Parcours et nouage du fantasme

Après-coup du séminaire sur le fantasme juin 2011

Avec Freud, la notion de fantasme, qui jusqu’alors était synonyme d’une production imaginaire détournant le Moi de la réalité, va prendre la consistance d’un dispositif de jouissance ordonnant les relations du sujet à ses objets. Ce pas va lui permettre de déplacer la question de la causalité psychique d’un événement traumatique à la scène fantasmatique. Si le symptôme hystérique est l’expression et une défense contre un fantasme inconscient, il incombe donc en vue d’un dénouement possible d’examiner en quoi un fantasme serait traumatique pour le Moi.

La réponse à ce questionnement, essentiel pour la pratique de la psychanalyse et la fin de la cure, va être donnée dans l’article bien connu : » un enfant est battu ». Le fantasme s’énonce : » je vois:un enfant est battu ou on bat un enfant » qui fait davantage ressortir l’aspect impersonnel d’une formulation qui s’impose sur le mode d’une scène fixée et produit une jouissance anxieuse qui trouve sa limitation dans le passage à l’acte masturbatoire.
Les associations à partir de l’évocation de cette scène font apparaître une autre scène : « le père bat un enfant haï de moi, donc c’est moi qu’il aime. » Cette scène se caractérise par rapport à la précédente par l’apparition du sujet en position d’objet d’amour et le personnage du père comme représentant de la fonction phallique. En somme cette nouvelle version du fantasme évoque le fantasme originaire de séduction et introduit une équivalence pour le sujet entre les formes verbales battu et aimé.

Une autre version du fantasme est évoquée par Freud. Elle n’est pas remémorée, mais construite pendant la cure,donc relève de l’interprétation ; elle s’énonce : »je suis battue par le père » Ce qui est nouveau dans cette version, c’est qu’elle introduit dans son énonciation le sujet, fusse sous une forme passive et si nous pouvons entendre battue comme châtrée, cette formulation serait un fantasme de castration venant limiter la jouissance. Ainsi le devenir du fantasme dans la cure consisterait à en produire une version qui introduirait une limitation à la jouissance, ce qui rendrait caduque la fonction du symptôme.Mais une telle formulation assigne au manque une signification phallique ce qui nous confronterait à l’écueil freudien de la fin de la cure communément appelé « roc de la castration ».

Il nous faut faire un pas de plus avec Lacan et la manière dont il nous propose de penser le manque sous les auspices d’une conception non triviale du sujet. Il s’appuie sur l’acte fondateur de Descartes qui avec le cogito introduit la notion d’un sujet produit par l’acte de penser et donc différent de celle d’individu ou de personne, même si ces deux notions s’intriquent( comme l’illustre le schéma L). Seulement depuis Freud et la notion d’inconscient, il est difficile de soutenir un « je pense donc je suis » alors qu’il y a de la pensée inconsciente. Si bien que le sujet qui intéresse le psychanalyste ne peut se soutenir que d’un »ça pense où je ne suis pas » et d’un « je suis où je ne pense pas » . Dans son séminaire sur la logique du fantasme, Lacan note que l’aspect impératif de jouissance qui caractérise la formulation fixée du fantasme névrotique, par exemple, tient au fait que les deux manques propres à la division subjective se compensent en se superposant, effacent ainsi la dimension du manque et produise l’angoisse que le symptôme va limiter plus ou moins parfaitement. Ces deux manques sont celui propre au signifiant s(A) représenté par la castration, d’une part et d’autre part par l’objet perdu non pas sur un mode évènementiel mais structurel du fait qu’on parle. Cet objet cause du désir va être ravalé par la demande sur les objets partiels de la pulsion. Dès lors l’interprétation analytique prenant la forme d’une construction du fantasme va consister à faire apparaître simultanément les deux aspects du manque que la division du sujet ne lui permet pas de penser ensemble. Cela a pu être représenté par la double boucle du huit intérieur ou les opérations de franchissement du plan des identifications et celle de séparation de l’objet telles que Lacan les évoquent dans le séminaire XI. Précisément, dans ce séminaire il parle à ce propos de traversée du fantasme comme moment caractérisant une fin possible à la cure. Cette expression à eu un certain succès en Lacanie. Pourtant, quelques années après dans la proposition d’octobre 1967 sur la Passe ce moment est évoqué sur le mode de « déchoir de son fantasme », formulation qui n’a pas eu beaucoup d’avenir contrairement à la « traversée ». Cette expression me semble induire l’effet imaginaire d’un processus linéaire avec une progression entre un avant et un après. Or à l’instar de ce que nous montrent les fantasmes originaires, il apparaît qu’une version d’un fantasme ne vaut que par son articulation à d’autres versions. Ainsi le fantasme de séduction est une mise en scène de l’identification phallique sous forme d’une demande méconnue soit un effet du symbolique, alors que la scène primitive, elle, évoque la représentation d’une complétude imaginaire du rapport sexuel, l’ensemble étant tempéré par le fantasme de castration, qui au delà de son apparence imaginaire traite du réel.

Aussi plutôt que de traversée du fantasme, serait-il plus judicieux de penser le travail de la cure comme un parcours dans un ensemble de versions différentes du fantasme, qui n’est pas sans évoquer les effets du changement de discours évoqués plus tard par Lacan, voire une pratique du nœud borroméen comme étant susceptible de mieux nous permettre de penser le travail de la cure soit ce qui déplace un sujet.

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