A propos de la conviction délirante

Au cours de ces soirées, où nous mettons au travail les questions qui émergent des points de butée de notre pratique, je voudrais aborder un aspect insistant de notre expérience avec les sujets psychosés : la fixité au cours d’une existence de la conviction délirante. Plus exactement le caractère inentamé, une fois établie, d’une formulation délirante, même si son investissement peut être fluctuant dans le temps au point de laisser croire à sa résolution.
QUESTIONS
Prenons l’exemple des « bouffées délirantes aigües » telles qu’elles sont décrites dans la tradition française de la clinique psychiatrique. Il est courant de remarquer qu’au décours d’un épisode délirant le sujet critique spontanément son délire. Cette critique va souvent s’avérer inconsistante, puisqu’à l’occasion d’une récidive il le formulera dans les mêmes termes et ainsi de suite si se produisent d’autres rechutes. Ainsi, outre le fait qu’un certain nombre de ces épisodes délirants deviennent chroniques, l’absence de délire manifeste n’exclut pas une adhésion à une formulation délirante enfouie comme la braise sous la cendre.

Par ailleurs notre pratique avec les sujets psychosés nous amène à constater que si nous parvenons à ce qu’ils puissent mieux savoir s’y prendre avec leur psychose, ce qui leur permet d’éviter des rechutes avec hospitalisation ou d’en réduire l’ampleur et la durée, ces rechutes montrent, là encore, la fixité de la formulation délirante. Pourtant, celle-ci a été mise au travail et ses signifiants ont pu être parfois mis en relation par la remémoration avec ceux d’une histoire familiale et ont vu leur incidence dans le réel s’alléger. Qui plus est, le délire a pu être reconnu dans sa fonction de rejet de la métaphore paternelle et de la castration et pourtant cette reconnaissance s’est révélée éphémère.

La question qui se pose donc à nous est de rendre compte de ce caractère inaltérable d’une formulation délirante. Cette question n’est pas triviale ‘puisqu’elle pose celle des effets de la psychanalyse. Ces effets permettent-ils de meilleurs aménagements d’un réel de la structure, qui serait inscrit une fois pour toute, ou, peut-on en envisager une modification de celle-ci ? Cette alternative ne questionne-t-elle pas la consistance de notre praxis ? Serions-nous à la même place que ce rabbin d’une histoire rapportée par Woody Allen, où, interpellé par un sujet angoissé qui s’interrogeait sur le sens de son existence, lui répond en hébreu. Le sujet lui rétorque qu’il ignore l’hébreu et s’entend répondre de revenir le lendemain pour prendre sa première leçon d’hébreu. Proposons-nous, pour les soulager, une autre version de leur malaise aux passants qui frappent à la porte de nos cabinets ? Question qui n’est pas qu’ironique quand on se souvient que Freud nous rappelle que le Moi n’abandonne une croyance que pour une autre. De plus l’humour de Woody Allen nous permet d’entendre les effets possibles du changement de langue et donc d’une problématique de la séparation d’une langue maternelle, soit de l’objet que fictivement elle ne cesserait d’enserrer. Le changement de langue qu’impose le rabbin n’est-il pas le paradigme d’un changement de discours nécessaire à entendre la dimension d’impossible propre à la dimension discursive et dont l’angoisse du sujet exprime l’aversion ? Auquel cas, sa réponse serait interprétation au plus près d’une prise en compte du Réel que le discours ne peut qu’évoquer, à éprouver son impossible, par le passage à un autre discours.

C’est avec ces questions que nous allons tenter de déployer la problématique de la fixité de la conviction délirante, problématique qui, comme nous venons de l’évoquer, a des incidences sur la consistance même de l’acte analytique.

AVEC FREUD
Freud nous a précédé dans cette démarche. Dans sa lettre à Fliess du 24 janvier 1895 il évoque ainsi ce point de butée caractérisant la pratique psychanalytique avec les psychosés : « la ténacité avec laquelle le sujet s’accroche à son idée délirante est égale à celle qu’il déploie pour chasser hors de son moi quelque autre idée intolérable. Ces malades aiment leur délire comme ils s’aiment eux-mêmes. »

Le délire a donc une fonction, celle de maintenir hors du moi une idée qui lui est intolérable. Mais le délire n’est pas une métaphore. Quel type de relation entretient-il avec cette idée intolérable ? Remarquons que cette idée intolérable s’est manifestée sur le mode d’une injonction hallucinatoire ou d’une pensée contrainte offrant le sujet comme objet à la jouissance de l’Autre. Le délire, plus exactement la proposition nucléaire du délire, est venue dans un temps second donner un sens à cette intentionnalité de l’Autre et donc une limite à sa jouissance. Ce sens produit cet effet parce qu’il suppose un sujet, ce que l’hallucination avait aboli. Mais ce sujet, dans la psychose, ne peut consister en tant que représenté par un signifiant pour un autre signifiant. C’est pourquoi une suppléance opère, comme l’indique la deuxième phrase de Freud, par l’amour du moi. Cet amour du moi, c’est celui narcissique de la première manière d’aimer que Freud évoque dans son article « Pour introduire le narcissisme ». Il a pour objet la personne totale et vise une image idéale du moi. Selon Freud, elle caractériserait une modalité féminine d’aimer. Rappelons que la deuxième modalité d’aimer viserait la retrouvaille de l’objet pulsionnel, elle est donc partielle et serait la modalité masculine d’aimer. Il nous faut lire aujourd’hui que ces deux formes se distinguent par la fonction phallique qui sépare les dimensions de la demande d’amour et celle du désir. La carence de cette fonction dans la psychose rend compte d’une part de la suppléance imaginaire par l’amour du moi et d’autre part du fameux « pousse à la femme » souligné par Lacan.

Cet effet imaginaire de suppléance peut-il rendre compte de la « ténacité » du délire ? Nous devons remarquer, qu’en tant que suppléance, il intervient dans un temps second. Le délire est une construction qui vient donner un sens à une expérience d’anéantissement subjectif induit par les phénomènes élémentaires et leurs développements hallucinatoires. Ceux-ci se caractérisent par le fait qu’ils font signe au moi et suscitent une jouissance ineffable qui prend valeur de révélation. Un signifiant-maitre, qu’aucun S2 ne viendrait réduire à un signifiant quelconque. Ce signifiant apparu dans le réel a dès lors valeur de nom propre et nomme donc une résurrection imaginaire. Ceci rend compte de l’omniprésence du thème messianique dans les délires.

C’est la conjonction entre un signifiant survenu dans le réel, une jouissance sans limite et ce lieu qu’est le corps, qui rend compte de cette mise en continuité du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Continuité qui constitue la dimension structurelle de la ténacité de la conviction délirante.

APRES FREUD
Le pessimisme de Freud concernant les possibilités d’entamer cette ténacité est-il toujours justifié à la lumière des nombreuses tentatives de traitement psychanalytique des psychoses entreprises depuis cette affirmation?
Ce que nous pouvons faire valoir, c’est que l’écoute prolongée des sujets psychosés n’est pas sans effets sur leur délire. Sa fixité va être soumise à l’imprévu de la parole, à ses effets, et ceci de manière diverse. D’abord, le fait de parler à quelqu’un et que ce dire n’entraine aucune manifestation dans la réalité introduit un lieu où la certitude d’une dimension performative de la parole, qui caractérise le rapport du sujet psychosé au langage, se trouve suspendue. Ceci dans la mesure où l’analyste n’y met pas trop « ses plis ». Ce lieu d’adresse va permettre à un dire de se développer et il advient que les sujets psychosés soient sensibles à la répétition et questionnés par celle-ci. Au point qu’elle puisse susciter des remémorations permettant de repérer l’origine de certains signifiants du délire dans le contexte d’une histoire familiale (cf. Ma lettre aux psychiatres en formation). Cette remémoration a un effet résolutoire sur la formulation délirante concernée, mais cet effet est localisé. Il ne modifie pas la psychose elle-même, comme d’autres développements de celle-ci ne cessent pas de le montrer.

Comment rendre compte de cet effet partiel ? La référence à des évènements de l’histoire d’un sujet lui permet de donner un sens à une signification qui s’imposait sur un mode délirant. Mais le sens ne fait pas acte dans la mesure où il relève d’une combinaison signifiante et qu’il ouvre donc à l’infini des combinaisons signifiantes possibles.
Il semble donc que la question se déplace. Il ne s’agit plus de la ténacité de la conviction délirante au sens d’une croyance inaltérable à une formulation délirante particulière, mais d’une mutation paraissant durable dans l’économie du signifiant qui est la condition de la conviction délirante.
Un changement possible de cette économie apparaît bien problématique pour le psychanalyste dans la mesure où la fonction de la parole qui devrait permettre de renouer avec ce qui a été rejeté ne cesse pas, du fait de cette mutation de l’économie signifiante, de répéter ce rejet.

HYPOTHESES
Un autre abord est donc requis. Je l’introduirai par une situation clinique. Pour des raisons de confidentialité, je la réduirai strictement aux éléments qui peuvent nous enseigner ce soir. C’est celle d’un homme qui, lors d’un travail de recherche scientifique, avait découvert une « faille » inconnue des travaux précédents. Alors qu’il devait publier ses résultats, il fut envahit par des craintes devenant rapidement délire de persécution. « On voulait l’empêcher de publier », car ses conclusions remettaient en cause des théories admises par la communauté scientifique au point qu’il se mit à craindre pour sa vie. Son état empirant, il présenta avec troubles du comportement qui entrainèrent son hospitalisation. Après celle-ci, il se montra critique vis à vis de ses idées délirantes, mais pas au point de continuer ses recherches. Des années ont passé et comme il n’y avait pas eu de récidives délirantes, on aurait pu penser qu’il s’agissait d’un épisode délirant isolé. Mais une rechute se produisit alors qu’il devenait père et il s’avéra que les pensées délirantes ne l’avaient jamais quitté, tout en demeurant en sourdine.

Quelques années plus tard, il présenta une maladie gravissime, engageant le pronostic vital. Un jour, il m’amena son travail de recherche publié sous la forme d’un livre et me déclara spontanément qu’il n’avait plus peur des effets de cette publication. Il me fit part qu’il y avait eu des dissensions dans ce laboratoire et qu’il avait interprété dans un sens persécuteur ce qui n’était qu’un contexte de rivalité.

Comment rendre compte de ses propos, alors qu’ils n’ont pas fait l’objet d’une quelconque incitation ?
Ils sont à replacer dans le contexte où le signifiant « mort » s’inscrivant sur un mode réel sur le corps trouait la représentation imaginaire du corps propre, instituant ainsi le manque de l’Autre dont le Nom-du-Père n’est que le nom.
Ce n’est pas la critique du délire qui est à prendre en considération, nous avons vu le peu de crédit que nous pouvions lui accorder. Par contre, nous paraît davantage à retenir le fait qu’à l’abandon de la figure du persécuté succède une position d’auteur comme le manifeste la publication du livre et sans que celle-ci génère un cataclysme dans l’ordre du signifiant, ce qui est l’effet connu d’un signifiant « révélé » c’est-à-dire non entamé par un autre signifiant.
Ainsi l’introduction de la dimension du réel par la maladie semble avoir eu un effet d’institution du manque de l’Autre, faisant choir la dimension persécutrice.

Chute qui paraissait au delà des possibilités de la parole du fait de la forclusion de la métaphore paternelle. Il faut rappeler que les aliénistes avaient remarqué, bien avant les traitements médicamenteux, des effets de soufflage du délire lors de maladies intercurrentes ou lors de deuils. Effets temporaires, mais qui dénotaient déjà l’incidence du réel sur les formations imaginaires. On sait que ces effets ont été à l’origine de la malaria thérapie, des abcès de fixation, voire des cures de Sakel.

Dans le séminaire le Sinthome, Lacan évoque la forclusion en disant qu’elle lui paraît concerner quelque chose de plus fondamental que la métaphore paternelle. Ne serait-ce pas la nomination du Réel comme ex-sistant au symbolique ; la forclusion du Nom-du-Père n’en serait que l’effet dans le symbolique. Cette nomination ne va pas de soi, elle implique une intrusion préalable du réel faisant trou dans l’imaginaire. N’est-ce pas ce que soutiennent les artistes, en particulier dans les arts plastiques où de nouvelles formes viennent trouer notre monde avant d’en instituer un autre à destituer à son tour. Ce qui insiste dans ce mouvement n’est-ce pas l’impossibilité pour le langage à dire le Réel. L’imaginaire y pallie à sa façon en y mettant les objets partiels voire l’égo et parfois le corps comme dans le suicide mélancolique. Les artistes ne nous disent-ils pas qu’à défaut de pouvoir se dire, l’impossible, soit le Réel, peut se montrer ?

Pour les sujets psychosés ce qui se montre, c’est une tentative d’éradication du Réel en se faisant l’objet de la jouissance de l’Autre pour en colmater le manque. Soit un traitement imaginaire du Réel. Cette modalité rend la fonction phallique inopérante. La dimension de la castration ne semble pouvoir se rétablir qu’à partir de sa manifestation dans le Réel, encore faut-il pour que cet effet prenne quelque consistance que la dimension du Réel puisse se nommer comme ex-sistante au symbolique. N’est-ce pas ce qui se réalise avec le nom d’auteur ? Etant entendu qu’il ne s’agit pas du nom du personnage, mais de celui que nomme rétroactivement un discours (cf. Michel Foucault « Qu’est-ce qu’un auteur ?). C’est dans cette perspective que la mise en continuité du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire pourrait laisser la place à un nouage.
C’est une orientation de recherche que je vous propose.

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