Ce livre est le récit d’une aventure subjective vécue au cours d’une analyse avec Lacan. Il va nous permettre de débattre d’un moment crucial de l’histoire de la psychanalyse en France et de l’incidence des logiques institutionnelles sur la pratique des analystes. Plus précisément, il nous donnera l’occasion d’aborder la question fondamentale de la fin de l’analyse où se joue la distinction entre la psychanalyse et les effets psychothérapeutiques.
Il nous donnera aussi l’occasion de considérer de manière critique la pratique de Lacan, en particulier sur la durée des séances, qui sont allées en se raccourcissant au fil du temps, au point d’être davantage déterminées par l’affluence de la salle d’attente que par une scansion dont le principe devenait un alibi qui, transfert aidant, suscita par mimétisme une diffusion dont l’effet comique demeura opaque à beaucoup. Tel cet analyste qui convoquait tous ses analysants à la même heure pour avoir une salle d’attente à la Lacan. La confusion dans cette pratique s’est accentuée avec l’âge et la maladie de celui-ci. Elle sera masquée par son entourage du fait des conflits institutionnels de l’EFP. En d’autres termes Lacan déclinant, au moins depuis le séminaire sur le Sinthome, la question du pouvoir au niveau de l’EFP allait se poser et chaque tendance se disposait à l’emporter. C’est dans ce contexte, par crainte de ne plus être majoritaire, que fut prise la décision de la dissolution, dont c’est un secret de polichinelle, que la lettre l’annonçant fût écrite par J.A Miller, Lacan en étant incapable. Dans un premier temps, Melman faisait partie de cette coterie avant qu’il ne se rende compte que Miller (qui ne pratiquait pas la psychanalyse) était déterminé à disposer seul du pouvoir dans la nouvelle association, la Cause freudienne. Ce qui l’amena à dénoncer publiquement la supercherie. La situation des analysants dans ce contexte était problématique. Pris dans la problématique transférentielle la plupart suivront leur analyste dans les diverses institutions issues de la dissolution de l’EFP, illustrant ainsi la vanité des prétentions des épigones lacaniennes d’être libérées de l’amour de transfert par la pertinence de l’enseignement de Lacan.
Tel était le contexte de la fin d’analyse évoquée par G. Haddad. Elle se termine dans le grotesque par la conviction rêvée d’une adoption dont la place conclusive dans ce récit lui donne la dimension d’un Credo, en d’autres termes la certitude d’avoir rencontré le Père. La conclusion d’une telle cure relève davantage d’une filiation imaginaire propice à susciter la cohésion des foules que d’une analyse dont l’orientation consiste à remettre en circulation les signifiants figés de chaque histoire. La métaphore paternelle ne relève pas d’une incarnation pour être soutenue, mais de l’énonciation dont l’effet est de destituer chaque signifiant de sa prétention à donner un sens univoque à la signification et par là au réel. Faute de cette expérience dans la pratique de la parole, la signification univoque peut constituer la matrice d’une activité délirante. Elle peut être contenue, mais pas résolue, par un transfert perpétuel entretenu par les liens institutionnels de type militant. Il semble que les analystes n’aient tiré aucune leçon des logiques totalitaires qui ont ensanglantées le XXième siècle. Mais ne leurs jetons pas la pierre trop hâtivement, car il y a un réel structurel de l’aliénation transférentielle, qui fait que nous sommes dupes de la nécessité d’un Autre comme adresse pour exister comme sujet. En d’autres termes, l’éthique de l’analyse ne se décrète pas une fois pour toute, elle exige une remise en question permanente des incarnations (l’amour de transfert) dont nous raffolons.
Quelques soient les critiques que nous pouvons faire aux dérives de l’amour de transfert qu’illustrent ce livre, il faut reconnaitre qu’il a eu un effet de suppléance qui, tout en relevant de la psychothérapie, a contenu une évolution qui aurait pu être plus préjudiciable pour son auteur.
Albert Maître, juin 2026