Des « constructions dans l’analyse » de S. Freud à l’ab-sens de l’autre

Lire, relire Freud. C’est l’invitation qui m’est venue d’adresser aux soignants d’un établissement qui accueillait des adolescents présentant des pathologies caractérisées par la réitération de passages à l’acte suicidaire ou auto-mutilants. Ces passages à l’acte se révèlent avoir un effet résolutoire, mais temporaire, sur l’angoisse, ce qui par effet addictif entretient leur répétition. Ces adolescents répètent faute de se laisser le temps ou de pouvoir se remémorer. Devant la sévérité de ces passages à l’acte, ces soignants m’interrogeaient sur l’opportunité de donner du sens à ces conduites pour tenter d’en rompre la répétition et les risques parfois vitaux.
Il m’est venu que cette question avait été abordée par Freud dans cet article sur les « Constructions dans l’analyse » de 1937 (1), où précisément, il s’agissait pour l’analyste de suppléer à une impossibilité de remémoration. Je leur proposais d’en faire le point de départ d’un questionnement sur les interventions de l’analyste. Démarche susceptible d’éclairer leur demande de sens à donner à cette compulsion à répéter.

AVEC FREUD
M’adressant aujourd’hui (*) à vous, je ne reprendrai pas un commentaire détaillé de cet article et j’irai à son point vif où Freud distingue deux modalités d’interventions de l’analyste. L’une qu’il nomme interprétation et dont il dit qu’elle a une portée localisée, comme faire entendre une équivocité, un lapsus…L’enjeu étant d’évoquer au delà du sens manifeste un sens latent, lequel témoigne de la présence d’une Autre scène.

L’autre modalité qu’il nomme construction a une portée plus générale et consiste à induire la remémoration d’une « vérité historique » oubliée. Il cite un exemple de ce type d’intervention de l’analyste : » Jusqu’à votre n’ième année vous vous êtes considéré comme le possesseur unique et absolu de votre mère ; à ce moment-là un deuxième enfant est arrivé et avec lui une forte déception. Votre mère vous a quitté pendant quelques temps et, même après, elle ne s’est plus consacrée à vous exclusivement. Vos sentiments envers elle sont devenus ambivalents, votre père a acquis une nouvelle signification pour vous »
La vérité historique dont parle Freud semble être ce moment « trou-matique » où le sujet est placé devant l’ab-sens de l’Autre et où un jugement d’attribution s’impose au sens d’une subjectivation ou d’un rejet « hors du moi ».
On notera que l’intervention proposée par Freud nomme le réel de l’ab-sens de l’Autre et lui donne un sens paternel, soit phallique. Elle institue l’analyste comme énonciateur de la Loi que nous pourrions, après Lacan, évoquer sur le mode : » à qui parle la jouissance est interdite ».

Freud conçoit ces constructions comme des hypothèses proposées à l’analysant, mais il ajoute qu’à défaut de susciter des remémorations ; si « une analyse est correctement menée » elles en tiennent lieu, « ce qui d’un point de vue thérapeutique est équivalent ». Il laisse à des travaux ultérieurs le soin d’expliciter cet effet.

Bien que Freud s’en défende ce type d’intervention n’est pas sans poser la question de la suggestion. Je suppose que si Lacan, lecteur averti de Freud, n’a pas commenté cet article, c’est pour ne pas avoir à le critiquer, puisque pour lui il importait de se dire freudien face à l’IPA.

Cet article aurait pu s’arrêter là ; mais Freud le prolonge par des remarques qui semblent dire que les choses ne sont pas aussi simples que de se satisfaire d’un effet suggestif. En effet, ce forçage de la construction produit parfois l’évocation de souvenirs « extrêmement clairs », évoquant des hallucinations. Ils ne concernent pas directement la scène oubliée de l’enfance, mais des éléments de la réalité, périphériques à cette scène tels des lieux, des personnages, des objets…
Ces éléments en contiguïté métonymique ne sont-ils pas le témoin et l’écriture du rejet de la scène oubliée ? Ne sont-ils pas l’écriture du refus d’un jugement d’existence sur la représentation de cette scène ? Ne font-ils pas penser à la constitution du fétiche qui est le dernier objet perçu avant la vue du sexe maternel. Objet contigüe ayant fonction de bord devant l’ab-sens de l’Autre et en même temps déni et mémoire du refus du jugement d’existence sur cette ab-sens.

Freud prolonge en évoquant les hallucinations et le délire qui ne sauraient être réduits à un échappement de la réalité, mais les témoins de la vérité historique d’un sujet, soit de ce qui a été rejeté à un moment originaire de l’institution subjective. N’en serait-il pas de même de la fonction des mythes ainsi que des constructions théoriques des psychanalystes ajoute Freud ? Pour ces dernières, ne peut-on pas les penser comme ce qui borde leur propre position vis à vis de l’ab-sens de l’Autre soit le réel comme l’impossible ?

Ce qui semble caractériser la position freudienne c’est de faire valoir un sens paternel, soit phallique, au manque de l’Autre, faute de le penser en termes d’ab-sens. On sait que cette insistance va constituer un point de butée qui est évoquée dans « Analyse finie et infinie » sous l’aspect du roc « biologique » de la castration.

AVEC LACAN
On doit à Lacan la relance de la problématique phallique ; en la distinguant de sa figuration imaginaire par l’organe pénien, il institue le phallus dans sa dimension signifiante : « le phallus est le signifiant destiné à désigner dans leur ensemble les effets de signifié, en tant que le signifiant les conditionne par sa présence de signifiant » (Ecrits, p.690). Cette relance fonde une logique du signifiant qui se distingue de celle du signe.

Lacan va revenir sur cette « Bedeutung des Phallus » (2) lors de la séance du 9 juin 1971 de son séminaire : » D’un discours qui ne serait pas du semblant » (3). Il y précise que l’expression « signification du phallus » est à entendre selon l’acception que Frege a donné au terme signification dans son article intitulé : « Sinn und Bedeutung » que Claude Imbert traduit par : « Sens et dénotation » (4). Le sens (connotation) est à distinguer de sa signification (dénotation) car l’expression d’une pensée peut revêtir des sens différents alors qu’elle n’a qu’une signification. Evoquer le vainqueur d’Austerlitz ou le législateur du Code Civil connote des sens différents, alors qu’ils se rapportent et dénotent une seule signification. Le souci de cette distinction pour Frege réside dans la possibilité de porter un jugement de vérité sur la signification.

Freud ne semble pas avoir été au courant des travaux de Frege. Peut-on imputer au génie de leur langue commune le fait que les deux modalités d’interventions de l’analyste qu’il propose reprennent la distinction frégéenne ? On peut s’y prêter, car en effet ce que Freud évoque comme interprétation à visée localisée concerne le sens, du manifeste au latent. Alors que les constructions ont pour visée de susciter la remémoration d’une « vérité historique », voire en tenir lieu, vérité historique à entendre comme un jugement d’existence porté sur la représentation de l’ab-sens de l’Autre.

Dans le séminaire déjà évoqué, Lacan précise : »…rien de ce que le langage nous permet de faire n’est jamais que métaphore ou bien métonymie. Ce que toute parole, quelle qu’elle soit prétend un instant dénommer ne peut que renvoyer à une connotation » (séance du 16 juin 1971). Soit au sens.

Cependant, l’accent mis sur la signification (dénotation) n’est pas indemne des effets imaginaires en terme de castration puisque les relations de l’imaginaire et du symbolique ne sont pas à penser en termes de substitution mais en termes de nouage soit de simultanéité. Par ailleurs, le concept frégéen de signification et sa valeur de vérité implique la notion de référent ce qui est en contradiction avec la logique du signifiant. L’application des concepts frégéens à la psychanalyse conduit à penser le signifiant dans sa fonction littorale, soit celle de la lettre comme bord du réel. Les phénomènes décrits par Freud lors de la communication de ses constructions n’évoque-t-il pas des effets de franges ?

AVEC FREGE
Mais Lacan semble avoir trouvé chez Frege un autre concept susceptible de mieux éclairer la signification du phallus, celui de fonction que le logicien d’ Iéna emprunte à l’arithmétique. Le concept de fonction se distingue des différentes valeurs que celle-ci est amenée à prendre. Ainsi la fonction royale est distincte des différents monarques qui sont amenés à l’exercer et ceci se traduit par le fait qu’on leur applique un nombre de la suite des entiers, laquelle repose sur la notion de successeur au zéro. Il en est de même pour la fonction paternelle, soit la fonction phallique. Faut-il voir dans cette nécessité de distinguer la fonction de ses expressions, l’invention par Freud du mythe de la horde primitive où le meurtre du Père s’impose comme une nécessité logique pour que les fils puissent se compter comme des pères. Ce meurtre représenterait alors l’institution de la fonction du zéro, soit la fonction phallique.

La notion de« vérité historique » qui insiste tant chez Freud n’est-elle pas une manière de penser ce moment où un jugement d’existence est sollicité par la représentation de l’ab-sens de l’Autre ? Est-il évocable autrement que comme un scénario de meurtre et son pendant : l’amour du Père ? Le Moïse de Freud est la mise en texte de cette question, comme le nœud borroméen à 4 de Lacan en serait une monstration.

L’infantilisme réel de notre condition ne cesse-t-il pas de s’opposer à l’ab-sens de l’Autre comme lieu vide d’où une parole produit son auteur ? Dans l’affirmative une confusion s’installe entre le zéro et l’un et compromet irrémédiablement la notion de suite et donc la transmission.

CLINIQUE
Ces remarques sur les enjeux des interventions de l’analyste sont issues de notre pratique quotidienne comme se propose de l’illustrer la situation clinique suivante.
Jeune femme ayant déjà un long parcours en psychiatrie où se sont enchainés anorexie, addictions, dépression, automutilations et tentatives de suicide répétées, elle était une habituée des urgences de l’hôpital de la ville où elle résidait.
Ces séjours s’étaient nettement espacés depuis qu’elle avait pu trouver un lieu d’adresse pour y entendre les effets de sa parole, mais pas totalement. Au décours d’un de ceux-ci, pour une « ingestion médicamenteuse volontaire » elle se plaint de la manière dont on l’a traitée. On l’aurait « attachée et piquée ». Le sourire discret qui accompagne son récit me pousse à lui faire entendre qu’elle manifeste beaucoup d’attachement pour ce pavillon des urgences (PU) au point de s’y faire attacher.
Cette intervention sur le sens de son passage à l’acte à pour visée sa subjectivation en mettant en évidence sa dimension de message adressé, et aussi de faire entendre la dimension de l’Autre scène. Mais une intervention de ce genre, rendant manifeste un savoir insu, demeure sur le plan du savoir. S’en satisfaire passerait à côté de l’invention qui incombe à tout sujet devant les limites du savoir, soit le réel.

En effet, ce qui caractérise un service des urgences, c’est qu’il y a toujours quelqu’un, même si l’accueil n’y est pas toujours adéquat. Cette omniprésence rend compte de leur engorgement qui est un symptôme de notre temps, symptôme de la carence de lieux d’adresse. Cette permanence est l’envers de ce qui demeure encore impensable pour cette jeune femme : l’ab-sens de l’Autre.

En fait, elle avait tenté de l’introduire en s’absentant à ses séances. Je n’avais pas entendu qu’ainsi elle me faisait vivre tranférentiellement par ses absences ce qui était encore impensable pour elle, l’ab-sens de l’Autre. Je me souviens lui avoir fait des remontrances à propos de sa négligence, ce qui, disqualifiant le lieu d’adresse conduisit à l’acting-out. Le passage à l’acte était donc un acting-out, mais au fond, n’en est-il pas toujours ainsi puisque l’Autre préexiste à ses « incarnations ». Par cet acting-out elle réalisait ce qu’elle ne pouvait dire et me le montrait.

Ce qui fait la singularité de l’acting-out par rapport au passage à l’acte c’est sa réintroduction dans la cure par la mise en parole de l’analysant et ce qu’en entend l’analyste. Dans cette situation cela s’est traduit par la remémoration des tentatives de suicide de sa mère et sa hantise de ne pas la retrouver vivante à son retour de l’école. Ajoutons que cette ab-sens de l’Autre prenait corps du fait que l’âge de l’analyste pouvait faire évoquer sa disparition.

Penser le manque de l’Autre en termes d’ab-sens n’est pas compatible avec une construction de l’analyste qui, en le présentant y suppléerait simultanément, du fait que toute expression langagière induit du sens. Si « au commencement était l’acte », alors l’acting-out de cette jeune femme ne tiendrait pas qu’à son histoire singulière mais révèlerait un fait de structure : le réel peut-il entrer dans notre monde autrement qu’ainsi ? Mais qu’il y demeure implique que ce passage accède à une nomination qui vaut pour jugement d’existence.

NOTES
(*) Séminaire clinique des CCAF. Avignon, mars 2013.
– (1) Freud, S. Constructions dans l’analyse, in Résultats, Idées, Problèmes, T 2, PUF, p.269
– (2) Lacan, J. La signification du phallus, in Ecrits, p.685, Seuil
– (3) Lacan, J. D’un discours qui ne serait pas du semblant, Seuil.
– (4) Frege, G. Ecrits logiques et philosophiques, Seuil.

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