GEPG - Psychanalyse

Qu’homme tu me veux. Réflexions sur une pièce de Luigi Pirandello

Ce que je veux ? – oui, me fuir moi-même, voilà ce que je veux – ne plus me souvenir de rien, de rien – me vider de toute ma vie – voilà, regardez : un corps – n’être que ce corps – vous dites que c’est le sien ? qu’il lui ressemble ? – moi, je ne ressens plus – je ne me veux plus – je ne reconnais plus rien et je ne me reconnais pas – mon cœur bat, je ne le sais pas – je respire et je ne le sais pas – je ne sais plus si je vis – un corps, un corps sans nom qui attend que quelqu’un s’en empare ! – Alors, oui : si lui veut me recréer, redonner une âme à ce corps qui est le corps de sa Cia – qu’il s’en empare, qu’il s’en empare et le recharge de ses souvenirs – les siens – une vie belle – une vie nouvelle – moi, je suis désespérée !

Comme tu me veux pourrait être lu comme une autre histoire de possession, sur un mode assez différent de ce qui est mis en scène dans Le Dibbouk mais, là encore, c’est une femme qu’il s’agi(rai)t de posséder.

J’ai failli m’étonner de cette insistance du féminin et de ses destins dans notre séminaire, alors que nous avions pris le parti de nous laisser porter par les inspirations de chacun, sans s’astreindre, donc, à tirer le fil du thème que j’avais proposé. Avec le recul, il m’apparaît que la question que j’avais souhaité poser ressemble à celle que posait Lacan dans le séminaire intitulé D’un discours qui ne serait pas du semblant. En tout cas, mon interrogation tournait autour de la possibilité d’une écriture qui entretiendrait, avec le Réel, une affinité particulière, et c’est pourquoi, lorsque nous nous retrouvons à discuter du féminin, je me dis que nous sommes finalement toujours dans un certain rapport au thème (pro)posé, fut-il élastique. Bien entendu, tout comme la question de Lacan sur la jouissance féminine adressée à des psychanalystes femmes était restée sans réponse, nous ne pourrions nous borner à chercher quelque « discours qui ne serait pas du semblant » dans la bouche d’une femme, même s’il s’agit du personnage d’une pièce écrite par un homme.

Ce serait oublier que la béance creusée par le non-rapport sexuel ne sépare pas simplement hommes et femmes mais les traverse, les uns comme les autres, en tant qu’ils sont assujettis au langage, ce qui bien sûr ne les empêche pas de s’y situer dans une position plutôt féminine ou masculine.

Comme tu me veux nous parle de son temps, que certains n’hésitent pas à constellationner en le mettant en perspective avec le nôtre, de son auteur, sicilien, si cela peut déterminer quelque chose, d’hommes et de femmes aux prises avec ce qui les représente par-delà ce qu’ils sont.

Le titre de la pièce n’est pas sans faire écho à cette question posée à l’Autre : ché vuoi ? « Comment me veux-tu ? » pourrait en être une variante, avec le suspens de l’interrogation, l’ambiguïté du comment, mais le titre de la pièce est bien Comme tu me veux. L’auteur aurait-il oublié le point d’exclamation ? « Comme tu me veux ! », ne serait-ce pas une maxime de la jouissance de l’Inconnue ? Tournure dont l’avantage est de nuancer la passivité qui transparaît dans l’affirmation et se trouve d’ailleurs démentie par la dénonciation systématique de la pente imposturante des semblants auxquels tentent désespérément de s’accrocher les prétendants de l’Inconnue, et elle avec. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Elma n’est pas gelée, et que, supposée Lucia, elle jette la lumière, à sa manière autre – si tant est qu’elle soit sienne –, là où il sera bien difficile de la retrouver. Inconnue elle reste, témoin privilégié de l’absurdité comme ab-sens.

La déroute des impostures de quelques hommes me paraît faire écho à la défaite de tous les hommes, dans ce contexte si particulier de l’intervalle entre la « der des der » et la guerre suivante, en ces années dont on dit plus qu’on ne voudrait en dire en les qualifiant de folles. Drôle de victoire, vu son coût, que l’on prend pour une fin d’un côté tandis que de l’autre la défaite n’a pas eu lieu car elle n’aurait pas dû avoir lieu, n’était le « complot judéo-bolchévique ».

Parmi les semblants, y en a-t-il qui soient vrais ? Qu’est-ce qui en fait autre chose que du larifari, à supposer que l’on puisse effectivement parler pour ne rien dire ? Je ne vois pas ce qui, à part une parole propre, serait susceptible de leur attacher cette valeur, une sorte de preuve d’existence sans du tout avoir le statut de preuve. Or il faut bien constater que si l’Inconnue cause, c’est surtout le désir des hommes, dont aucun ne lui demande ce qu’elle pourrait vouloir, et dont elle se fait comme en représailles un objet petit tas, finissant tout de même par s’en aller avec l’écrivain, c’est-à-dire avec celui qu’on pourrait supposer détenir un savoir particulier sur le fonctionnement du signifiant.

La question que semble poser, à sa manière, l’Inconnue, est celle de l’être-femme, dont on sait qu’elle ne peut recevoir de réponse générale ni ne pas s’articuler à celle de la subjectivation, c’est-à-dire avoir à en passer par la parole. Du reste, la poésie ne repose-t-elle pas toujours sur une articulation de ce genre ? Ce qui frappe pourtant chez l’Inconnue, c’est ce qui se présente comme une quasi-absence de mémoire. Jusqu’à son nom, il est bien difficile de déceler les signifiants qui ont pu se déposer, strate après strate, pour composer ce que l’on appelle communément son extimité, ce qui facilite le jeu de parade – tout joueur étant aussi une pièce du jeu – par lequel elle prend puis lâche les mots d’un autre et que, une fois encore, je prends comme une manière d’interroger l’Autre.

La « folle » est-elle, à cet égard, mieux lotie ? Quelle est sa folie d’ailleurs ? Celle du pas-tout ? Dans l’interprétation de Cécile Coustillac (et la mise en scène de Stéphane Braunschweig), la folle manifeste une angoisse presque archaïque, un abîme d’hilflosigkeit d’où surgit l’appel que l’on devine adressé, dans son enfance, au nebenmensch. Alors qu’en l’Inconnue on voit – presque ! – tout ce que l’on veut, la folle fait figure de celle en qui il est difficile de reconnaître, pas tant à cause de ses traits qui ne lui ressemblent pas que de sa réduction à un seul signe. Mais n’est-ce pas finalement cette trace ténue d’une histoire qui l’ « emporte » ? Du reste, la question de la folie ne tombe pas de nulle part. De l’aveu même de l’auteur, la fréquentation de femmes abîmées, sa fiancée d’abord puis sa femme ensuite (le déclencheur, pour celle-là, ayant vraisemblablement été la faillite du père), fut l’expérience la plus terrible de sa vie.

Vous avez dit faillite du père ?

Paul Kretzschmar, janvier 2026

Les malentendus de l’amour

La pièce de Pirandello « Comme tu me veux » met en scène les vicissitudes du sentiment amoureux. À ce titre elle est susceptible d’intéresser les psychanalystes dans la mesure où, comme le disait Freud, l’amour de transfert n’a rien à envier à ce qu’on appelle l’amour.

Je vous propose de suivre ces vicissitudes en nous mettant dans les pas et les paroles de celle qui est dénommée l’Inconnue. Elle entre en scène dans un moment de beuverie accompagnée d’un quatuor d’hommes à la dérive. C’est visiblement sa manière d’exhiber sa détresse subjective et l’insatisfaction de sa vie amoureuse avec Salter. L’intrigue se noue quand un visiteur déclare reconnaitre en elle la femme qui avait disparue en Vénétie pendant la première guerre mondiale et dont l’époux l’a mandaté pour la retrouver. Malgré les tentatives de Salter pour retenir Elma, allant jusqu’au geste suicidaire, elle cède à ce qu’elle entend comme une preuve d’amour, la recherche inlassable d’une épouse disparue depuis une décennie. Elle n’est pas dupe qu’accepter de se mettre à cette place relève d’une imposture mais elle choisit de remplir ainsi cette fonction qui la met en situation d’être aimée et croit-elle d’entamer une nouvelle vie.

Dans le domaine qui était supposé être le sien avant sa disparition elle est accueillie par oncle et tante qui ne semblent pas douter de son identité et lui imposent son nouveau prénom :Lucia. Elle est aussi tenue de ressembler au portrait de celle-ci ce qui ne va pas sans réaction d’’étrangeté. Ce qu’elle découvre surtout c’est qu’elle est un enjeu patrimonial dans la mesure où c’était Lucia qui était l’héritière et que son mari ne peut jouir de ses biens que si elle est en vie. L’amour supposé n’était donc que vénal.

Un rebondissement imprévu va hâter le dénouement. Salter, qui n’a pas renoncé, s’annonce avec une femme lourdement handicapée et prétend que c’est la vraie Lucia plongeant la famille dans l’embarras et l’imbroglio. Contrairement à leurs attentes l’Inconnue jette l’éponge en quelque sorte et repart avec Salter.

Il faut croire que l’usurpation d’identité ne va pas de soi et surtout que l’immixtion du personnage handicapé vaut pour l’Inconnue comme une interprétation : voilà ce à quoi tu te réduis si tu persévère dans l’imposture. On peut entendre qu’elle préféra retourner danser fusse en cohabitant avec Salter.

Au-delà du personnage de l’Inconnue ce qui est mis en évidence dans cette pièce c’est la crédulité des personnages. Une crédulité qui ne se réduit pas à une attitude passive mais qui est une passion au sens où comme le montre le personnage de Léna se dessine une nécessité subjective de croire. Cette problématique nous intéresse car nous ne sommes pas sans savoir depuis Freud que le sujet croit à son symptôme et il y croit parce qu’il en jouit et l’aime. Cet obstacle apparu dans la pratique de l’analyse nous oblige à ne pas réduire la croyance à une disposition caractérielle mais à l’envisager méta-psychologiquement. En évoquant l’autosuggestion des patientes hystériques les cliniciens du siècle passé témoignaient, paradoxalement, d’un refus de les entendre et d’une vérité dans le rapport de ces patientes à leurs symptômes. Le phénomène de la suggestion va être abordé par Freud dans l’étude de la relation hypnotique (Psychologie collective et analyse du moi) où il nous dit que l’effet de suggestion de l’hypnose repose sur la condensation d’un objet pulsionnel et de l’idéal du moi. C’est la modalité de l’amour de transfert que l’analyse est supposée résoudre par l’effet de séparation de la parole quand elle se déploie sur le mode de l’association libre qui évide l’objet.

Ce dont souffrent l’ensemble des personnages de la pièce de Pirandello c’est qu’effectivement il y a un objet phénoménal qui occupe la scène et qui est le bien patrimonial. L’Inconnue peut, elle,  sortir de cette impasse en y renonçant.

Ablert Maître

Remarques sur Le Dibbouk de An-ski

Il est des idées reçues qui voilent les enjeux structuraux concernant la condition du sujet. Ainsi celles qui tendent à présenter le Shtetl comme un isolat dans un environnement hostile où se serait développé une forme de résistance culturelle à une assimilation inhérente au progrès scientifique et technique. Le théâtre yiddish ne se réduit pas à un particularisme ethnique. Il traite aussi de la problématique universelle du conflit entre les normes imposées par l’idéologie dominante dans le social et les aspirations singulières du sujet. Ainsi, le Dibbouk de An-Ski met en scène le conflit entre l’autorité patriarcale et, non pas seulement l’individu, mais son expression féminine. Il ne s’agit pas d’une particularité propre aux populations de l’Europe de l’Est puisqu’à la même époque on observe une véritable épidémie d’apparitions mariales dans la chrétienté qui ont été récupérées par l’Église et leur remise en cause du patriarcat fût diluée au point d’être méconnue.

Ce que le personnage de Léa remet en question dans le Dibbouk c’est les arrangements entre les pères au détriment des aspirations du sujet. Soit la préémminence de la signification phallique ravalée sur le pouvoir paternel. Plus exactement, il s’agit là d’une père-version dans la mesure où la signification phallique est rabattue et identifiée au personnage alors qu’elle s’impose à tous comme étant la loi fondatrice de la parole selon laquelle un signifiant ne se signifie pas lui-même mais renvoie à un autre signifiant. La castration est inhérente au langage et à la parole. Toute autorité qui s’arroge de la représenter est toujours dans le risque de l’imposture. D’autant plus que la représentation de la castration comme limite à la jouissance phallique échoue car, soit elle est présentée comme un aléa traumatique, un accident dans la continuité de cette signification, soit comme l’insuffisance de l’impuissance qui appelle sa correction.

C’est ailleurs qu’il faut faire porter notre attention pour prendre acte de ce qui peut faire limite à la jouissance phallique et qui relève d’une Autre jouissance mais qui, hors norme phallique peut voisiner avec la folie.  Le personnage de Léa apporte à ce dilemme une réponse instructive puisqu’en étant habité par l’âme de Hanan il peut faire valoir à la fois son absence et sa présence, en bref il l’élève au niveau du signifiant montrant par là même l’imposture de l’arrangement des pères qui semble se cantonner à la gestion des biens. À ce titre, l’Autre jouissance qui spécifie le féminin ne s’y oppose pas mais au contraire, fonde un signifiant nouveau et a un effet de relance qui permet d’échapper à la langue de bois qui nous guette, dès lors que nous pouvons nous satisfaire d’un sens établi qui passe immanquablement pour du bon sens.

Poursuivons par la petite histoire rapportée par le Messager à la p. 40 de l’édition de l’Arche. Il est question d’un homme très riche dont le symptôme semble être de ne pas pouvoir dépenser son argent. Le Rabbi consulté l’invite à décrire ce qu’il voit par la fenêtre soit des gens dans la rue.  Puis, il lui demande de se retourner vers un miroir présent dans la pièce et lui demande ce qu’il voit : Lui-même. Le Rabbi lui fait remarquer que si la fenêtre et le miroir sont en verre, le miroir comporte une couche d’argent qui ne fait que le refléter et le prive d’un regard Autre.

Bien entendu notre bonhomme se montre imperméable à une interprétation aussi subtile et qui anticipe le psychanalyste. Ce dispositif scénique a probablement dû vous faire penser au schéma optique de Lacan (Écrits, p. 673) où nous est présenté par ce montage les enjeux de l’acte analytique que nous pouvons transposer dans la situation où Sender consulte le Rabbi. Ce qui laisse à désirer chez le père de Léa c’est son attachement narcissique à sa propre image et surtout à l’objet (l’argent) dont il craint de manquer au point de ne pas pouvoir s’en défaire. Il semble réfuter l’interprétation du Rabbi mais vous aurez remarqué que celle-ci a porté dans la mesure où Sender lui demande s’il veut (se) payer (de) sa tête d’une part et que d’autre part en invitant l’assistance à participer à la noce il accepte la dépense. Mais le tragique surgit avec la mort subite d’Hanan dans les mains duquel on trouve le livre de la Kabbale, ce qui permet au messager de dire : qu’il a entrevu le secret et qu’il a été frappé. De quel secret peut-il s’agir alors que le sens qui s’impose à nous serait celui d’un acting où se joue sa propre disparition auprès de Léa du fait du choix paternel ? Ce secret à quoi pourrait ouvrir la Kabbale ne serait-ce pas que le sujet pourrait n’être représenté que par un chiffre, c’est-à-dire comme mort à lui-même ?

Revenons à ce dont cette séquence optique peut nous enseigner pour notre pratique d’analyste. L’argent qui constitue le miroir et renvoie à l’intéressé sa propre image n’officie pas seulement en tant qu’argent mais en tant qu’objet qui obture la dimension du manque le privant d’un laisser à désirer.

L’acte analytique a pour visée l’évidement de l’objet qui ne relève pas seulement d’un retournement de la pulsion (voir /être vu pour Sender) dont Freud nous disait déjà qu’il impliquait une séparation de l’objet mais d’une pratique de l’association libre qui impliquant la substitution signifiante déchoit tout signifiant de sa prétention inéluctable à faire univers car, en faisant signe il recélerait l’objet.

Admirons le génie de ce théâtre Yiddish où dans des conditions peu propices, mais peut être aussi du fait de la pénurie qui caractérisait le contexte existentiel des juifs de l’Europe de l’Est, ont jailli des formes culturelles qui ont été à l’essentiel de l’éthique de la condition humaine : la responsabilité qui lui incombe de soutenir la fonction de la parole comme constitutive du sujet désirant.

Albert Maitre, janvier 2026

Ce qui nous hante

C’est à la lecture de « Mon vrai nom est Elisabeth », d’Adèle Yon que le Dibbouk s’est invité dans nos discussions par je ne sais plus quel chemin. Mais cette pièce du théatre yiddish a toute sa pertinence dans cette suite.

On peut y lire l’histoire d’une possession, celle d’un corps de femme, une femme qui ne renonce pas sur son désir et in fine prend la parole.

On peut y lire aussi comme une résistance au discours du Maitre pour faire autrement avec l’indicible.

Dans les histoires de possession au fil des siècles c’est souvent le corps des femmes qui est possédé; et ce qui est décrit par leurs persécuteurs parle de leur élan de liberté et de leur désir.

Cf à ce sujet un documentaire instructif sur Arte, Sorcières/ chronique d’un massacre: en 1609 au Pays basque, 80 personnes sont brulées, « des jeunes filles sont principalement visées. Pierre de Lancre, obsédé par l’idée de leur copulation avec le diable lors du « rituel du sabbat », laisse libre cours à ses fantasmes et transgresse toutes les limites du droit. ».

C’est que, comme le dit Hanan, d’une voix qui tremble: « Quel est le péché le plus puissant, le plus difficile à vaincre? N’est-ce pas le désir de la femme? »(p 32). Dans toute l’ambiguïté de la formule.

Et en écho Ménaché le fiancé effrayé : « Je n’ai jamais vu autant d’étrangers…Je crains leurs regards…Mais surtout j’ai peur de la jeune fille »(p 51).

La marque du féminin sur le corps agit comme une altérité, parfois effrayante, elle agit comme un trou dans le savoir.

Lé-a (sans Dieu!?) se soutrait, aux apparences, aux regards, elle s’absente. Et cet ab-sens n’est pas non-sens mais indicible, elle échappe aux savoirs et au discours qui est du semblant..

La religion apporte les réponses, elle sécrète du sens, qu’il n’est pas nécessaire de comprendre, mais de savoir. Hanan qui est « un vrai vase d’élection empli de science et de piété »(p 25)  suis son propre chemin (p 30) à la recherche d’une vérité qui de se mi-dire l’amène aux limites du sens, face à l’impossible: « Ah-ah-ah! Le double sens du contresens m’apparaît! Je le contemple. J’ai vaincu »(p 39). Et il meurt.

Avant de faire retour, Le Dibbouk, et de faire symptôme chez Lé-a. Il prend possession du corps de Léa qui se l’approprie ce fiancé-Dibbouk. « Le symptôme c’est ce qu’il y a de plus réel » pour citer Lacan; et ce réel s’il est hors-sens n’est pas insensé.

« La Voix de Hanan » a oublié qui il était mais Léa le nomme: « Reviens vers moi mon époux » (p 69).

Martine Petit

Du prix d’un aller simple. Réflexions sur Le Dibbouk, de An-Ski

Au décours de ses réflexions sur les multiples formes de la présence des morts auprès des vivants, Philippe Charlier met en rapport la naissance du spiritisme, avec l’ouvrage fondateur d’Allan Kardec, et les progrès de la science occidentale. La mort apparaît en effet comme manifestation d’un chaos auquel la réponse médicale est insuffisante. Pour organiser les rapports entre les morts et les vivants, il faut des rites, c’est-à-dire des actes de langage, qu’ils soient religieux au sens usuel ou, à défaut, spi-rites. Du reste, il arrive qu’un défaut de rites – désert-rite – conduise chez le psy.

Les morts, en principe, laissent la place aux vivants. Heureusement, vu leur nombre. Alors, pourquoi reviendraient-ils ? Peut-être parce qu’ils ne sont pas tout à fait partis… « Je ne suis pas mort » répond Léa-dibbouk (p. 60) au Rabbi Azriel lorsqu’il la/le rappelle à l’ordre de la distribution des places entre morts et vivants. La victime d’une mauvaise mort s’est comme arrêtée sur les berges du Styx, sans un sou en proche, à la recherche de « chemins nouveaux » (p. 60).

Les psychanalystes sont bien placés pour reconnaître que ce qui passe pour l’actualité d’un sujet consiste souvent en l’actualisation d’un passé qui ne passe pas mais se répète au contraire obstinément, comme une partie que l’on joue et rejoue, sans le savoir, en espérant trouver une issue, sous la forme par exemple d’une traversée du fantasme qui soutenait la répétition.

Les fantômes ne sont donc pas les seuls revenants. Ils ont en commun avec les fantasmes de représenter simultanément la présence et l’absence d’un objet, en l’occurrence un être aimé, sous la forme d’une âme, en suppléant au réel de sa mort.

Que demandent-ils ? Le prix de la traversée du fantôme. Là où la parole a fait défaut, où elle a manqué ou l’on y a manqué, il y a rétablir la discursivité par laquelle peuvent advenir une séparation ainsi que de « nouveaux chemins ». En l’occurrence, Sender a manqué à la promesse fait à Nissan d’unir leurs enfants. Il n’a même pas reconnu le fils de son ami, faute de lui avoir demandé son nom, plus occupé à financer qu’à fiancer.

Hanan est par ailleurs engagé dans la quête d’une vérité ultime supposée accessible via le savoir de la Cabbale – là où le Talmud laisse vide le ciel – à la manière de Pierre Bezoukhov dans La Guerre et la Paix, qui trouvera finalement sa paix en captivité, après avoir traversé la crainte de la mort. Hanan ne songe pas à sa quête sans défaillir, et c’est aussi la contemplation d’une vérité qui le fait tomber.

« Pourquoi, pourquoi, du haut des sommets, l’âme se précipite-t-elle vers les gouffres ? Mais la chute porte en elle l’élan de la remontée… » (p. 19). Fascination pour l’abîme et le vertige qu’elle inspire, chute et remontée comme une mise en scène de l’apparition-disparition du sujet, à la manière d’un saut à l’élastique, la condition du retour étant de se trouver solidement arrimé, à un pont par exemple. Mais un pont suspendu au-dessus d’un abîme, ne serait-ce pas une métaphore de ce que l’on appelle communément le langage ?

A la fin de la pièce, un mélange de rite et de jugement rétablit une vérité de l’histoire et provoque le départ du fantôme. Mais, comme dans les récits entourant la peinture des Yurei au Japon, lorsqu’un mort (re)part, il emporte quelque chose. Ici, c’est l’âme de sa fiancée, puis le corps qui s’y tenait chevillé.

Paul Kretzschmar, janvier 2026

Quelques notes lisant « Mon vrai nom est Elisabeth »

Les adultes, ils n’en parlaient jamais. Absolument jamais. Ça alimentait nos imaginaires.[1]

Je ne veux pas vous le cacher : il y a au moins une chance sur deux que je sois tué et il n’y a presque aucune chance pour que je puisse vous revoir avant cinq ou six mois.[2]

C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet.[3]

Seigneur, si c’est possible, faites que ce calice s’éloigne de moi. Ne permettez pas que je reste indéfiniment dans cet isolement où je souffre actuellement. Que Betsy guérisse vite ou alors rappelez-la à vous.[4]

De Glass House à Betsy, ou le syndrome de Rebecca

L’enquête que nous livre Adèle Yon sur son histoire familiale intéresse plusieurs champs connexes à la psychanalyse, et sans doute la psychanalyse elle-même. L’autrice, normalienne et chercheuse entreprend un projet de thèse sur le cinéma et plus particulièrement suivant la thématique d’un film d’Eisenstein sur un projet de film qui aurait dû avoir lieu dans un gratte-ciel de verre. Les scènes y auraient eu une concaténation spatiale et non temporelle, puisqu’elles auraient pu être saisies par la caméra de façon synchronique et par transparence du décor, d’un lieu à l’autre. Ce film en projet s’appelait Glass house, ou la maison de verre. Dans le contexte du confinement et de certains bouleversements dans sa vie sentimentale, ce projet cède la place rapidement à ce qui pourrait en paraître très éloigné, la question des doubles fantômes- si fréquente dans les romans du 19ème siècle- partant notamment du film Rebecca de Hitchcock. En réalité, ce passage d’une thématique à l’autre pourrait correspondre, comme elle le laisse entendre à un simple détournement, celui du transparent par le trans-parent, ce qui traverse une filiation d’apparence limpide de façon occulte, et que l’on peut lire occultée, effacée et qui semble déterminer le présent de la descendante par une forme de réitération. Ce phénomène aurait pu, pour les férus de désignation clinique, s’intituler le syndrome de Rebecca.

Rebecca nomme une souffrance qui l’habite comme d’autres femme de sa famille, syndrome de la femme agitée, possédée par le spectre d’une femme qui l’a précédée, et Adèle Yon s’attèle à l’affronter, à en éclaircir les zones d’ombre, qui l’attirent, d’autant que sa famille, et notamment la génération de ses grands-parents semblent vouloir les éviter et l’en éloigner. Comme le spectre d’une arrière-grand-mère tenue pour folle dont le nom devient indicible[5], et dont les souvenirs sont effacés, un mal difficile à nommer et effrayant semble se transmettre de génération en génération à certaines femmes de la famille, et cette transmission suit un mode de transmission assez fantaisiste au regard des lois ordinaires de l’hérédité génétique. Ainsi, une discussion entre cousines qui penche à attribuer la transmission au chromosome X, se conclut sur l’impossibilité d’une telle conclusion, puisqu’au moins un homme fut affecté de ce mal de l’arrière-grand-mère appelée Betsy…

Betsy révèle par son histoire douloureuse une éviction du féminin caractéristique de son temps en ce qu’elle s’appuie sur le discours scientiste tout en s’inscrivant dans la tradition patriarcale de ces hommes marqués de culture martiale : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l’opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie.[6]

Par une remarque latérale qui fait du traitement psychotrope une sorte de lobotomie chimique réversible[7] et enfin acceptable, l’autrice indique la résonnance que son travail pourrait trouver dans les pratiques psychiatriques contemporaines, qui semble en apparence se situer à mille lieux de cette chirurgie barbare d’un autre siècle. Les enjeux restent ceux d’une paix sociale obtenue sous traitement.

Un voyage au pays du leucotome

Si son parcours de recherche commence par un voyage en voiture avec ses grands-parents vers Salamanque, ce trajet s’avère lieu d’une féconde ouverture sur le manque puisqu’ elle s’adresse à sa grand-mère sans croiser son regard, étant assises l’une derrière l’autre, et se révèle propice à l’abord un sujet impossible, associé à la souffrance qu’elle éprouve dans sa relation amoureuse avec un jeune psychiatre. Dans ce contexte de déréliction, le nom de Betsy lancé à sa grand-mère, qui en fut la fille, ce nom balancé à travers le vide pourrait être le roc depuis lequel une corde se tendait juste avant l’impact.[8]

Le récit d’Adèle Yon déploie une écriture dont le talent déborde et subvertit ce qui est sans doute attendu d’une chercheuse, même normalienne.  Son récit tresse avec sensibilité ses questions et rencontres contemporaines avec les éléments d’archive qu’elle retrouve d’une époque révolue. Elle met à nu avec les résistances des proches qu’elle interroge sur le sort de Betsy, cette arrière-grand-mère internée pendant près de deux décennies après avoir subi une lobotomie, et s’appuie tour à tour sur les silences manifestes et les ouvertures inattendues que les uns et les autres lui livrent pour avancer dans sa quête d’une vérité douloureuse.

Retraçant ce parcours singulier dont elle traque les traces avec la pugnacité dont seule une intime cause semble pouvoir donner le ressort, Adèle Yon nous livre une fresque de la psychiatrie du 20ème siècle et, au-delà, de la condition de la femme durant cette période, fresque qui prend des accents universels.

Enjeux contemporains

D’une manière assez exemplaire de notre temps, pour ne pas dire de manière assez symptomatique, les figures masculines se distribuent entre celles d’hommes abuseurs, violents et toxiques, et celles des supplétifs de la fonction maternelle[9]. Il apparaît ainsi à plusieurs reprises que les conjoints des femmes concernées interviennent pour éclaircir une mémoire fuyante. Ainsi, d’une façon assez paradoxale, la netteté de la mémoire des gendres contraste de façon surprenante avec les effacements et les fluctuations de la mémoire des filles d’Elisabeth. Mais cet oubli-là se découvre comme une façon de protéger la mémoire et ses vérités des altérations que les discours du maître et celui du savoir lui infligent. Ainsi, quand Adèle demande ce qu’avait Elisabeth, sa grand-mère est incapable de lui répondre, et cette élision qui laisse une place vacante, et donc ouverte, est comblée par la réponse du grand-père qui lance « Betsy était schizophrène »[10].

Nombreuses sont les résonnances de ce texte avec la situation analytique, au point d’évoquer ce que pourrait être un journal de psychanalyse, de ses tours de chauffe, et d’une mémoire recouvrée.

Notre chercheuse reçoit un jour ce message anonyme : Si tu trouves quelque chose, je ne veux pas le savoir[11]. Elle devine qu’il lui est envoyé par une grand-tante. Ainsi, le périple rencontre résistances et soutiens, parfois des mêmes personnes. Là où quelques-uns ridiculisent la démarche comparée à une entreprise freudienne de destruction, d’autres la récusent au nom de la paix des âmes, mais personne n’est indifférent et sa grand-mère lui livre un motif intéressant de résistance qui concerne son refus de parler en présence d’un jeune psychiatre : il aurait eu un regard clinique qui n’est pas celui que je souhaitais là-dedans. Mais je trouve que toi, en tant qu’arrière-petite-fille, il n’est pas anormal que tu crèves le monde du silence.[12]

Symptômes, condensations et déplacements

Avec une finesse qui excède justement celle d’un clinicien, Adèle Yon expose d’une lumière rasante les ressorts de la censure, du déni, ou du refoulement. Sa sensibilité aux nuances de la langue lui permet de relever l’annulation d’une annulation dans les derniers mots du message laissé par Jean-Louis, le grand-oncle qui vient de se suicider[13]. Et de ce même oncle, elle proposera que son geste d’écrasement rejoint celui par lequel sa propre mère, Betsy, fut trépanée. Elle montre leurs liens avec la mémoire subjective, et le lien de cette mémoire à la censure familiale. Ailleurs, elle cite un souvenir amusant lié aux étrangetés de Betsy : Mon père me raconte qu’un jour, alors qu’il était lui-même adolescent, au beau milieu de la nuit, sa grand-mère, la mère de sa mère- Betsy, c’était son nom- qui occupait la chambre voisine de la sienne dans la propriété de vacances familiale, s’était mise à donner des coups de fer à repasser contre le mur en hurlant que mon père était en train de regarder à travers la cloison.  Mais la phrase criée par mon arrière-grand-mère et restituée par mon père me tourne en boucle dans la tête nous dit-elle, ajoutant ne pas comprendre ni que cette femme que je ne connais – elle est morte avant ma naissance- ait pu accuser mon père adolescent d’actes lubriques, ni qu’un adulte puisse affirmer qu’il est possible de voir à travers les murs[14].  Très tôt dans son existence, l’arrière-petite-fille ne peut se résoudre à la cocasserie ni au pittoresque du récit de son père, et laisse se déployer en elle puis dans son œuvre ce que cette étrangeté condense et ce dont elle est l’indice. Sa sensibilité à la teneur littérale du texte lui permet de révéler de troublantes résonnances, avec un événement dramatique lié au mariage de ses arrière-grands-parents. Ainsi, le château où Betsy a retrouvé André, son fiancé en permission, pour s’y marier est détruit par un incendie la veille du mariage. La première fois qu’il en est question avec Adèle Yon, le feu est attribué à un accident domestique : une employée de maison l’aurait déclenché en oubliant un fer à repasser. Mais dans un retournement typique d’un deuxième tour de parole sur un événement traumatique, le refoulement est levé et le départ d’incendie est attribué à Betsy, qui l’aurait elle-même provoqué en mettant le feu à sa robe de mariée avec le fer à repasser. Quant au voyeurisme qui pourrait laisser penser à une maison aux murs de verre, une Glass House, il annonce la dernière découverte d’Adèle, celle des perversions de son arrière-arrière-grand-père, Louis, le père de Betsy, incestueusement exhibitionniste ou voyeuriste, et peut-être plus grave encore.

Le livre foisonne de déploiements qui s’appuient sur ce que l’on pourrait appeler des formations de l’inconscient, dont la production semble une œuvre collective. Y est souvent invoquée l’image familièrement inquiétante du fantôme, ou celle du corps-machine : la plus frappante est sans doute celle du robot ménager dont les terrifiantes tentacules aspirent le fond de la piscine et que tout le monde appelle d’un air entendu : La Grand-mère.  Je ne sais pas exactement ce qui lui a valu ce surnom mais son ombre menaçante, qui me poursuit dans la piscine et sonne l’heure malheureuse où nous devons en sortir sous l’œil autoritaire de mon arrière-grand-père André, se confond, dans les cauchemars, avec le fantôme en colère de la chambre voisine. Je ne me trompe pas : des années plus tard, alors que, immergée dans cette même piscine, je ferai remarquer à mon père la modernité de l’engin de nettoyage avec lequel les enfants seront désormais autorisés à cohabiter (minuscule et dépourvu de tentacules), il me racontera que la Grand-Mère avait bien été nommée en référence à Betsy par l’un de ses petits-enfants que ses nages matinales et dégingandées avaient forcé, hilare, à sortir de l’eau. Mon père en rira encore.[15]Mais là où le rire défensif semble caractériser la mémoire masculine de cette grand-mère, pour Adèle, comme pour d’autres filles de la famille, son idée fait naître la peur d’être folle. Mais elle s’interroge : il est aussi possible que cet événement advienne à l’inverse et que ce soit la crainte d’être folle, nourrie par la conjonction d’un certain tempérament exalté et d’une période acérée de la vie, qui installe durablement en moi le fantôme de cette aïeule.[16]

Ces craintes se doublent de symptômes aigus, puisque dans des moments aussi banals qu’un trajet en métro ou une heure de cours, je me mets à avoir l’impression de sortir de mon corps.[17] Et mes soudaines sorties de corps se doublent de visions de cauchemar dans lesquelles je tue ou je suis tuée, de flashs sanglants alors que je me trouve parfaitement éveillée.[18]

Avec, ou sans rapport sexuel ?

Sa rencontre avec un jeune étudiant en psychiatrie répond à cette crainte d’être folle, et au moment où je me sépare de l’homme qui est depuis devenu psychiatre, me revient confusément l’idée de cette femme.[19] La levée du refoulement et le repérage des identifications qu’il conditionne est un processus dont Adèle Yon déploie les étapes avec précision.

Tentant de retrouver avec précision la représentation qu’elle se fait de la maladie de sa grand-mère, par-delà la qualification de schizophrénie, une image s’impose : je voyais une femme sans visage enfermée dans une chambre d’hôpital, seule, habillée d’une blouse en papier bleue, sans plis, à laquelle venait rendre visite, occasionnellement mais régulièrement, un homme muet qui était son mari. Dans cette chambre, ils s’accouplaient (était-ce ma première représentation de l’enfantement par voie naturelle ? Etant moi-même ce qu’on appelle un bébé-éprouvette, il me semble fort possible que la corrélation entre rapports sexuels et enfantement se soit forgée pour moi par le biais de cette séquence imaginaire) et de ces accouplements naissaient, les uns après les autres, un, puis deux, puis cinq enfants.[20]

Cette vérité risque cependant, par l’interprétation traumatique qu’elle propose d’un rapport sexuel, prendre la place de ce qui est structurel dans le refoulement auquel se trouve soumise, de façon plus ordinaire, la subjectivité contemporaine. Ainsi, le risque serait de laisser entendre qu’une parole singulière ne serait possible qu’à la condition d’avoir un secret honteux à dévoiler, et notamment sexuel, avec une vérité traumatique pour cause.

Nizar Hatem


  • [1] P47
  • [2] P89 Lettre d’André à Betsy, datée du 28/05/1940
  • [3] P98
  • [4] P186
  • [5] A l’instant où j’aurai tiré ce nom du silence (…) quelque chose sera différent. Une modification imperceptible de la qualité de l’air. Quelques difficultés à respirer, contagieuses.
  • [6] P216
  • [7] P219-220
  • [8] P31
  • [9] Comme quand la grand-mère de l’autrice ne parvient pas à se souvenir de la date de la mort de sa mère, ni de l’année, ni même, semble-t-il de la période, mais doit recourir après le rappel proposé par son mari, à une sorte de contextualisation métonymique (P27).
  • [10] P29
  • [11] P58
  • [12] P60
  • [13] P17 « Au revoir à toute la famille »  Alors, il y aura donc in fine quelque chose à revoir ? Annulation d’une annulation.
  • [14] P36
  • [15] P36-37
  • [16] P38
  • [17] P40
  • [18] P41
  • [19] P42
  • [20] P169-170

A propos de l’essai : Mon vrai nom était Elisabeth, d’Adèle Yon.

Ce texte contient un résumé du livre, pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, mais à savoir pour ceux qui veulent lire sans que soit révéler l’intrigue. J’ai appris qu’on disait divulgâcher.

Introduction :

La trentaine, alors qu’elle est doctorante et prépare une thèse sur le cinéma russe, Adèle Yon, l’autrice, entame en parallèle des recherches, se révélant plus urgentes pour elle, sur l’histoire de Betsy/Elisabeth, son arrière-grand-mère paternelle. Elle va d’ailleurs changer le sujet de sa thèse qui portera désormais sur les doubles fantômes. Son récit est parfois difficile à suivre, dans la confusion des dialogues sans prénoms, dans la profusion des témoignages, dans les différents niveaux de généalogie où elle se situe, principalement par rapport à elle, et parfois par rapport à son père, ce qui est confusant ; mais le sujet est passionnant.

C’est le suicide programmé et prémédité de son grand-oncle, Jean-Louis, fils de son arrière-grand-mère, Elisabeth, inventeur du minitel rose, qui la lance dans une enquête sur le destin tragique de sa famille. Jean-Louis représente la génération qui porte le poids du passé familial, du silence. Il le dévoile à travers sa mort et les traces qu’il laisse, notamment un portrait de sa mère, Betsy.

Jean-louis, dans un geste ultime, s’est fracassé le crâne en sautant dans le vide. Sans le savoir encore, ce geste amorce la plongée dans les secrets familiaux.

Rapidement, Adèle Yon doit dépasser le fait que, pour la plupart des membres de sa famille, « le passé, c’est le passé, qu’il n’y a rien à découvrir ou à expliquer ». La honte, la peur, la crainte de la transmission génétique les mure dans un silence opaque.
La question qu’elle pose sans cesse à sa grand-mère est : Qu’est-ce qu’elle avait ta mère ?  Son grand-père dit très vite dans le début de son récit, à propos de sa belle-mère Betsy, que le silence a une raison d’être :
« Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Il vaut mieux laisser le passé là où il est, quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l’oublie ». Cela fait trou dans la mémoire.
Son grand-père annonce également que tous savaient que Betsy était schizophrène, lui-même, sa femme et les frères et sœurs de Betsy, mais ils sont restés silencieux sur son destin. Très vite, l’autrice nomme alors la seule vraie question qui la hante :  » suis-je folle moi-aussi ? »

1/ Maman, c’était un « non-sujet ». Tentative de reconstruction d’un récit.

L’arrière-grand-mère de l’autrice, Elisabeth, était marié à André, un polytechnicien, né d’une famille aisée, qui l’a épousée alors qu’elle était déjà malade. Il ne vivait pas avec elle. Élisabeth était mère de six enfants, dont Louise, la grand-mère de l’autrice, qui lui montre des albums photos :
« Six enfants en maillot de bain entassés dans un trou de sable ou posant sur le perron d’une maison. » Le signifiant trou es présent régulièrement dans le récit, du trou de sable aux trous de mémoire, signifiants du réel d’Elisabeth et de ce qu’elle a subi. Mais nous y reviendrons.
Peu à peu, l’autrice interroge les membres de sa famille, plutôt bourgeoise, toutes générations confondues, se faisant passeuse de mots et d’histoires, malgré l’injonction à se taire.
« Toutes les femmes de la famille, entre 25 et 30 ans, ont posé des questions sur Betsy », dit la dernière fille, évoquant une période de construction, de désir d’enfant, avec ce besoin de comprendre ses origines.
À chaque génération, l’autrice découvre que les filles dans cette famille héritent de la phobie de la drogue, car « leur cerveau ne pourrait sans doute pas le supporter ». Les femmes ont toutes des angoisses au même âge et la parole magique « ce n’est pas grave  » doit les sauver. D’autres ressentent des blocages car l’angoisse d’avoir un enfant avec l’histoire qui est la leur, est là en toile de fond.

Adèle Yon écrit qu’elle est à un moment de sa vie où elle bascule dans le vide et se laisse malmener par un homme. Elle ne peut surmonter cette question lancinante : « Est-ce que je suis folle moi aussi ? » Sa peur d’être folle rejoint celle de se faire confiance, de se fier à ses jugements, alors que toute la famille l’enjoint à stopper ses recherches dangereuses. Lui revient un souvenir de ses 17 ans. Un été, elle commet l’acte d’apporter de l’herbe dans une soirée avec ses cousines, provocation face aux injonctions et interdits se mêlent à sa quête de sens, de paroles. Les grands-parents la préviennent qu’il y a des antécédents de maladie mentale, et qu’elle doit être plus vigilante que les autres, car le risque est pour elle, réel. La génétique se mêle à sa peur, elle a des sensations de sortir de son corps. Elle est alors avec un homme qui va devenir psychiatre.

La fille aînée d’Elisabeth dit qu’elle ne sait rien, qu’elle s’est absentée deux ans, et ne se souvient pas de s’être posée des questions. « C’était comme ça. Je ne sais pas broder, je n’enjolive pas, je suis factuelle, je ne peux pas dire plus que ce que j’́estime être la vérité, ma vérité ».
Son propre père, qui s’appelle Jean-Louis, se souvient de sa grand-mère alors qu’il était adolescent, elle s’était mise à hurler qu’un petit-fils la regardait nue à travers le mur, qui aura un semblant d’explication peu exploité dans le récit.

. Il évoque les sorties inattendues, les folies attendrissantes de Betsy, une femme qu’il dit drôle, touchante, au visage doux et calme, une femme très élégante, sportive, qui aimait nager.

« Elle avait des marques de chaque côté du crâne, des zones d’ombre. Des trous plutôt. Cela lui donnait un air étrange ». Dit un des oncles de l’autrice. Il y a des trous dans l’histoire aussi, et ce signifiant circule.

Personne n’a rien à dire, sur l’indicible, sur l’innommable. Adèle Yon continue de chercher, elle qui a toujours dormi dans la chambre jaune de la maison familiale, la pièce des archives. Elle recueille tout ce qu’elle peut : paroles rapportées, bribes de paroles et de non-dits, silences, correspondances entre Betsy et André quand ils sont fiancés et éloignés l’un de l’autre, papiers de famille, discours de mariage, d’enterrement, albums de photographies. Enfin, dossiers médicaux, certificats d’internement, registres spécifiques des archives, et plus tard dans le récit, les livres de la loi. L’autre versant est celui du roman familial, du mythe, des interprétations, des inventions.

Adèle Yon accède à un moment du récit au dossier médical et trouve ces informations :

Nature de l’affection :
Schizophrène : Le mot est barré.
Suite : internée en juillet 1951
Placement libre devient internement, placement sous contrainte.
Elle a donc passé 17 ans à l’asile.
On apprend que Betsy a été la première femme, drôle de titre, à être lobotomisée en France.

Elle découvre dans cette famille que les adultes ont instauré le silence comme règle absolue, protection, mais la digue lâche, les enfants parlent entre eux, Betsy alimente leur imaginaire, devient un objet de curiosité, de génération en génération.
L’un d’eux prend des photos d’elle pendant dix étés ! Un oncle d’Adèle Yon. Donc un petit-fils. Le fameux petit-fils, sans doute, dont Elisabeth disait qu’il la regardait nue à travers le mur ?

« On veut tous savoir ! L’histoire nous appartient à tous ». Dit une cousine.
A l’opposé, sa tante ne veut rien savoir. « Rien ne me dérange, rien ne m’intéresse. Tu lui rends hommage, c’est bien ».
Plus tard, elle apprend qu’on se dit fragiles dans cette famille. Mais ils sont tous dans l’injonction inconsciente d’avoir une vie normale dans le déni des névroses, parce que derrière le psychisme, peut se cacher pire.

Adèle Yon rencontre enfin un grand oncle qui a 89 ans, il est tout ce qu’il reste de la mémoire vive de cette famille. Le souvenir de cette parole de Betsy lui est restée :
« Je sens que je deviens folle, mais je ne peux rien faire ». Elle écrit aussi qu’elle se sait intuitive et psychologue. « Je suis en parfaite santé mentale ».
Le frère de Betsy explique qu’on avait un tempérament fragile dans cette famille. Et que c’est sans doute une conséquence de mariages entre cousins, un autre non-dit.

« Dans cette famille, il y a une capacité d’oubli qui est totalement exceptionnel. D’ailleurs, moi, j’oublie tout. La folie est du côté des freudiens. »
Une cousine de sa génération, qui est psychothérapeute, se préoccupe comme elle de leur généalogie et travaille sur le trauma. Afin de couper le fil de la transmission, comme elle s’emploie à le dire.
La réponse est chercher du côté d’une kinésiologue qui travaille sur les mémoires du corps, encore une histoire sans paroles.
La réponse est dans le silence et la suggestion.
La kinésiologue nettoie la lignée maternelle toxique, ne lui en dit rien, mais elle ne veut de toute façon rien en savoir. Elle n’entend pas ce qui fait symptôme dans sa pratique. Elle coupe imaginairement sans coupure signifiante.
« Je ne crois pas qu’il y ait besoin de dire pour guérir », reprend indirectement la formulation « parler, c’est mal » du grand-père de l’autrice, fils de Betsy.
Sous le prétexte de faire place au silence, au secret, des thérapeutes construisent leur pratique non pas dans le respect du secret, mais dans son maintien coûte que coûte, dans un déni de l’existence de l’inconscient, qui n’est d’ailleurs jamais nommé dans le texte.
C’est à ce moment du récit qu’Adèle parle subrepticement d’elle en évoquant le fait qu’elle est un bébé éprouvette.
À travers ce signifiant, lui vient un questionnement et une image, un fantasme d’une grand-mère, d’une femme qui s’accouple sans désir, et enfante sans pouvoir s’occuper de ses enfants. Elle évoque avec sa cousine ce souvenir construit, qui « ne devait pas venir de nulle part ».

Le poids du secret se répète de génération en génération : une autre arrière- petite-fille dit :
« En allant forcer la parole, on risque de détruire plus que de soigner. » Parler est systématiquement associé à forcer la parole, faire parler, comme on le ferait dans un interrogatoire policier.
L’autrice a beau lui expliqué que le symptôme de la famille est l’injonction au silence : « « Il ne faut surtout pas parler. » La répétition est implacable.
Elle tente de lui faire entendre le contre-sens, que respecter le silence n’est pas l’injonction à ne pas parler. Entre forcer à parler ou dire qu’il ne faut surtout pas parler, il y a un gouffre, un trou ! Quant à faire de la psychanalyse, surtout pas !

La cousine veut que sa tâche consiste à réparer, terme énigmatique : suturer les failles dans le discours, boucher les trous ? Quitte à ce que cela passe par de la suggestion.

« On ne va pas déterrer des choses qui vont prendre une importance qui ne devrait pas être. On se construit autour de ce qui nous reste. De nos sensations ».
Sa cousine continue ainsi de la prévenir que ce qu’elle fait est dangereux.

« Chercher, c’est se masturber ! L’intellectualisation et l’interprétation sont opposées au ressenti ».
Cela produit des récits qui seraient de faux récits. La suggestion est, par exemple, d’aller voir aujourd’hui des hypnotiseurs, des magnétiseurs qui arrêtent la toxicité des lignées précédentes, coupe le mal, par de simples tours de passe-passe et une pensée magique. Sa cousine n’entend pas qu’elle est dans une forme d’injonction à ne pas parler elle aussi.

L’autrice lui explique que c’est exactement l’inverse. Elle tente de développer l’idée que lorsqu’on sait, c’est justement à ce moment qu’on lâche, et qu’on s’ancre dans le présent, qu’on quitte les histoires pour être dans l’action.
« Un moment on sait quand on est à la juste place ».

Une fille cadette chez qui le symptôme s’est traduit différemment mange les mots, des mots en mille feuilles, dans l’excitation de dire, et elle parle du suicide de Jean-Louis, qui est plutôt évincé dans le récit.

2/ Les archives et un moment sombre de l’histoire de la psychiatrie

Adèle Yon entreprend à ce moment du récit des recherches sur la lobotomie et la psychiatrie des années 50. Le récit entremêle dès lors la vie d’Elisabeth et l’histoire des asiles.

La lobotomie dans les années 50 est la chirurgie magique, qui guérit les mots de l’âme, séduit un public en quête de potions magiques, de remèdes miracles, même s’il s’agit d’un « pic à glace » ! L’opération consiste à détruire totalement ou partiellement la substance blanche des lobes frontaux qui les connectent au reste du cerveau. Après les essais du psychiatre suisse Gottlieb Burckhardt sur plusieurs patients de l’asile qu’il dirigeait à la fin du 19e siècle, la neurochirurgie émerge véritablement en 1935 avec Egas Moniz. Le médecin se verra décerner le prix Nobel de médecine en 1949. Moniz finira en fauteuil roulant, après une agression par un patient schizophrène, dit la narratrice.
La technique est barbare et pourtant simple. A l’aide d’un « pic à glace », on va perforer le toit de l’orbite et sectionner la base des lobes frontaux.
La lobotomie était itinérante, spectaculaire, sa réalisation en ambulatoire fascine les foules curieuses. Les psychiatres américains sillonnent les États-Unis à bord de leur lobotomobile. Comme les arracheurs de dents dans Lucky Luke. [1]
.
Walters Freeman et Marcel David en Europe ont le même mode opératoire de serial-lobotomiseurs. La dernière personne à être lobotomisée fut Helen Mortensen, en 1967, par Freeman, à Berkeley. Ce n’était pas sa première lobotomie. Elle meurt d’une hémorragie cérébrale lors de cette dernière opération.
Dans ses recherches, l’autrice découvre que la psychochirurgie au pic à glace ne traitait pas la cause, mais visait des conséquences pratiques : en émoussant les affects, doux euphémisme, la patiente n’a plus de moyens pour troubler l’ordre social, plus de comportements inadaptés. Ce sont des opérations expérimentales, les motivations sont troubles, souvent pour répondre à des demandes familiales floues. Le consentement n’existe pas.
Durant 50 ans, 84 % des lobotomies furent réalisées sur des femmes, en France, Belgique et Suisse.[2]

3/ Le cerveau de Betsy

Peu à peu, l’histoire d’Elisabeth se reconstruit comme un puzzle, au fil des recherches de son arrière-petite-fille. Betsy redevient peu à peu Elisabeth

Elle a été internée dans les années 1950 et est sorti en 1967, plus de 17 ans après son internement. Elle a subi les traitements psychiatriques brutaux de l’époque : électrochocs, cure de Sakel, comas hypoglycémiques répétés, jusqu’à trois par semaine, plus de 40 à 80 en tout, lobotomies et internements non consentis à Fleury-les-Aubrais.
L’autrice fait des recherches sur la lobotomie de son arrière-grand-mère en 1950, ainsi que sur les cures de Sakel que cette dernière a subi à Ville Evrard, Neuilly sur Marne. (Camille Claudel et Antonin Artaud y étaient internés)

Elle est tenace malgré les refus et découvre, dans une thèse, qu’on a proposé l’opération de lobotomie sans garantis de résultats, sans demander son avis à la patiente lucide et refusant l’intervention. C’est enfin dans un des livres de loi qu’elle découvre qu’Elisabeth a été internée à 34 ans, presque son âge au moment où elle écrit ce livre, coïncidence inconsciente.

Elle va trouver le certificat d’hospitalisation qui énonce les raisons de l’internement :

« Troubles du comportements, attitudes inadaptées, autoritarisme morbide, incapacité à la vie sociale normale, intolérance aux contraintes. »

Un tel certificat si peu circonstancié, impliquerait aujourd’hui la sortie immédiate du patient ou un procès contre le médecin. Il est insuffisant pour interner une personne contre son gré.

Elle découvre aussi un diagnostic de psychose puerpérale, qui n’est pas creusé, seul signifiant qui me vient, car Elisabeth a eu tout de même 6 grossesses.

Le suicide de Jean-Louis, comme son isolement social, ou la maladie d’une cousine, n’est pas plus très exploré. La piste génétique reste pourtant possible et ouverte. L’épisode d’Elisabeth mettant feu à la maison ou « oubliant le fer à repasser sur sa robe de marié » n’est pas exploré non plus, ou vu comme une rébellion d’une femme contre l’ordre établi, conclusion un peu hâtive.

Conclusion :

Albert Maître s’interrogeait dans un texte récent sur « ce qui fait acte dans un roman ou tout autre écrit. Acte à entendre au sens d’un déplacement permettant une levée ou une modification de la répétition ». L’écrit remet en cause les évidences, questionne les certitudes.
Dans cet essai, je trouve une forme de tentative qui réussit autant qu’elle échoue.

L’autrice réussit à lever un peu le voile du silence dans cette famille murée dans les non-dits, à se persuader que son arrière-grand-mère n’a été qu’une victime de la psychiatrie asilaire, de la violence envers les patients, une vérité terrible, qui ne dit pas tout, reste inévitablement trouée. Elle réussit à « se prouver » sans le démontrer que cette dernière n’était pas schizophrène, donc que les femmes de cette famille ne sont pas en danger. Mais elle échoue à nous en persuader par des preuves cliniques. Rien ne dit vraiment qu’Elisabeth l’est, rien ne dit qu’elle ne l’est pas. Toute la phase de recherche est fort intéressante, interroge, là où toute la fin romancée du texte referme trop vite l’histoire pourtant, qui aurait mérité d’ouvrir à des questions personnelles plutôt que de clore sur des réponses généralistes trop convenues, dans cette tentative d’imaginer la vraie histoire d’Elisabeth. L’autrice exprime qu’elle est partie d’une intuition, et son texte tente de démontrer cette intuition initiale. Élisabeth aurait été qualifiée de « folle » alors qu’elle était surtout une femme émancipée, exubérante, refusant son assignation sociale, devenue gênante pour son entourage et prise au piège d’une famille autoritaire. L’histoire de Betsy ne serait pas le récit d’une maladie transmissible, mais d’une femme brisée par des institutions médicales et familiales. Ce qui me semble un peu catégorique et univoque. Brisée, et n’ayant pas bénéficiée des soins appropriés. Ce qui conduit l’autrice à écrire : « J’hérite de la colère de mon arrière-grand-mère, pas de sa folie ».

Le texte se termine sur une écriture nouvelle du roman familial, avec un mouvement vers une sortie de la réitération à l’identique, un début de mise en mots qui tente de border les lacunes, mais aussi le réel, les trous. L’autrice entretient pourtant à son insu une forme de répétition par la reconstruction qui la satisfait le mieux, une part d’imaginaire tentant d’emboîter le pas au réel et au symbolique, en lui évitant la question de sa propre subjectivité, de ses propres fantasmes. Sans nier la maltraitance des femmes et la violence faite aux patientes dans les années 50, on aurait pu espérer une fin plus équivoque. Une thèse n’est pas une analyse, mais l’autrice est encore jeune. Ce livre est donc plus intéressant dans ses recherches, dans ce qu’il révèle de tabous sur les maladies mentales et les violences subies, dans ce qui se lit au-delà des mots, que dans ses conclusions.

Enfin, le domaine de la psychiatrie a certes évolué depuis un siècle, mais a tendance à régresser dans le champ hospitalier et de la prise en charge psychothérapique et psychanalytique des patients. L’amendement 159, arrêté dans sa course, n’en dit que la surface.

Les remèdes devenant plus efficaces, avec moins d’effets secondaires, c’est une voie de facilité. La ritaline pour calmer les enfants n’a jamais été tant prescrite, les TDAH sont reconnus au même titre que la schizophrénie et les troubles bipolaires dans les demandes de reconnaissance de travailleur handicapé. Dans le domaine médical, l’interventionnisme sur le corps est gigantesque.[3] Mais les séries sur les psychothérapeutes ne cessent de fleurir, comme Empathie ou Schrinking, après En thérapie, et bien d’autres, qui mettent en scène des psys. Quant à la demande des jeunes patients d’être écoutés et de parler, elle ne cesse de croître, ouvrant l’espoir d’une parole toujours vivante et renouvelée. La psychanalyse est décriée, mais a de beaux jours devant elle.


  • [1] Plus besoin de médecins itinérants aujourd’hui, nous avons les réseaux sociaux, qui nous livrent, par l’écran du téléphone, de multiples remèdes plus farfelus les uns que les autres en matière de santé mentale et physique, d’amaigrissement, de non vieillissement et de beauté fantasmée.
  • [2] Rosemary Kennedy, de John F. Kennedy, a subi une lobotomie à l’âge de 23 ans sur décision de son père dans l’espoir de traiter ses difficultés comportementales et améliorer son QI. Elle eut pour séquelles un handicap physique et mental, elle fut placée en institution spécialisée.
  • [3] Aujourd’hui existent des chirurgies esthétiques impressionnantes pour changer de sexe, se faire tirer le portrait, gonfler les joues et les lèvres, greffer les cheveux, comme à Istanbul, où les cliniques fleurissent à bas prix pour une patientèle européenne avide. Ou encore des chirurgies de mumies Make Over au Brésil, vantés par des influenceuses aux millions de suiveuses, dont plusieurs femmes ayant accouché sont mortes.

Cosmos, mais lequel ? A propos du roman de Witold Gombrowicz

En proposant la lecture de Molloy, j’avais déjà à l’esprit deux manières de poursuivre notre séminaire. La première eût été de discuter d’un autre récit de Beckett, Comment c’est par exemple, que j’ai fini par entendre Commencer à force de le prononcer, malentendu qui vient comme un écho à une forme d’errance que nous avons relevé dans Molloy, aussi bien au niveau du trajet des personnages que du maniement de la langue, qui frise le paradoxe d’une maîtrise stylistique du rien. La seconde était de se confronter à cette lecture qui a en commun avec Molloy de pouvoir susciter quelque inconfort, mais qui pour beaucoup d’autre raisons me paraît faire contraste, à savoir Cosmos, de Witold Gombrowicz. Il ne s’agit pas forcément de trouver un rapport entre les deux œuvres, Cosmos illustrant d’ailleurs, à sa manière, que la passion du rapport peut aller très loin sans conduire nulle part. Je ne peux cependant m’empêcher de trouver un discours qui, d’un côté, tourne autour d’un sens de l’insensé et, de l’autre, d’un insensé du sens. Cela ne va pas non plus sans errance.

Comme nous l’indique le titre du roman, il s’agit, pour le narrateur (Witold, comme l’auteur) et, dans une moindre mesure, pour son compagnon, de trouver un ordre dans la collection des faits observables. Ordre qui en l’occurrence ne relève pas, pour l’essentiel, du symbolique car il lui manque justement cette dimension du manque par laquelle les faits et ce que l’on peut en dire viennent s’intégrer dans l’ordre des signifiants. Ce que l’on découvre, c’est plutôt une petite musique très spéciale, étonnante, angoissante, des choses qui se mettent à faire signe, quitte à renvoyer à d’autres signes. Il y a pourtant des moments de doute dans le récit, lorsque le narrateur se dit qu’il se lance dans une (en)quête proprement absurde, mais le doute-lui-même devient une présence envahissante, de sorte qu’il ne cesse de pointer dans la direction d’une explication. J’ai cru entendre parfois cette tournure qui ponctue à l’occasion le discours d’un psychosé : on va me prendre pour un fou, mais…

Ce récit me paraît propice à susciter une angoisse chez celui qui le reçoit, si l’angoisse correspond bien à l’éprouvé d’un resserrement, d’un passage qui, devenant de plus en plus étroit, ne laisse presque plus passer le moindre souffle, comme ces pierres et racines devant lesquelles le narrateur se trouve figé, incapable de prendre une décision qui s’apparenterait à un franchissement. Il finit bien par partir, mais partir n’est pas passer.

On retrouve, en creux, la question de la place du sujet, d’autant plus épineuse lorsque le langage se met à faire signe. Il y a cependant un autre niveau de doute dans le discours du narrateur, dans l’intuition qu’il a que si les choses sont ainsi mises en rapport, c’est qu’il doit y avoir un rapporteur ou un rapportant, peut-être lui-même. A ce sujet, je me demande si la pendaison du chat n’est pas une tentative de trouver une place quelque part : à défaut de la trouver dans l’articulation des signifiants, la chercher dans la chaîne des pendaisons (sans compter qu’un ordre peut aussi désigner ce qui commande un acte). Cela en vain, puisque si le meurtre de la chose est bien une condition du mot, il ne faut évidemment pas confondre le meurtre symbolique et le meurtre réel.

La pendaison n’est pas non plus n’importe quelle mort, comme le chat n’est pas non plus n’importe quel objet. Il y a peu d’indications concernant la pendaison dans le récit. Pour ma part, elle m’évoque ce qui, étant attaché, reste suspendu au-dessus du vide, une drôle de forme imaginaire que pourrait prendre le sujet, mais je pousse probablement l’interprétation trop loin. Le narrateur rattache le chat au personnage de Lena, lui-même rattaché à Catherette et à sa lèvre abîmée, et tout cela se noue à un mélange obsédant d’idées de saleté, d’impureté, de pulsions sexuelles, du voisinage de l’agression et de la passion amoureuse. Dans ce contexte, j’entends l’impureté comme une forme de l’entame qui pose au narrateur la question de la séparation, de même que son hainamoration tempère ses élans amoureux.

Il manque peut-être un agent de cette séparation. Léon, le doyen de la pension et mari de la gérante, semble en tout cas mal placé pour assumer quelque équivalent de la fonction paternelle. Depuis la touche où il se trouve mis, il émet quelques babillages et se livre à de menues occupations qui lui valent, de la part du narrateur, le qualificatif d’onaniste, ce qui n’est pas tout à fait infondé compte tenu des jouissances solitaires auxquelles il s’adonne. Solitude atténuée lorsque le narrateur fait écho à son « berg », à la réserve près qu’en se prêtant à tout un jeu de variations autour de ce mot, il ne paraît pas loin d’une folie à deux.

Il est toutefois significatif que Léon soit finalement à l’origine d’un déplacement, celui des habitants de la pension – à l’exception de Catherette – qui sera également l’occasion de rencontres dont celle d’un prêtre mystérieusement égaré. Est-ce que cela déplace quelque chose pour le narrateur ? Je n’en suis pas certain. En tout cas tout ne s’est pas (encore) déplacé, à en croire l’insistance avec laquelle revient le réseau de signes conçu du côté de la pension. Pourtant, ce déplacement lui-même se clôt sur un déluge aux allures bibliques, ce qui dans la tradition chrétienne est plutôt un synonyme d’espoir (pour ce qui y survit) :

Noé bâtit un autel pour le Seigneur ; il prit de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs, et il offrit des holocaustes sur l’autel. Le Seigneur sentit une odeur agréable, et le Seigneur se dit : Je ne maudirai plus la terre à cause des humains, parce que le cœur des humains est disposé au mal depuis leur jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait.

Tant que la terre subsistera,
les semailles et la moisson,
le froid et la chaleur,
l’été et l’hiver,
le jour et la nuit
ne cesseront pas. 

(Genèse, 8, 20-22)

Mais les dernières lignes, pour le moins ramassées, en décrivant presque un retour à la case départ, montrent que ce n’est peut-être pas si simple que ça.

Paul Kretzschmar, octobre 2025

Quelques remarques sur le roman Molloy de Samuel Beckett

Je fais l’hypothèse, à justifier, que ce qui peut plus particulièrement intéresser un psychanalyste dans un roman et à fortiori dans une œuvre littéraire ce serait l’évolution subjective des personnages telles que nous pouvons la constater entre le début et la fin d’un roman ou au cours d’une œuvre. Ce constat doit, bien entendu, s’accompagner d’en proposer les raisons.

L’errance de Molloy qui caractérise le premier chapitre n’est qu’apparente puisqu’il nous dit p.123 » j’avançais droit devant moi, malgré tout, jour et nuit vers ma mère… j’ouvris les yeux et constatais que j’étais arrivé… quelque part ma mère respirait, Molloy pouvait rester là où il était ». Ce qui caractérise ce moment du roman c’est la fixité de la problématique subjective où un objet tels des cailloux vient effacer la dimension du manque et de l’absence tout en l’agissant selon une modalité qui nous rappelle la scène bien connue du Fort-Da. L’invocation de la mère comme une présence sur fond d’absence donne un support humain et figure les enjeux subjectifs de l’errance de Molloy qui relèvent de la séparation. Ce premier chapitre met en scène sa problématique subjective laissant à la suite du roman la possibilité de la dénouer ou de la poser en d’autres termes.

Le deuxième chapitre va déployer un autre dispositif discursif. Il n’échappe à personne qu’à travers la recherche de Molloy par Moran se joue la quête d’une vérité subjective et la résolution d’une errance qui est celle d’une consistance subjective possible.

Ce dispositif discursif est introduit par la demande de l’Autre entendu comme une voix qui s’impose à Moran, une voix qui en demandant un rapport met en place la dimension d’un discours possible puisqu’il donne un lieu d’adresse à Moran/ Molloy. Ceci se traduit (p. 240) par le fait qu’il commence à mieux comprendre le langage des oiseaux. « Est-ce à dire que je suis plus libre maintenant ? « Bonne question. Puisqu’il s’agit des modalités d’aliénation qui vont déterminer le destin d’un sujet. En l’occurrence l’alternative entre une identification imaginaire telle qu’elle apparait dans la collusion des personnages Molloy/Moran qui le laisse sous l’emprise de la jouissance de l’Autre sur un mode quasi persécutoire et un assujettissement au langage qui bien qu’aliénante le fait exister comme sujet du fait de la fonction séparatrice du signifiant qui ouvre sur la fonction poétique de la parole comme le montre les derniers mots du roman : « j’écrivis, il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. » Cette contradiction apparente en termes de sens signe et met en place la possibilité de la fiction, du rêve, du fantasme soit l’effet poétique de la parole et de l’espace littéraire.

Il me semble que c’est ce qu’on peut attendre des effets d’une analyse au-delà de ceux cathartiques sur le symptôme.

Ce qui caractérise ce deuxième chapitre et qui est congruent avec la problématique de l’aliénation signifiante c’est l’introduction du père fusse sous la forme d’un lavement. La fonction paternelle est en fait déniée car Moran obère toute possibilité de transmission en traitant son fils comme un débile ne lui laissant comme alternative que de s’y conformer ou de s’enfuir mais laissant en plan la fonction symboligène du père dont on peut espérer que sa fuite soit équivalente à un meurtre symbolique.

Cet aspect rend problématique la condition subjective en jeu dans ce roman. À plusieurs reprises il est question de voix. L’auteur nous rassure en leur donnant un lieu personnifié. Mais est-ce aussi anodin que cela ? Fécaliser la fonction paternelle ne porte-t-il pas atteinte à son efficience ? Bien qu’il s’agisse d’une fiction littéraire, celle-ci n’a-t-elle pas la valeur d’un sinthome prévenant une catastrophe délirante.

L’exemple de Joyce dont Beckett fût très proche peut nous autoriser à faire cette hypothèse sans disqualifier l’œuvre, au contraire, vu ses effets. Elle nous fait entendre les effets subjectivants de la fonction poétique de la parole constituant une orientation éthique pour la psychanalyse à l’heure où dans le social s’exerce une pression pour la réduire à une psychothérapie dont une psychopathologie incertaine servirait d’argument.

Albert Maître, septembre 2025

Molloy, de l’impuissance à l’impossible

L’œuvre de Beckett a fait l’objet de multiples lectures, dont de très savantes, qui tranchent d’ailleurs avec l’écriture même de l’auteur dans laquelle le savoir est soigneusement mis en échec. En supplément du texte, j’ai choisi de ne lire que deux commentaires moins universitaires, ceux de Bataille (« Le silence de Molloy »), d’Anders (« Être sans temps. A propos de la pièce En attendant Godot ») – ce dernier, comme son titre l’indique, ne portant pas sur Molloy – ainsi que celui de Jean-Jacques Mayoux situé en fin d’ouvrage. Bien entendu, plusieurs lectures sont possibles, d’où le fait que l’interprétation fasse question. Delphine Horvilleur rappelle à l’occasion le propos d’un de ses professeurs de théologie selon lequel ne retenir qu’une lecture d’un texte, c’est le réduire à l’un des sens. On pourrait aller plus loin et refuser la réduction au sens, comme nous y invite Beckett. Y a-t-il néanmoins quelque chose comme une « bonne » interprétation ? La psychanalyse relève moins de bon ou de mauvais que d’éthique, et l’interprétation n’est bien entendu pas un commentaire quelconque mais une manifestation du désir de l’analyste qui fait prévaloir la fonction de la parole jusque dans sa forme.

On peut faire de Beckett une sorte de témoin de l’époque, c’est du moins ce que fait Anders, par endroits, en reconnaissant sous les traits des personnages beckettiens l’homme absurde, non plus jeté au monde comme chez Heidegger mais jeté du monde par les formes modernes d’aliénation. Encore faut-il préciser que l’aliénation peut prendre des formes variées. En l’occurrence, elle désigne avant tout la réduction de l’homme à un système mécanique dans la sphère du travail et trouve son prolongement en dehors : dans la société de consommation, où l’homme devient l’objet de ses objets. La détresse que ne peut manquer de causer ce régime se dissimule habituellement derrière une foule de distractions dont le caractère dérisoire point dans le récit des aventures de Molloy : « les citadins […] ont tellement besoin d’être encouragés, dans leur dur labeur, et de ne voir autour d’eux que des manifestations de force, de joie et de cran, sans quoi ils seraient capables de s’effondrer, en fin de journée, et de rouler par terre » (p.32). On pourrait ajouter, sans trop s’éloigner de la pensée d’Anders, un témoignage en négatif : celui de l’impuissance humaine, par contraste avec la course à la toute-puissance technologique dont les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki furent, toujours pour Anders, l’emblème. L’impuissance, tout particulièrement celle du corps, est patente dans Molloy. Mais faire de Beckett un simple témoin de son temps serait aussi l’y enfermer. L’auteur, à sa manière, dit aussi quelque chose d’un universel.

Molloy n’est pas non plus n’importe quel texte de Beckett, même si, d’une œuvre à l’autre, la filiation ne fait pas de doute (en tout cas dans l’écriture). Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de s’attarder sur les changements apparaissant au fil des textes, en lisant des œuvres plus tardives telles que L’innommable ou Comment c’est.

Le contenu narratif de Molloy peut paraître maigre, je le crois en tout cas secondaire dans la mesure où – indépendamment d’une orientation analytique – l’auteur privilégie un travail de l’énonciation, mais rien n’empêche d’en dire quelques mots.

Il y a très peu de descriptions dans le récit. On ne sait pas très bien qui est Molloy, et dans cette interrogation le « qui » peut paraître de trop car il est à peine. Sa mère le prend pour son père – à peine nommé par ailleurs –, l’agent de police le prend pour sa mère ou en tout cas confond leurs (pré)noms, la différence n’étant pas bien certaine dans le texte lui-même. Il y a comme un problème de place qui se prolonge dans l’inextricable difficulté à se placer. Molloy n’est jamais sorti de sa région maternelle, ne s’y retrouve pas non plus. C’est tout juste s’il se trouve un refuge littoral (littéral ?) avant de se perdre en forêt. Est-ce une coïncidence si le seul décor d’En attendant Godot, pièce écrite dans la foulée de Molloy, est un arbre ?

Molloy est boiteux, faible, puant, laid, irrésolu, myope, il a quelque chose du déchet et du déchu. Du châtié ? La culpabilité ne paraît pas loin. Ses trésors d’ingéniosité calculatoire s’appliquent à des problèmes qui ne se posent pas, qu’il s’agisse de la mathématique des pets ou de la logistique des pierres à sucer sensées permettre de lutter contre la faim. Il fait tache mais reste assez poli pour vouloir en limiter les effets ou réparer l’ordre qu’il est venu déranger, par exemple en remplaçant de sa personne un chien qu’il écrase, ce qui lui vaut de séjourner dans la demeure d’une espèce de Calypso aux intentions énigmatiques. Si besoin il fait le mort, comme ces animaux qui veulent éviter un prédateur. Son histoire en reste ne se termine pas autrement : « Molloy pouvait rester, là où il était » (p. 125), c’est-à-dire en lisière d’une forêt, encore une b’ordure. Mais son histoire se termine-t-elle, d’ailleurs ? Ne devrait-elle pas d’abord commencer ?

Moran, parti sur les traces de Molloy, à supposer que son existence soit susceptible d’en laisser, finit par lui ressembler. Cette mission, qui s’enlise rapidement dans une vanité vertigineuse, lui est confiée par un dénommé Youdi dont le mystère qui l’entoure rappelle l’ambiance du château dans le roman éponyme de Kafka. Pour son bien (comme dirait l’autre), Moran fait preuve d’une attitude tyrannique envers son fils, et s’il dit chercher à se faire haïr, on se demande encore une fois qui hait qui.

Les pérégrinations de Molloy et de Moran ne sont pas sans résonnances mythologiques. Les fantasmes sous-jacents aux deux parties ont quelque chose d’un Œdipe éclaté. Le sadisme de Moran envers son fils rappelle notamment un envers de l’Œdipe : la haine du père qui dévore ou tue ses rivaux de fils pour conserver sa place, telle qu’elle est mise en scène dans les premiers temps de la Théogonie (voir le saisissant tableau de Goya), les mythes de la horde primitive ou d’Œdipe lui-même. On peut toutefois se demander si, dans la mesure où ce sont les fils qui inventent les mythes, ce n’est pas là un fantasme du fantasme du père, ce qui nous ramène sur un terrain œdipien bien connu.

S’il n’y a pas d’énonciation pure, je crois que c’est de ce côté que se déploie la recherche de Beckett. Dans Molloy, l’écriture est pour le moins déconcertante. Les phrases qui se suivent sans raison apparente ou se contredisent et ne se terminent pas toujours, les jeux de langue ressemblent parfois à des passages d’Ulysse, et l’on sait que Beckett en a côtoyé l’auteur. Son écriture est cependant nettement moins savante et allusive que celle de Joyce. Ce n’est pas une question de culture universitaire. Chez Beckett, l’acte d’écrire s’inaugure d’une renonciation au savoir et cette mise en échec du savoir en affecte le voisinage : la représentatbilité, la nommabilité, la maîtrise, l’ontologie, le sens. Renonciation à sa langue maternelle également, pour le français, une langue plus pauvre (sic). Son œuvre peut se lire comme le témoignage d’une possibilité d’écrire malgré cela, peut-être même à cause de ça.

Molloy fait partie de ce qu’il faudrait appeler, à l’instar de la théologie négative, une littérature négative que je qualifierais de radicale dans le sens où il ne s’agit pas de nier certains attributs de l’être mais l’ontologie elle-même. La théologie radicale a aussi ses radicalités, comme dans certaines exégèses qui s’apparentent à un athéisme en faisant de Dieu le nom d’une place vide, une présence de l’absence. Il va sans dire que cette approche diffère de l’usage courant de la religion comme pourvoyeuse de sens, ce dont le phénomène sectaire est une espèce d’acmé. Comme les anthropologues l’ont remarqué, les mythes ont pour fonction de dire quelque chose des structures de l’humanisation, et les textes religieux peuvent se lire de cette manière. On ne s’étonnera donc pas que ces exégèses fassent écho au discours psychanalytique, qui rappelle que le sujet n’est pas l’être et que le désêtre en est même le prix. Il eut été étonnant de ne pas en retrouver l’intuition chez les écrivains qui ont de longue date précédé les psychanalystes sans le savoir.

Que l’écriture de Beckett déroute n’est donc peut-être pas dénué d’intérêt. Ce n’est pas simplement une histoire d’échecs, c’est aussi une mise en échec des attentes du lecteur. Pour lui aussi, ça ne fonctionne pas, ça rate et il reste sur sa faim, peut-être ira-t-il à son tour sucer des pierres. Ce ne fut pas mon cas. Pourtant, ce dysfonctionnement fonctionne autrement, ce qui ne devrait pas nous surprendre. Derrière la dualité freudienne des pulsions de vie et de mort, parfois réduite à une sorte d’affrontement épique entre éros et thanatos, il y a un jeu de forces de liaison et de déliaison dont seule l’intrication est pérenne. Dans la clinique, la très banale demande de sens sur le symptôme qui amène un sujet en analyse occulte un trop de sens dont le symptôme est lui-même le produit. La déliaison, en défaisant le sens déjà-là, a aussi pour fonction de relancer la parole : ceci n’est pas seulement cela, mais aussi autre chose. Apprendre à rater la chose occupe donc une part non négligeable du travail de l’analyse. N’est-ce pas également la proposition de Beckett ? « Jamais rien d’autre. D’essayer. De rater. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux » (Samuel Beckett, Cap au pire). S’il arrive que la promotion de l’échec prenne, à l’insu du promoteur, des formes morbides, elle est d’abord chez Beckett une invitation à remettre la parole au travail et à introduire de l’écart, puisque « tout langage est un écart de langage » (p.160).

Ce n’est donc pas un échec de la langue mais un échec dans la langue. En ce sens, je crois que Bataille, lorsqu’il lit Molloy comme une allégorie de l’angoisse existentielle, réduit le côtoiement du réel à une cause de détresse alors qu’il peut aussi bien être ce qui fait causer tout court. D’ailleurs, je n’ai pas trouvé de trace de douleur chez Molloy ou Moran, ni de lamentation, ni de plainte, tout juste un constat. Il faut imaginer Sisyphe, sans plus de précision sur ses états d’âme. Au demeurant, un Sisyphe (incisif ?) pas dénué d’humour, mais dans un genre sérieux. Si l’auteur ne plaisante pas avec ça, c’est que le réel est aux commandes. On croirait presque à de l’humour juif.

Il est vrai que dans Molloy l’insistance de la déchéance des « héros » interpelle. « Être dans l’impossibilité de bouger, ça doit être quelque chose ! » (p.193) fait dire Beckett à Moran. Mais l’impuissance n’est pas forcément un arrêt sur image. Elle peut n’être qu’un point de passage, une représentation qui manifeste dans l’imaginaire une tentative d’approche de l’impossible. Il m’est arrivé d’entendre l’histoire d’un homme aux tendances dépressives auquel une amputation avait inspiré un soulagement, voire un élan vital. La belle jambe ! Pour combien de temps ? On peut regretter une telle confusion dans la mesure où ce quelque chose en moins est une affaire de langage, mais cela illustre les formes imaginaires qu’il peut revêtir. Beckett se ferait plutôt un sans d’encre, car la mise en récit peut être une manière de s’en défaire et il me semble que c’est ce qui se produit pour lui, vu ses textes plus tardifs. Reste une écriture qui persiste à tourner autour d’un impossible sans prétendre y échapper. Ecriture un peu folle, pas du tout, mais qui ne prétend pas dire ce qui est, ce qui accessoirement la distingue d’un discours délirant. 

Paul Kretzschmar, août 2025