, de la rencontre de l’amour de l’Autre.

Ainsi le névrosé se fait objet de la demande de l’Autre. Cet objet a des caractéristiques visibles

C’est un objet pulsionnel. Pour Ricardo, il s’agit de l’objet anal. Il est régulièrement abandonné comme un déchet, et dans la relation, il se met en position de celui à qui l’autre adresse sa demande. Il offre à Lilly un regard admiratif, des plaisirs sexuels, puis des soins et de l’argent.

L’objet de la demande vient à la place de l’objet du désir, objet manquant représenté par le signifiant phallique dans le champ de l’Autre. Ce qui a rapport avec le Nom du Père et, cliniquement avec la fonction de repérage du nom propre. On a vu que, dans le cas de Ricardo, son histoire familiale n’est pas présente, de même qu’il ne manifeste pour son pays, le Pérou aucun intérêt particulier. Seule une nomination a un peu de sens pour lui. »Mon bon garçon » lui adresse Lilly, la « ninà mala », la mauvaise fille. Elle l’épingle ainsi comme bon instrument, et aussi comme enfant, être immature qui n’a pas pris place en son nom dans le symbolique général.

Mettre la demande de l’Autre à la place du désir, c’est mettre un objet figurable au lieu du manque dans l’Autre, à la place d’un objet manquant, à la place du Réel. C’est là assurément une solution rassurante lorsqu’une insuffisante élaboration symbolique de la castration expose le névrosé à l’angoisse d’une confrontation sans repère au désir de l’Autre. Sans la réponse phallique à la question « Que me veut –il ?», il y a le risque d’être livré à la dévoration, à la pulsion orale non médiatisée. Sans cette réponse à la question « Que suis-je pour lui ?», il y a le risque du morcellement, ses propres pulsions partielles ne trouvant pas de contenant unifiant.

Après l’épisode du piége pervers où l’a entraîné Lilly, Ricardo a touché le fond de sa désillusion et de sa douleur. A ce moment-là, il rencontre un couple de voisins, elle est médecin, lui est chercheur. Il noue pour la première fois une relation de parole avec quelqu’un. Assurément, cette rencontre peut constituer une métaphore littéraire de la rencontre avec un psychanalyste. Et on voit quels effets, même quels bienfaits sont produits lorsque dans la relation avec l’Autre dans le transfert, le sujet trouve un lieu d’adresse pour sa parole. Avec ce couple ami, il va non seulement parler de sa malheureuse histoire d’amour, mais également, multiplier des instants d’échanges conviviaux. Et aussi, il va enfin rire.

Cette ouverture a des effets considérables de libération.

  • Une violence jusque là complètement inapparente va s’exprimer. D’abord contre lui-même, avant qu’il ne manifeste enfin envers Lilly une colère légitime.
  •  Et il va rencontrer une autre femme. Fort différente de Lilly. Affectueuse, attentive et gaie, elle est passionnée par les choses de la vie. Cependant, il n’en est pas amoureux.
  • Enfin, un désir émerge. Il se met à traduire des romans qui le passionnent, des romans russes. Un risque existe à aller dans le sens de ses désirs, à ne plus se limiter à l’utilitaire. Son ami interprète comme lui ne le prévient-il pas ainsi, je cite :« Ton gagne-pain est en danger. Un traducteur littéraire aspire à devenir écrivain, c’est dire qu’il sera, presque toujours, un plumitif frustré. Quelqu’un qui ne se résignera jamais à disparaître dans son métier, comme nous le faisons, nous, en bons interprètes. Ne renonce pas à ta condition d’individu inexistant, mon cher, à moins que tu ne veuilles finir clochard. » (8).

Le risque est de rencontrer l’échec, la misère, au pire la mort. D’ailleurs c’est ce qui arrive à ses trois amis successifs. Eux, ils sont allés au bout de leur désir et tous trois en sont morts. Paùl, le guérillero, tué par la répression. Juan, le peintre homosexuel, par le sida et le Drogman, l’amoureux fou, suicidé par désespoir de sa passion déçue. Affronter les risques liés au désir, c’est affronter la castration.

Il y a dans le parcours de Ricardo, à l’intérieur –même de cette dépendance à l’Autre, une évolution vers le dévoilement de la vérité de ses aspirations dans la vie : devenir écrivain. C’est ce que révèle l’ultime parole de celle qui pour lui, a incarné le grand Autre, de celle qui a suscité et soutenu son désir, de Lilly sur son lit de mort : « (Tu as) dans l’idée d’écrire notre histoire d’amour …Tu as toujours voulu être écrivain sans l’oser jamais …je t’ai donné un sujet en or pour ton roman, hein, mon bon garçon »(9).

Quant à Lilly, elle est depuis le début dans une stratégie d’évitement de la castration, de maintien d’une identification idéale lui assurant la jouissance. Elle dénie ce qu’elle vit comme une faille, une tâche : son origine sociale très modeste. Ainsi elle est amenée à masquer ses racines, à donner de son accent particulier un sens étranger, à s’inventer une famille de rêve. . . Pour préserver l’intégrité du Un, Lilly met en place avec ses partenaires un double mouvement d’incarnation :

  • d’une part, elle fait porter à Ricardo tout le poids de la castration. Il est mis en position de représenter le manque.
  • et d’autre part, sont élus différents types de grands de ce monde … autant de phallus imaginaires.

Mais cette stratégie échoue et le manque fait retour dans le réel. D’abord, ses tentatives d’insertion à un haut niveau social tournent court, les unes après les autres. Puis, c’est dans son corps –même qu’apparaît la faille, lorsque la rencontre avec un vrai pervers occasionne de graves blessures. Et, la maladie, le cancer entrainera les chirurgiens dans des opérations où lui sont enlevés les organes féminins, pour finalement provoquer sa mort.

 

Après cette lecture d’un ouvrage riche et polysémique dans le sens d’une illustration clinique de la servitude, après ces réflexions sur le particulier du transfert amoureux d’un sujet névrosé, abordons cette question dans le champ du collectif. Et pour ce qui nous concerne plus précisément : l’institution psychanalytique. Et là se pose la question du lien social entre analystes et de son rapport à la transmission de la psychanalyse. Comment peut-il y contribuer ? Mais aussi, dans quelles circonstances constitue-t-il obstacle et empêchement ? Et la notion de Servitude Volontaire, donc, en permet un abord.

J’ai découvert cette notion dans un écrit de Jean Clavreul. Il l’avait empruntée à Etienne de la Boétie. Ecrivain de la Renaissance, ami de Montaigne, celui-ci avait publié un essai pertinent contre la tendance des peuples à l’asservissement : « Le Discours de la Servitude Volontaire » dénommé également et étonnamment : le « Contr’Un ». La question de la tyrannie était prise d’ un point de vue qui prenait à rebours l’abord habituel : le responsable n’est plus le despote lui-même mais le peuple assujetti ; ce n’est pas le maitre qui s’impose à l’esclave, mais l’esclave qui se donne au maitre et se noue à lui.

La Boetie interroge :

« Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul
– qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent,
– qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer,
– et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire « .

Ce texte précurseur a été rediffusé, tel un libelle révolutionnaire, à chaque période de lutte pour la démocratie.

L’article de Jean Clavreul est intitulé : » La psychanalyse contre l’institution « . Il date de 1992. Sur un mode très critique, il y fait part, de son expérience institutionnelle. Je vais reprendre quelques-unes de ses réflexions. Selon lui l’IPA comme l’EFP ont été des succès politiques mais, aussi, des échecs quant à la fonction à laquelle elles étaient destinées : transmettre la psychanalyse. La cause de cela réside dans l’esprit de Servitude Volontaire qui y régnait. Comment rendre compte de la  » jouissance à obéir « , « de la passion à faire le mouton  » ? Il reprend là la thèse freudienne des deux axes qui font la cohésion du groupe : l’axe vertical : l’identification au chef et l’axe horizontal : l’identification aux semblables. . Le chef représente l’incarnation de l’idéal du moi. Selon Jean Clavreul le modèle véhiculé par nos institutions serait, je cite : « l’homme psychanalytique, rendu parfait par une longue et minutieuse psychanalyse ».

Il y a assurément d’autres idéaux, le modèle universitaire, par exemple :  » l’homme qui possède tout le savoir sur la théorie « .

Personne n’est à l’abri ni de la fascination pour le Un, ni de l’appui imaginaire fourni par les pairs. Cela a certainement un effet bénéfique, apaisant. L’auteur évoque, lui-même, son grand désarroi lorsqu’au moment de la dissolution, il a vu se mettre à vaciller ses repères habituels, ceux qu’on trouve auprès de ses camarades, de ses amis, comme ceux qu’on puise dans la théorie. Il pointe que les analystes sont plus sensibles que d’autres à cette tendance à se couler dans les identifications institutionnelles. Leurs propres identifications ne sont –elles pas ébranlées par la cure, de même que leurs convictions théoriques, jusqu’à faire l’expérience du désêtre ?

Cet aspect du transfert sur le chef, l’incarnation de l’idéal du moi, ne me parait pas rendre compte directement du phénomène de la Servitude Volontaire. Cela explique pourquoi il y a un bélier mais pas pourquoi on se fait mouton pour le suivre. Instaurer un autre en position d’être parfait, sans faille, hors castration procède d’un premier temps du transfert dans une temporalité logique. Un deuxième temps est alors impliqué : pour faire reconnaître son existence d’être désirant, pour trouver ses repères, le sujet est contraint de se faire objet, objet aimable, instrument de la jouissance de cet Autre. C’est ce que nous montre Ricardo dans son projet toujours vivace d’être « le bon garçon  » de Lilly, la maîtresse de son cœur. Si l’autre est Tout, la seule possibilité d’exister dans la relation est d’être une partie de ce Tout, de s’identifier à un de ses éléments. C’est là la place des objets partiels. Le sujet névrosé met la demande à la place du désir, l’objet représentable à la place de l’objet manquant.

N’y-a-t-il pas tendance dans les groupes institutionnels à promouvoir un statut de bon objet dont une des occurrences serait le « bon militant » ? C’est lui qui va donner beaucoup : du temps, du travail, de l’énergie, des idées … Un facteur peut accentuer cette tendance, lorsque conséquence légitime du transfert, il y a partage du même espace institutionnel par analyste et analysant. Comment faire, alors, quand il y a redoublement entre transfert analytique et transfert institutionnel ? Il s’agit d’éviter que le sujet en analyse ne trouve dans le projet politique de son analyste, matière à répondre à sa question  » Que me veut-il ? ». Le risque existe qu’au lieu de rencontrer ce qui est la condition- même de l’analyse du transfert : le désir d’analyste, désir de X, d’un objet inconnu, il soit confronté à tout autre chose : un désir politique … finalement : une forme de la demande. Avertis, les analystes sont habituellement à même d’écouter leurs analysants impliqués de cette façon. Ainsi ne seront pas passées sous silence les éventuelles manifestations du transfert en dehors de la cure, actings out dans l’espace collectif. Mais on peut imaginer qu’à certains moments cruciaux de la vie institutionnelle, quelque praticien puisse se laisser entraîner par une passion politique …jusqu’à s’assourdir sur ces questions.

Et…en ce qui concerne l’engagement dans l’institution …pour certains, la question ne se pose-t-elle pas ainsi : comment passer de la Servitude Volontaire au transfert de travail ?

Enfin … comment alléger les transferts institutionnels afin qu’ils ne favorisent pas la tendance à la Servitude Volontaire et qu’ils ne pèsent pas sur le travail des cures ? Quelles sont les conditions propices pour qu’apparaisse un transfert de travail ? Quel rôle accorder à l’invention et à l’expérimentation de dispositifs instituant, afin que le collectif non seulement ne fasse pas obstacle à la subversion du sujet mais qu’au contraire, il puisse en être l’occasion ?

 

Michel Lehmann

 

 

Notes

(1) Jean Clavreul: »La Psychanalyse contre l’Institution » 1990
(2)  » Remémoration, répétition et perlaboration  » p. 114
(3) « Observations sur l’amour de transfert  » p. 127
(4) « Tours et Détours de la Vilaine Fille  » (en espagnol : « Traversuras de la Niňa Mala  » ) Mario Vargas Llosa (éditions Gallimard 2006 )
(5) p. 13
(6) séminaires du 30mai 62 et du 14 mars 62
(7) Claude Conté : Le Réel et le Sexuel. p. 82. Point Hors Ligne.
(8) p. 169
(9) p. 405

 

 

 

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