Remarques sur une problématique de l’éthique de la psychanalyse

Le séminaire de J. Lacan sur l’éthique de la psychanalyse distingue cette dimension de celles de la déontologie, de la morale et des lois de la Cité. Opportunément me semble-t-il, car ce qui est en jeu dans ce qu’il vient de spécifier »éthique de la psychanalyse » concerne au premier chef l’objet et l’acte psychanalytique ainsi que la question de la fin et des fins d’une psychanalyse. C’est dire que la question éthique est inhérente à la pratique de la psychanalyse.

Pour autant, cette pratique peut-elle s’abstraire du lien social dans lequel d’autres discours circulent  et dont on sait qu’ils conditionnent les formes du symptôme et donc de la demande ? Si bien que l’éthique de la psychanalyse ne peut être revendiquée à priori comme une qualité que nous confèrerait notre analyse, notre appartenance à une association de psychanalystes ou la respectabilité conférée par quelques titres. Ce n’est que dans l’après-coup de ce qui a fait acte analytique, voire la fin d’une cure que nous pouvons dire : il y a eu de l’analyste et que ceci ne vaut qu’à cet instant et ne préjuge pas de sa répétition. C’est dire que l’analyste ne peut se prévaloir d’un savoir, ni d’une technique. Chaque cure relève d’une construction singulière en évolution continue où l’analysant en position  de locuteur  est en attente d’être entendu comme un auteur. La singularité de cette pratique n’est elle pas toujours en bute avec les facilités d’une réponse à la demande d’autant plus quand le discours dominant dans le social la prescrit ? La dimension de l’éthique de la psychanalyse se pose donc non pas de manière immanente, mais dialectique dans sa tension avec d’autres discours qui ne sont pas sans exercer une certaine séduction parmi les analystes eux –mêmes sous prétexte d’une adaptation aux circonstances présentes. Ainsi entend-t-on dire qu’il n’y a pas de différence  entre le face à face et le divan-fauteuil, ni à propos de la fréquence des séances. Dans cette adaptabilité, c’est le désir du psychanalyste qui cède et donc sa position vis à vis de l’éthique de la psychanalyse. Il ne s’agit pas de fustiger ceux qui céderaient et de louer ceux qui ne le feraient pas, mais de pointer que cette question se pose à chacun dans sa pratique et à tout moment.

« VOULOIR LE BIEN DE L’USAGER »
Il importe donc de préciser ce qui caractérise le discours dominant aujourd’hui et de prendre la mesure de ses capacités de conviction puisqu’il assigne à la psychanalyse les poubelles de l’histoire, soit de la forclore des lieux où le symptôme est supposé trouver remède.

Comme chacun le sait, son signifiant-maitre est « évaluation » des pratiques. Cela paraît d’un bon sens désarmant par avance toute contestation. Ne sommes nous pas attachés, nous aussi, à vérifier les évaluations qualitatives de tel ou tel appareil ou produit avant de l’acheter ? Ne devons nous pas avoir le souci de proposer le traitement reconnu comme le plus performant pour un certain type de symptôme ? Mais déjà cette question montre son biais puisque le symptôme y est spécifié comme ce qui doit disparaître au détriment de ce qu’il insiste à faire entendre soit que le symptôme comme le précise J. Lacan « représente le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir » (Ecrits p.234). La portée du discours usant de l’évaluation comme signifiant-maitre connaît le succès que procure toujours ce qui s’offre comme plus-de-jouir. Il convient de rappeler que les pratiques de l’évaluation nous viennent du monde industriel où leur usage était destiné à optimiser la production. Plus précisément sa plus-value et ceci indépendamment de la valeur intrinsèque de l’objet. A cette fin on construit le protocole supposé le plus efficient et l’évaluation se déplace ensuite sur son observance par celui qui a la charge de l’appliquer. Ainsi l’évaluation devient un dispositif de pouvoir irrécusable puisque conçue par des experts pour la qualité de l’objet ou du service et donc le bien de tous. Ce qui renforce le pouvoir de suggestion de l’évaluation, c’est qu’elle se targue d’être scientifique, puisque fondée sur une mesure supposée lui donner son objectivité. Mais il s’agit d’un semblant de science comme peuvent le révéler les diverses manipulations dont les sondages en tous genres sont l’objet,  fabriqués sur mesure pour faire prévaloir une opinion. Sous ce vernis dans l’air du temps se déploie le discours du maitre dont la finalité est que ça produise du plus-de-jouir. Il régit, masqué derrière l’expert dont la pratique relèverait davantage du discours universitaire puisque le savoir y est mis en position d’agent. Mais qui choisit l’expert, qui le nomme et le rétribue ? Sinon le maitre.

L’évolution de la figure sociale du maitre ne subit elle pas aujourd’hui des transformations telles que le jeu des discours s’en trouverait figé inéluctablement, ce qui impliquerait la perte de la dimension discursive au profit d’une réification de la position de maitrise ? Nous avons déjà connu cela dans les régimes totalitaires où s’exerçait la contrainte de la » langue de bois », mais le consensus affirmé, sous couvert du supposé savoir de l’expertise, n’exerce-t-il pas une « pensée unique » qui tend à étouffer toute possibilité discursive d’autant plus quand les médias deviennent la propriété des groupes financiers ?

Ce qui apparaît aussi comme singulier à la position de maitrise aujourd’hui, c’est qu’elle devient anonyme (Les marchés…) et qu’elle peut se permettre de n’être assignable en aucun lieu et donc de n’avoir à répondre de rien et à personne. Cette évolution semble déterminer un discours unique en position d’omnipotence et universel puisque tous les pays semblent convertis à l’organisation mondiale du commerce, du moins à ce qui en tient lieu actuellement.

LA PRATIQUE DE LA PSYCHANALYSE A L’HEURE DE LA MONDIALISATION
C’est dans ce contexte idéologique et concret que nous exerçons la psychanalyse. Quelles incidences cela a-t-il sur notre pratique ? Les nouveaux maitres de la Cité peuvent-ils, tels de nouveaux Créon, la frapper d’interdit comme cela se voit déjà dans un pays tel l’Italie qui nous est si proche et si cher ?

Nous avons tous remarqué une évolution dans la manière dont s’exprime la souffrance psychique au cours de ces dernières décennies. Cette évolution se caractérise par une diminution apparente et néanmoins très nette des symptômes névrotiques au profit d’une clinique de l’angoisse et de la dépression dont les addictions diverses  ne sont que des modalités sédatives et anesthésiantes. Ceci se traduit par une évolution parallèle des demandes qui nous sont adressées et qui s’expriment sur le mode : » je vais mal » et dans le meilleur des cas : » je vais mal, j’ai besoin de parler ». Demande d’être soulagé de sa souffrance au plus vite, au meilleur coût et sans « se prendre la tête » sur ce qui insiste à se faire entendre par le symptôme. Le temps des entretiens préliminaires s’allonge forcément avant que le sujet puisse entendre que ça pense sur une Autre scène et que le transfert puisse consister.

Si l’analyste partage les conceptions de M. Bouvet sur les indications et contre-indications de la cure, il exclura beaucoup de ces patients de sa pratique au point de se trouver réduit à ne pratiquer pour l’essentiel que des psychothérapies, ce qui ne l’empêchera pas de se revendiquer psychanalyste. Or il ne s’agit pas pour la psychanalyse d’une technique qui aurait ses indications et contre-indications, mais de l’accueil  de la parole et de ses effets. Parce que l’éthique de la psychanalyse consiste finalement à ne pas céder sur les effets imprévisibles de la parole dès lors qu’un parlêtre s’adresse à un analyste.

LA PSYCHANALYSE ET L’ETAT
L’autre changement auquel notre pratique se trouve confrontée réside dans la volonté des états européens de légiférer sur l’exercice de la psychanalyse, directement en Italie, de manière indirecte en France et en Belgique avec les lois sur les psychothérapies. Le législateur le fait au nom d’une défense du consommateur, montrant par là sa place de catalyseur de la circulation des objets marchants. Ce qui montre que nos pratiques sont assimilées de fait à une prestation de services pour laquelle nous aurions à rendre des comptes. Ce qui caractérise une telle conception c’est qu’elle occulte la dimension du transfert et donc, de fait, d’un savoir inconscient. Elle substitue le contrat au transfert et donc rend impossible dans ce contexte la psychanalyse. Un législateur, dont la perversion n’exclurait pas l’intelligence, n’aurait pas besoin de l’interdire. Il lui suffirait d’exiger un contrat écrit stipulant les modalités du traitement et les résultats auxquels il prétend pour rendre la pratique de la psychanalyse impossible parce qu’il figerait la demande.

L’éthique de la psychanalyse n’implique-t-elle pas que son lieu soit hors des lois de la Cité, puisque celles-ci sont toujours une déclinaison du discours du maitre ? Soit, l’intimité voire la clandestinité de notre acte. N’est-ce pas de fait, une situation déjà établie au sens où beaucoup d’entre nous ont une pratique d’analyste sous le couvert d’une autre profession, charge alors pour l’analyste de ne pas se leurrer sur le lieu d’où il écoute et répond à la demande ce qui n’est pas synonyme de la satisfaire.

Ainsi, la problématique de l’éthique de la psychanalyse  réside dans le fait quelle se pose toujours sur un mode contradictoire et non pas seulement comme une valeur en soi qui nous aurait été révélée par notre cure et entretenue par nos transferts de travail ou encore un idéal atteignable par quelques et mystérieuses sublimations. Elle relève de la position qu’occupe l’analyste par rapport à la demande et à sa manière d’y répondre ou d’en permettre le dépassement. Cela se joue tant sur le plan des demandes des analysants potentiels qui s’adressent à lui que des demandes des états à ce que sa pratique soit conforme à l’usage des biens. Là encore et surtout, il importe qu’il ne réponde pas à la demande pour qu’une analyse reste possible.

L’acte analytique semble donc incompatible avec l’immixtion d’un tiers dans le transfert. Pour autant il ne saurait se réduire à une situation duelle dans la mesure où on peut espérer que l’analyste ne prenne pas pour lui ce qui lui est adressé et que d’autre part qu’il soit lui-même en situation de transfert à l’adresse de ses collègues quand il leur parle de sa pratique. Il n’y a donc pas que l’incidence de l’économique et du politique sociétal sur la pratique de l’analyse. Le lien social des analystes conditionne aussi notre manière de répondre aux demandes qui nous sont adressées. Nous touchons là la question de l’institution analytique de ses effets de transmission mais aussi des résistances que le collectif induit inévitablement sur l’analytique. Que Freud, Lacan et bien d’autres aient tenté de penser une institution pour la psychanalyse et aient échoués nous rend modestes et nous incite cependant à persévérer à soutenir des modalités de travail entre analystes selon l’éthique qu’elle requiert.

Les psychanalystes, comme tout sujet impliqué dans un lien social, n’auraient-ils pas d’autres alternatives que celle oscillant entre un despotisme plus ou moins éclairé, mais supportant néanmoins le transfert, et l’inhibition ou l’hainamoration qui caractérisent les liens fraternels ?

Ces aléas du lien social sont structurels au sens où ils relèvent de l’imaginaire dont nous ne pouvons nous passer pour consister. Par contre, ils peuvent être mis au travail de manière à ce qu’ils puissent être entendus comme des résistances au discours analytique. A cette fin, des ,dispositifs comme celui de la passe ou  ceux sur la pratique visent à faire fonctionner dans l’institution analytique des lieux où une déprise de l’imaginaire est possible en usant de la distinction de la place et de la fonction, de la permutation des places et du témoignage indirect.

L’éthique de la psychanalyse ne se limite donc pas à l’acte de l’analyste dans son cabinet. Elle requiert aussi l’institution psychanalytique dans la mesure où celle-ci ne se réduit pas à n’être qu’une association d’analystes mais une association pour la psychanalyse, laquelle soutiendrait indéfiniment la question : «  quelle place faites vous au désir de l’analyste ? »

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