Au commencement était la haine…

Et, elle est apparue au sein même de la fraternité, si nous attachons quelque valeur d’enseignement à ce que nous incite à penser ce moment mythique, où Caïn tue son frère Abel. Caïn n’ayant pas supporté que leur père ait témoigné une préférence pour ce frère. Cette haine semble donc avoir pour ressort ce sentiment éprouvé d’une dépossession, réelle ou imaginaire, au profit d’un autre. Notons que, dans ce cas comme souvent, cette dépossession est celle de l’amour d’un Autre dont on va se sentir injustement privé. Saint-Augustin l’évoque aussi dans un passage des Confessions où il constate l’expression d’une rage haineuse sur le visage d’un enfant, ne parlant pas encore, alors qu’il assistait à la tétée de son cadet.
« J’ai la haine », disent certains sujets dans l’imminence d’un passage à l’acte qu’ils redoutent. Cette expression traduit bien que les passages à l’acte violents sont déterminés par des fantasmes où la haine se déchaine, pouvant être tournée autant vers le sujet lui-même que vers autrui. Précisons que ces fantasmes sont la plupart du temps inconscients et que c’est justement parce qu’un sujet ne peut pas en parler qu’il les agit.

La haine est un affect humain partagé par chacun de nous. Ce n’est pas elle, en soi, qui peut rendre compte de la violence. C’est plutôt son refoulement où son déni qui fait quelle va s’exprimer par un passage à l’acte. Pour illustrer ce caractère ubiquitaire de la haine, je prendrai deux exemples cliniques. Le premier, celui de jeunes mères qui présentent des phobies d’impulsion vis à vis de leur nourrisson. Elles craignent de lui faire mal, de le laisser tomber… . Quand on écoute ces jeunes femmes, on remarque que ces phobies d’impulsion apparaissent à un moment de l’évolution du bébé qui se caractérise par l’apparition du processus d’autonomisation. En d’autres termes, la mère est amenée à devoir penser une séparation avec son enfant et, si celle-ci lui apparaît difficile, elle s’exprimera d’autant plus par des fantasmes de séparation violente qui sont une mise en scène pour penser et accepter l’évolution du bébé. Le deuxième exemple est celui du travail du deuil. Il consiste à se résigner à l’absence irrémédiable d’un être cher. Le paradoxe, c’est que pendant un temps coexistent deux réalités. Celle du monde où l’être aimé n’est plus, celle psychique où non seulement il est encore là, mais surtout où l’on désire sa présence. Le détachement plus ou moins réussi d’un objet d’amour va s’effectuer par des représentations, des fantasmes où la haine et la destruction ont pour fonction de faire mourir une deuxième fois cet objet, mais là sur la scène psychique. C’est ainsi qu’un travail de deuil peut s’effectuer et que le sujet peut aimer de nouveaux objets.

Donc, la haine, en soi, n’est ni bonne ni mauvaise. C’est le rapport d’un sujet à la parole, c’est à dire à la pensée, qui va conditionner le destin de la haine et son passage à l’acte éventuel sur un mode violent vis à vis d’autrui. Nous sommes donc amené à examiner les conditions qui déterminent un tel destin à la haine, conditions qui relèvent de la structure du sujet et du fait que celui-ci ne peut être pensé isolément mais dans le lien social qui le détermine.

LE SUJET ET LA HAINE
Un des premiers moments où l’enfant est confronté à une violence énigmatique va être celui qui se manifeste par des terreurs nocturnes où des créatures, plus ou moins maléfiques, pouvant surgir de l’obscurité, le menaceraient. Ces terreurs se constituent souvent à partir de cauchemars et l’enfant peut présenter une insomnie de crainte qu’ils ne se répètent, d’autant plus que nous sommes à un âge où les frontières entre la scène psychique et la réalité sont encore mal assurées. Nous assistons donc à l’irruption de la violence au sein même de la vie psychique du sujet. Nous savons que la persuasion a peu d’influence pour apaiser l’enfant et son jeune âge ne lui permet pas encore d’user de la parole pour qu’il puisse en produire une histoire qui l’apaiserait, ce à quoi contribuent les contes pour enfants. Aussi ce qui se joue sur la scène des terreurs nocturnes sera explicité un peu plus tard quand l’enfant pourra parler de ses phobies.
Elles sont très fréquentes chez l’enfant et gagneraient à être considérées plus comme un processus maturatif que comme une maladie. Comme elles disparaissent spontanément, elles permettent aux « techniques thérapeutiques » les plus variées d’y voir la preuve de leur efficience.

Pour faire court, je prendrai comme exemple la phobie des chevaux du jeune Hans dont Freud nous parle dans les Cinq psychanalyses (PUF). La phobie était apparue au décours d’une promenade où Hans avait été terrifié par la chute d’un cheval sous les coups de fouet de son cocher. Freud ne traitait pas directement cet enfant, mais il recevait régulièrement son père, lequel tenait un journal de l’évolution de cette phobie. Il les reçut cependant à deux reprises et au cours d’une de ces entrevues, il entendit Hans préciser que les chevaux les plus terrifiants étaient ceux qui avaient du noir autour de la bouche et autour des yeux. Pendant ce récit, Freud, qui avait sous les yeux ce père qui portait la barbe et des lunettes, en fait le rapprochement à l’enfant tout en lui soulignant, à sa manière, le contexte oedipien de la relation père-fils. Le père constate dans les jours qui suivent la première et nette amélioration du symptôme.

Comment pouvons nous reconstituer ce qui s’est passé et rendre compte de cet effet ? D’abord il convient de remarquer que par le trait « noir » le cheval est substitué au père, métaphoriquement. Ensuite que la haine oedipienne de cet enfant a été projetée sur le père puis déplacée sur le cheval. Ainsi, Hans pouvait sortir du conflit ambivalent, d’amour et de haine mêlée, avec son père et avoir avec celui-ci une relation apaisée.

La phobie est donc une construction élégante qui permet à un sujet de s’épargner une situation angoissante en déplaçant l’objet de l’angoisse au dehors. Bien entendu cette solution à ses limites dans le fait que l’évitement de la situation angoissante, déplacée dans le monde, va imposer son évitement, ce qui se traduira par une restriction et des empêchements dans la réalité.
L’enfant apparaît comme l’auteur de son symptôme et en même temps celui-ci le représente comme sujet. Ceci nous amène à aborder la relation du sujet à son symptôme et à préciser ce que nous entendons par ce terme sujet qui n’est pas équivalent aux termes d’individu ou de personne.

Lacan a eu le mérite de nous permettre de penser la première modalité par laquelle un nourrisson accède à une représentation de lui-même. C’est le fameux stade du miroir où l’infans découvre et reconnaît sa propre image dans le miroir avec le vécu jubilatoire d’une maitrise possible sur ce corps qui lui impose ses besoins. Cette toute puissance est illusoire, car du fait de son immaturité neurologique l’infans est encore loin de maitriser sa motricité et que d’autre part cette image, comme toute image spéculaire, est inversée par rapport à la perception du corps. L’enfant a-t-il une intuition de ces manques à être ? De fait, cette image trompeuse ne lui suffit pas, il se retourne vers l’adulte à ses côtés comme s’il en attendait une reconnaissance Autre pour assurer sa dimension de sujet.

Il convient de s’arrêter sur cette première modalité d’identification imaginaire pour en saisir à la fois la force de son évidence et la massivité des aliénations qu’elle peut induire. En effet, reposant sur l’image du corps propre telle que l’a renvoyée le miroir, elle va se trouver en concurrence avec la perception du corps de nos semblables sur le mode soit de la confusion soit d’une lutte à mort. Observons ce qui se passe dans les aires de jeux infantiles où un enfant par transitivisme va s’identifier à un camarade et pleurer si celui-ci pleure ou va considérer que le jouet de l’autre est aussi le sien et rien ne l’arrêtera dans le bien fondé de cette conviction et dans l’acharnement à s’en saisir.

Cette première modalité d’identification n’est pas qu’un stade développemental qui s’estomperait une fois sa fonction accomplie. Elle demeure un élément constitutif de la subjectivité et s’exacerbe dans les problématiques identitaires et la xénophobie. Tout discours qui prétend fonder une identité subjective et par extension nationale sur le réel du corps, du sang, du territoire et la haine de l’Autre relève de cette modalité archaïque d’identification.

Nous avons précisé que cette modalité d’identification était celle de l’infans, soit d’un temps où l’usage de la parole n’a pas cours pour que le sujet puisse se représenter par son dire. Mais dès lors qu’il accède à la parole il est amené à s’identifier à des traits de langage, soit à ce qui lui est étranger, parce que la langue le précède et qu’elle lui est transmise par son entourage, par ce qui lui est Autre et qu’elle n’appartient pas à son corps.

Cette modalité d’identification inhérente à la parole relève d’un registre symbolique, Hegel nous ayant rappelé que le mot est le meurtre de la chose. Cet ordre symbolique ne va pas de soi et du seul fait, comme le disait Aristote, que nous soyons des animaux parlant. Encore faut-il que nos actes et surtout ceux de nos géniteurs ne relèvent pas du caprice. C’est pourquoi la transmission de l’ordre symbolique dans les sociétés humaines repose sur le tabou de l’inceste comme loi universelle instaurant la primauté de la culture sur la nature. Il a pour effet de signifier à l’enfant qu’un objet d’amour est soustrait irrémédiablement à sa jouissance. Soit, que le manque est énoncé sur le mode de l’interdit. Cet interdit va être la cause du désir et d’une jouissance limitée. La portée du tabou de l’inceste réside surtout dans ce qui s’en déduit : l’exogamie, soit un lien social fondé sur des liens d’alliance plutôt que ceux du sang. La tragédie grecque, en son temps, a représenté cette tension contradictoire entre les liens du sang, du clan et les lois de la Cité. C’est pourquoi le tabou de l’inceste est la loi qui fonde la possibilité même des lois dans leur nécessaire universalité.

Le fait que le tabou de l’inceste requière l’interdit, soit une transmission nous rappelle que ce n’est pas une loi naturelle, mais qu’il relève de la culture. D’où les possibilités de ratages dans cette transmission ou de pratiques qui tendent à l’invalider. Elles se traduisent par des troubles plus ou moins graves pour le sujet. Une distorsion de l’inscription dans l’ordre symbolique va susciter une grande difficulté à penser le manque, l’absence, l’impossible et à les ressentir comme une frustration intolérable voir une persécution. Nous avons là, ce qui peut faire le lit des addictions diverses et des troubles du comportement. Ils relèvent du passage à l’acte où les fantasmes, qui permettaient à la haine de se mettre en scène et donc de se penser au niveau de la vie psychique, vont se produire dans la réalité sur le mode d’une violence à l’égard des autres ou de soi-même.

Puisque nous avons évoqué des troubles dans la transmission de la loi symbolique du fait de l’entourage du sujet et en premier lieu de ses parents, il convient d’aborder en élargissant notre champ, les vicissitudes du lien social et leurs incidences sur la condition et le destin du sujet.

DU LIEN SOCIAL
Freud nous a précédé par son écrit : Psychologie des foules et analyse du moi. Il y montre que notre vie sociale produit sur notre fonctionnement psychique des effets qui sont l’amplification des tendances de l’individu pris isolément.

Un groupe social, un collectif, se fonde par l’identification de chacun de ses membres à un leader ou (et) à un idéal. Cette identification au même »père » produit une fraternité, mais aussi cette haine dont Caïn nous donna l’exemple. La cohésion du groupe rend nécessaire de projeter cette haine à l’extérieur, sur ceux qui sont réputés étrangers au groupe. Mais comme cette haine doit demeurer refoulée pour ne pas menacer la cohésion du groupe elle va être retournée et dite ainsi : » Ce n’est pas, nous, les membres du groupe, qui haïssons les étrangers. Nous les haïssons parce qu’ils nous envient, qu’ils nous haïssent et qu’ils nous menacent. ». Cette formulation paradigmatique de la haine de l’Autre n’est pas qu’un prétexte rhétorique à l’égoïsme de chacun. Elle est redoutable parce que ceux qui l’énoncent la croient vraie. Ils la croient vraie car elle reflète cette première identification du moi.

Une telle identité groupale a des effets sur chaque sujet, car d’une part ils se soutiennent d’une même identification au point d’apparaître comme des clones, ce qui fut la « réussite » des régimes totalitaires. D’autre part, cette identification a un effet désinhibiteur sur la conduite des sujets parce que les tendances ne sont plus régulées par le libre-arbitre de chacun mais par ce qui est supposé être le désir du leader. Hatzfeld dans ses études du génocide rwandais a très bien décrit l’organisation groupale des tueurs comme facteur démultipliant de la violence.

DE LA VIOLENCE
En évoquant ce moment tragique de l’histoire, nous sommes amenés à envisager les facteurs actuels de notre vie en société qui seraient susceptible d’amplifier cette violence, laquelle git en chacun de nous du fait de notre disposition à la haine.
D’une manière générale, la violence s’exprime dès lors qu’un lien social, fondé sur la parole et l’acceptation des différences, se trouve menacé. Il l’est actuellement dans l’évolution de nos sociétés du fait de la mondialisation des marchés et plus précisément de la régression démocratique engendrée par une économie financiarisée, anonyme et apatride. Le pouvoir politique semblant de plus en plus réduit à une figuration, quand ce n’est pas d’en être l’agent servile.

Le type de lien social induit par la financiarisation de l’économie se traduit par une ségrégation croissante des populations qui n’y contribuent pas. Cette exclusion n’est pas imaginaire mais réelle, ce qui fait que les exclus n’auront bientôt plus que leur violence à opposer à leur mort citoyenne. Du fait qu’il n’est pas certain qu’ils puissent la traduire en termes de lutte politique, le plus probable est que cette violence se maintienne dans l’autorégulation d’une économie parallèle de type maffieux comme celle qui caractérise la vie de certains quartiers de nos villes.

POUR CONCLURE
La violence, telle qu’elle peut s’exprimer dans des passages à l’acte vis à vis de tiers ou vers soi, est l’exutoire à l’incapacité de la mise en scène fantasmatique de la haine. Cette incapacité relève de difficultés, voire de carences, dans l’usage singulier de la parole en tant qu’elle assure la fonction symbolique pour un sujet. Mais la violence ne saurait se réduire à une psychopathologie de l’individu. Comme nous l’avons vu le lien social est susceptible soit de la catalyser en l’aggravant soit au contraire de la sublimer en la dérivant vers des activités sociales (travail, culture, sport…).
C’est dire que sa prévention implique autant la mise en œuvre de dispositifs où un sujet puisse être entendu que l’action politique, car la violence telle qu’elle s’exprime dans la vie quotidienne de nos villes est un symptôme politique de la ségrégation sociale.

Cliquer ici pour télécharger une copie de ce texte.