A propos du roman « La Virevolte » de Nancy Houston

Michel Lehmann – Novembre 2021

Ce roman1 se déploie en deux parties dont les titres privilégient le point de vue de la danseuse, celui qui triomphe en quelque sorte dans le déroulé de l’histoire. Ces titres soulignent aussi la contradiction de Lin : le premier titre, « la soliste », désigne la jeune femme heureuse puis engluée dans sa vie familiale ; le deuxième titre, « la compagnie », son choix de rupture par rapport à la famille et donc d’une certaine solitude. Tension entre vie amoureuse, sexuelle et maternité d’une part et création artistique dans la danse de l’autre, tension qui ne se résoudra que dans la séparation et le cloisonnement.

Ce roman va mettre en scène un groupe de cinq personnages principaux et son évolution dans le temps : une famille de quatre personnes et une amie d’enfance de la mère. La mère, Lin, est danseuse et chorégraphe… Le père, Derek, professeur de philosophie à l’université comme l’amie, Rachel. Le couple amoureux vit dans une petite ville de province. Deux filles naitront à trois ans d’intervalle, Angela et Marina.

Lin et Rachel ont eu toutes deux une relation perturbée à leur mère réciproque. Celle de Lin, décédée quand elle avait deux ans est restée dans son imaginaire comme un être merveilleux, idéal, plein de vie, dont son père était follement amoureux. Celle de Rachel a rejeté sa fille parce que fille. Pour cette mère, un garçon, lui, aurait été en mesure de remplacer un peu les hommes de sa famille assassinés pendant la Shoah.

Le roman s’ouvre avec l’accouchement d’Angela. Les choses se passent bien et la famille naissante prend un rythme heureux où chacun trouve sa place spontanément. Le couple amoureux a toujours une sexualité épanouie. Les tâches parentales sont aisément partagées. Lin et Derek trouve dans la présence du bébé, dans le maternage, dans les soins qu’il requiert, dans la constatation de ses progrès, des occasions renouvelées de partage et de communication. Pour Lin, du temps peut toujours être consacré à la danse, sa passion.

Pourtant dans cette atmosphère harmonieuse, des idées négatives lui viennent à l’égard de son enfant : fantasmes de dévoration, tristesse par rapport à l’autonomie future de sa fille et son éloignement prévisible, culpabilité d’avoir mis au monde un être forcément mortel. Lin les exprime dans et par sa danse et ainsi elle peut les accueillir, les apprivoiser.

Mais tout change à la naissance de Marina, qui d’emblée va être une enfant compliquée, qui est une « hurleuse ». Il est très difficile de la calmer et les nuits de sommeil sont très perturbées. Ce qui se passe alors entre ce nouvel enfant et sa mère, cette part de violence qui, à bas bruit, apparaissait avec Angela et que la danse pouvait alors calmer, prend avec Marina une importance dramatique. La tendresse, l’amour maternel sont constamment menacés. Et la relation à la danse, cette alliance entre le sujet Lin et son corps dansant, qui lui donne accès à son énergie vitale, à sa jouissance… cette relation est maintenant perturbée, « quelque chose coince et grince de façon affreuse, quelque chose est impossible »2.

Cela ne marche plus. Ce travail de traduction à la fois dans le sensible de l’éprouvé du corps et à la fois dans la représentation imagée. Ce projet qui « [consistait] à prendre les thèmes les plus ténébreux de la vie et à les transmettre en lumière, non pas en les édulcorant mais en les agrandissant, figeant leurs formes fugaces pour qu’elles se cristallisent, les retraduisant ensuite en mouvement : rien ne doit exister qui ne puisse être transfiguré par le corps »3.

Les contrariétés dans la vie quotidienne, les contraintes pour la pratique de son art du fait de la présence de ses filles et surtout du comportement de Marina se multiplient.

Elles trouvent un point culminant dans un coup de fil paniqué de celle-ci que Lin reçoit avant un spectacle. Le vécu habituellement magique des sensations de la danse en sera gâché.

L’envahissement d’idées négatives et de sentiments hostiles prend une ampleur telle que Lin se sent menacée dans sa santé mentale. Elle croit devenir folle. Cela est illustré en particulier par cette scène du repassage où elle ne supporte plus les plis, les faux plis… il faut que tout soit lisse.

Les fantasmes de mort d’un enfant avec la culpabilité et le chagrin que cela entraine chez la mère prennent deux représentations :

– la statue de la Pietà de Michel Ange qui constitue le thème d’un ballet mettant en scène « [les] gestes immémoriaux » de « l’indicible douleur des mères »4.

– l’évocation de la mort des enfants d’Isadora Duncan qui se sont noyés dans une voiture tombée dans la Seine.

Dans la narration, ce thème de la mort s’impose dans la réalité de deux autres façons :

– la tentative de suicide de son amie Rachel.

– le décès de son père Joé.

Lin est très perturbée et face à une Marina de plus en plus désagréable elle perd le contrôle d’elle-même et la gifle de toutes ses forces.

Alors, elle se dit : « Il faut que ça s’arrête »5.

Et nous arrivons à la deuxième partie du roman : « la compagnie ».

Lin a quitté définitivement sa famille, ses deux filles et son mari. Elle va divorcer de Derek. Désormais elle ne vit plus que pour la danse, la pratique et les chorégraphies. Avec sa compagnie, elle sillonne le monde et ses ballets rencontrent un accueil enthousiaste.

Ils vont tous, tous les quatre, souffrir de cette rupture.

Certes Lin est maintenant libérée des contraintes de la vie domestique, des contrariétés des relations difficiles avec Marina, des émergences intempestives et incontrôlées de ses pensées négatives et de sa violence. Mais souvent lui revient une immense tristesse de ne plus voir ses filles.

Marina est celle qui réagit le plus mal à l’abandon maternel. Elle cherche à transformer la douleur intérieure en douleur physique : se mordant le pouce puis le coinçant dans la fenêtre. Par la suite, elle est envahie par des TOC, avec des rituels de comptage au coucher.

Derek après une période de grand abattement, se rapproche de Rachel et ils finissent par se marier.

Angela est celle qui se sort le mieux de cette situation. Sa relation passée avec Lin, leurs interactions ont été suffisamment bonnes pour que soit réalisée une introjection aimante de sa mère. Elle pratique la danse comme sa mère : « dans la salle de danse de Lin, Angela fait ses demi-pliés, ses grands pliés et ses arabesques, chaque jour en rentrant de l’école. Elle respire la présence de sa mère dans la pièce, sent le regard de Lin sur son corps, entend sa voix […] c’est superbe, quelle grâce dans ce mouvement du bras ! oui mon amour, ne t’inquiète pas, je suis en toi toujours toujours, je suis toi »6.

Ainsi pour elle, une identité s’est constituée avec une certaine consistance. Et Angela va évoluer dans l’existence avec une grande aisance. Les deux sœurs sont très proches mais Marina est un peu la face sombre de sa sœur : quand l’une a ses premières règles, l’autre s’automutile… quand l’une a ses premiers rapports sexuels, l’autre se frappe. L’accès à un corps de sensations riches, multiples, agréables permis à l’une, semble totalement interdit à l’autre, sauf à l’appréhender par la blessure et la douleur.

Après plusieurs années de silence, Lin reprend contact. Et une habitude est alors prise : les filles retrouvent régulièrement leur mère dans la ville du monde où se trouve sa compagnie, pendant des périodes d’une ou deux semaines durant les vacances scolaires.

Une fois à Berlin, Marina qui est alors âgée de quinze ans, fait une fugue. Enfin retrouvée, elle prétend que Lin n’est pas sa mère, que c’est une inconnue. D’ailleurs, dit-elle : « je suis juive, moi ! Lhomond [le patronyme de Lin], ce n’est pas un nom juif »7.

Elle s’était considérablement rapprochée de Rachel, l’appelant « maman », se passionnant pour l’histoire de sa famille, pour la Shoah. Et elle en fit, par la suite, son objet d’études universitaires.

Puis, les deux sœurs devenues jeunes adultes, le contraste s’accentue. Angela très sociable multiplie les rencontres amoureuses. Marina solitaire ne vit que pour et par son travail intellectuel. Un jour, sa sœur lui présente un homme, « un grand ours chaud et réconfortant » avec qui s’ébauche un début d’idylle. Mais lorsqu’il y a un commencement de rapprochement physique, elle panique et s’enfuie.

Angela, amoureuse d’un homme marié mais également amoureux, devient mère d’un petit Gabriel.

Le temps a passé et il affecte le corps en « un raclement. […] Quand Lin marche, sa hanche droite semble racler, comme une pelle qui heurterait inopinément du ciment. Oh, une toute petite pelle »8. C’est une arthrose de la hanche. Elle est opérée, mal, et finalement Lin reste handicapée. Elle boite, ne peut plus danser. Seul lui reste l’art de composer des ballets. Ainsi, « Lin n’annule pas les engagements de sa compagnie, non : au lieu de cela, elle retravaille ses chorégraphies et en retranche son propre corps »9.

Trois images vont clore ce roman :

Dans la loge de Lin après un spectacle sur le vieillissement, Marina reproche violemment à sa mère de les avoir abandonnées.

Quelques jours après, elle imagine la tuer, tuer « l’Etoile » en l’étouffant et en lui murmurant « je t’aime, je t’aime, je t’aime ».

Enfin, après l’enterrement de Sean Farell, ancien compagnon de Rachel et ami de la famille, décédé à 46 ans du cancer du fumeur, il y a un repas qui regroupe tout le monde dans la vieille maison : « C’est une réunion de famille ! déclare Derek vers onze heures, à la fin de la deuxième bouteille. Tout le monde rit à gorge déployée, y compris Marina »10.



Ce roman est paru en 1994. Nancy Huston a alors quarante et un ans, elle est féministe, militante. Il a été mal compris par certaines qui n’y ont vu que le récit du choix que fait une femme entre d’un côté, un destin contraint de mère, d’épouse et de l’autre, la possibilité de la création. Incompatibilité entre maternité et art. Ainsi de ce commentaire : « l’artiste cherche à contourner les normes prescrites par des sociétés patriarcales qui enlèvent à la femme sa capacité de créer. C’est par la danse que [l’artiste] réussit à provoquer un changement radical dans sa vie lorsqu’elle se trouve face à des rôles sociaux restreints »11. L’œuvre est assurément plus riche et plus complexe, et me parait surtout centrée sur le thème du désir maternel avec la question de la difficulté à l’assumer. Difficulté qui va se révéler incontournable pour une femme, Lin, qui a sa singularité, celle d’une histoire particulière, marquée par le décès dans son jeune âge d’une mère grandement idéalisée, et par un environnement familial totalement insécure. Être mère n’est assurément pas pour l’auteur un « rôle social restreint » mais bien plutôt un statut susceptible d’être investi par un désir authentique… et donc constituer ainsi un domaine de création à part entière. « La maman a disparu de l’iconographie : elle n’est plus présente dans le cinéma, ni dans la peinture, ni dans la photographie. Les françaises font des enfants, certes, mais comme des lettres à la poste. Sommées par le discours féministe ambiant, « universaliste », de n’avoir plus rien qui les distingue des hommes… après l’accouchement, [elles] reprennent leur travail comme si de rien n’était, effaçant l ‘événement. La maternité n’est plus une phase de la vie. »12

Nancy Huston se confie : « Je me souviens de la première fois où je suis allée chercher le fils de mon mari à l’école. Il avait 5 ans. Habillée toute en noir, je suis entrée dans cette classe pleine de dessins, de coloriages et le vertige m’a saisie… Je me suis aperçue que la fréquentation des enfants pouvait être une joie, et apporter une autre dimension à l’existence. »13

Pourquoi Lin échoue-t-elle à réaliser son désir de mère, et renonce-t-elle face aux différentes contrariétés rencontrées dans ses relations avec ses filles, et surtout avec Marina ?

En fait, Lin ne renonce pas seulement à son désir de mère, mais aussi à l’amour et à la sexualité. Après avoir quitté Derek, elle n’aura plus d’autre relation amoureuse. Quant à ce qui est dit de ses rencontres sexuelles, elles ne semblent pas avoir été satisfaisantes.

La compatibilité de ces désirs, maternité, amour, sexualité, d’un côté et création artistique de l’autre est-elle impossible ?

Et aussi… l’état très perturbé de Lin avant sa rupture, ne pouvons-nous pas le voir avec les yeux du clinicien, et le voir alors comme un état anxio-dépressif avec de la tristesse, de l’anxiété, des idées de culpabilité et de dépersonnalisation ? La cause en serait les problèmes rencontrés dans son rôle de mère, toutes ses idées négatives concernant ses filles, ses peurs, sa violence… accentuées par les frustrations quant à sa pratique de la danse dues à son manque de disponibilité. Toutefois, désemparée, elle ne cherche pas de l’aide. Elle n’en parle pas à ses proches : Derek, Rachel pourtant très intimes. Également, elle ne pense pas à consulter un professionnel, un psychothérapeute. La parole n’est-elle pas suffisamment investie ? Pour trouver l’apaisement, une seule voie possible apparait dorénavant : quitter sa famille, origine apparente de son malaise et se consacrer complètement à la seule source de satisfactions, désormais reconnue et autorisée : la danse.  L’éloignement et la création vont effectivement fonctionner pour réduire sa douleur mais les désirs sacrifiés sont toujours vivaces. Ils persistent à travers les thèmes de ses créations mais cela ne calme pas la souffrance d’y avoir renoncé. 

Ne peut-on pas imaginer que, si Lin avait pu exprimer une demande d’aide, elle aurait cherché et finalement trouvé un lieu d’adresse pour sa parole ? Alors elle aurait eu l’occasion de mettre en mots tout ce qui lui fait grandement difficulté dans sa vie : les fantasmes de violence, les idées de culpabilité, les peurs, les vécus de dépersonnalisation ? Ainsi se serait réalisé un travail psychique qui, à terme, aurait peut-être permis la coexistence de ses différentes facettes de femme : mère, amoureuse, amante et artiste.

Mais pour cela, n’eut-il pas déjà fallu qu’en amont, dans son enfance, dans sa famille, dans les échanges anciens, la parole eut été suffisamment investie ?

Comment la création peut-elle être un moyen pour apaiser la souffrance ? Un projet, qui s’énonce, par exemple de cette façon, quant à la douleur liée à cette crainte obsessionnelle de voir mourir ses enfants, prolongeant Le chant profond de Martha Graham : « Mon seul espoir de surmonter cette peur c’est de l’affronter, l’embrasser, la danser. Danser les mères dont les enfants sont mourants parce que vivants, les mères dont les enfants sont morts »14. Pour la danse, il y a certainement lieu de séparer pratique et chorégraphie. Même si toutes deux sont présentées comme une expression des idées négatives et des affects qui font le chaos douloureux qui submerge l’héroïne. Danser, c’est être en relation directe avec l’éprouvé du corps. Hormis la musique et son rythme, hormis le ressenti de la jouissance physique, tout est oublié. Alors que « créer un ballet », c’est passer par la représentation visuelle, par la mise en scène. A propos de la création du ballet sur la Pietà, je cite : « [Elle] oublie tout ; [elle] laisse envahir son corps par l’indicible douleur des mères ; s’acharne à styliser ces gestes immémoriaux que sont l’arrachement des cheveux, la lacération de la poitrine ; traduit les flots de larmes en palpitations affolées des doigts, la mélopée funèbre en roulements géométriques sur le sol »15.  Au départ, il y a la recherche d’un ressenti dans et par le corps d’un affect spécifique et puis secondairement l’invention d’une traduction en mouvements, en se réappropriant les gestes traditionnels. Et puis il y a aussi la musique et son rythme…

Enfin, de quelle nature est l’apaisement recherché ? Passerait-t-il par une élaboration psychique des thèmes évoqués ou bien alors, par la suite, permettrait-t-il cela ? Et aussi, quelle est l’articulation entre apaisement des symptômes et jouissance de la création ?


Notes

  1. HUSTON Nancy, La Virevolte, Babel Actes Sud, 1994
  2. id. p.95
  3. id. p.73
  4. id. p.127
  5. id. p.110
  6. id. p.148
  7. id. p.208
  8. id. p.208
  9. id. p.225
  10. id. p.249
  11. MARTIN Mélanie, Artistes rebelles : la révolte de la danseuse dans trois romans contemporains, Master à Ottawa, Canada, 2013.
  12. Interview de Nancy Huston par Hélène Fresnel, in Psychologies, 02-05-2012
  13. id.
  14. HUSTON Nancy, La Virevolte, Babel Actes Sud, 1994
  15. Id. p.127

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