Une lecture du livre « Le jour où Lacan m’a adopté », de Gerard Haddad
Longtemps j’ai laissé ce livre de côté à cause de son titre mais, dans un contexte d’interrogation autour de la transmission ou de l’enseignement de la psychanalyse et du rôle que pourraient y jouer des témoignages d’analys(t)e, j’ai choisi de passer outre mes réticences et de me lancer enfin dans sa lecture. Du reste, l’endroit serait mal choisi pour se désintéresser de ce qui cloche.
Le titre me pose toujours problème. Il est issu d’un rêve qui clôt le récit, un rêve dans lequel Gérard Haddad reçoit de la part de Lacan cette désignation de « fils adoptif » et dans lequel on n’aura pas de mal à déceler un fantasme de filiation. Que ce rêve puisse surgir au début ou au cours d’une analyse ne serait pas surprenant, il pourrait alors faire partie de cette matière à mettre sur le métier, ou plutôt sur le divan. Le situer au terme du récit et de l’analyse laisse en revanche songeur quant à la terminaison de l’analyse, ce qui implique aussi bien l’analysant que l’analyste et laisse planer un soupçon de confusion entre la fonction de l’analyste et la fiction de l’analyste, confusion dont l’une des manifestations serait une erreur sur le père : ce dont un analysant, comme sujet, peut s’éprouver fils de au terme d’une analyse, c’est la parole.
Notons par ailleurs que, si tous les analystes ayant fait leur analyse avec Lacan s’imaginaient en tirer quelque privilège à l’égard de Jacques ou pire, y décrocher une espèce d’élection filliante, il y aurait de quoi transformer, quant à sa pensée et sa pratique, la transmission en succession, avec toutes les rivalités et règlements de compte que cela comporte et qui nous ramènent, une fois de plus, à ce mythe freudien de la horde qui m’a toujours paru d’une pertinence éclatante. Haddad s’attarde d’ailleurs assez longuement sur les guerres de clans, non sans friser le fameux paradoxe de Bossuet selon lequel Dieu se rit de ceux qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes puisque, tout en les déplorant, il y apporte sa petite contribution sous la forme de piques plus ou moins ouvertes adressées à d’autres analystes (Dolto, Roudinesco, Miller, Laurent, Clavreul…). Il n’est pas interdit de mettre en question la pratique des psychanalystes, au contraire, mais il eût été plus intéressant de s’interroger sur ce en quoi ils sont concernés par cette pratique en tant que sujets (y compris à la connerie), ce afin de se dégager de la succession d’attaques et de représailles.
Au reste, je doute de la réalité de cette relation privilégiée que Haddad s’imagine entretenir avec Lacan, et qu’il croyait vérifier par des signes ou des allusions qui lui auraient été envoyées, par exemple, à l’occasion de telle ou telle séance de son séminaire, manie du signe qui n’est pas sans évoquer des formes cliniques. Il est en revanche certain qu’il y a eu un transfert massif sur la personne de Lacan.
Or, comme chacun sait, il faut être deux pour danser le tango ou, pour le dire plus directement et éviter une image qui a l’incongruité d’assimiler l’analyse à une danse, on ne peut totalement séparer ce transfert massif de ce qui, chez Lacan, a pu lui donner prise et matière à prendre encore.
Par rapport à une certaine forme de neutralité qui est devenue comme une évidence s’imposant dans la pratique de l’analyste, le style Lacan (d)étonne : manifestations d’humeur, qu’elle soit bonne ou mauvaise, ou d’indifférence, propos quasi-oraculaires, en tout cas laissant entendre que leur auteur aurait lui-même un accès privilégié à la vérité, coupures brutales, comédie et mensonges, à un degré et sur un mode que l’on n’attendrait pas forcément d’un quêteur de vérité. Il n’est certes pas question de répondre à la demande sur un mode bienveillant, ce qui entraînerait la cure sur un terrain thérapeutique qui n’est pas le sien, mais le mode d’intervention lacanien (et de quelques autres…), en tout cas tel que le décrit Haddad, se prête par moments à la supposition qu’il y a, au lieu de l’Autre, quelqu’un qui sait. Entre autres choses rapportées, on ne peut manquer d’être surpris par ce « coup de magie » de la leucémie, interprété comme une épiphanie, terme religieux qui ne vient évidemment pas là par hasard, ce qui n’empêche pas Lacan de se défendre de toute thaumaturgie. Ailleurs, l’analyste est défini – par Haddad, largement inspiré en cela par son « maître » – comme un joueur de poker, afin de de justifier une duperie dont on sait qu’elle est inévitable, à condition de rappeler qu’inévitable et volontaire sont deux choses très différentes.
Ce style étonnant est souvent justifié par la nécessité de la frustration ou de la castration. Mais si la castration symbolique est ce moment d’une terminaison possible de l’analyse, qui en est l’agent, l’analyste ou la confrontation répétée au manque dans l’Autre, soutenue par un analyste qui n’est alors plus vraiment en position d’agent ?
On peut par ailleurs se réjouir de la puissance de travail que Lacan pouvait susciter, se dire qu’au fond, la suggestion étant analogue au symptôme, elle a au moins le mérite de le faire disparaître le temps du travail analytique, sans compter qu’elle est une composante inévitable du transfert. Mais en provoquant un déferlement transférentiel, le style Lacan ne conduit-il pas à suraccumuler des ressources pour l’accomplissement d’un acte final – comme dans une pièce théâtre – qu’il rend improbable, laissant l’analysant en prise avec une suggestion massive ?
Le récit de Haddad fait la part belle à des sentiments religieux qui, une fois encore, ne semblent pas tout à fait lui être propres vu la confessionnalité de l’EFP, fut-elle éclatée ou dissimulée par autre chose, des croyances militantes par exemple (pour ne pas dire politiques). Il y a une logique là-dedans, qui conduit d’un certain type de rapport à l’Autre à cet oxymore qu’est la mystique psychanalytique. Haddad y met du sien, aussi. Il y a, tout d’abord, cette fascination croissante pour le judaïsme. Il ne s’agit pas, bien entendu, de condamner les religions en tant que telles. A l’instar des mythes, elles peuvent soutenir un travail d’humanisation en proposant un discours sur la condition humaine, soit une élaboration à partir d’un manque fondamental. Mais il y a la religion et les religieux comme il y a la psychanalyse et les psychanalystes, et si je m’autorise à parler de fascination, c’est parce qu’en l’occurrence la religion se mue en un moyen d’accéder à la vérité, ou du moins LA vérité du moyen. En cela, elle se conjoint avec la psychanalyse puisqu’il devient rapidement question, dans le récit de Haddad, de rechercher le « judaïsme caché » de la pensée psychanalytique. Mystique encore, dans l’idée qu’il y aurait quelque part une providence du désir, dont il suffirait de respecter les commandements univoques pour être exaucé et garantir son salut. Cela ne revient-il pas à supposer au désir un objet qui en voile la cause ?
Il ne s’agit évidemment pas de s’en prendre à l’auteur en personne, pas plus qu’il ne s’agit de s’en prendre à Lacan en personne ou en icône, passe-temps dont on sait la part d’idolâtrie susceptible de le soutenir. Même dire « oui, mais… le génie clinique et théorique de Lacan… » relève d’une tentative de justification voire de plaidoirie qui n’est pas mon propos. L’important, à fortiori dans une perspective de transmission de la psychanalyse, est de poursuivre l’interrogation sur la pratique analytique en repérant notamment ce qui s’y manifeste comme penchants proprement humains à faire consister le manque dans l’Autre. En ce sens, si la psychanalyse doit être sauvée de quelque chose, ce n’est pas seulement des menaces bien réelles qu’un ordre social addictogène viendrait faire peser sur elle, mais aussi des psychanalystes eux-mêmes, susceptibles de s’y croire comme humains et encore plus comme analystes.
La comparaison entre les récits d’analyse de Haddad et de Rey (Pierre, Une saison chez Lacan) est à cet égard frappante : le second est autrement plus poétique que le premier, dans la mesure où l’énonciation s’y soutient d’un manque qu’elle ne fait pas mine de combler, et l’on décèle que ce n’est pas malgré que mais parce que son auteur n’a pas souhaité devenir analyste. Autrement dit, l’un des problèmes les plus épineux avec lequel les analystes ont à se débrouiller serait en fait… de vouloir l’être. Cela n’empêche pas de tenir des discours tout à fait rigoureux qui en démontrent l’impossibilité, contradiction qui nous rappelle, s’il le fallait, qu’analyste n’est pas une pure fonction.
Pour le dire autrement, la prise dans le langage qui est le propre de la condition humaine suppose toujours des dynamiques d’aliénation au signifiant, avec tous ses probables destins dont celui de la dégradation en signe avec ce que cela comporte de suggestion. Une cure analytique n’est heureusement pas sans effets sur ces processus dans la mesure où elle permet de faire l’expérience d’une confrontation non pas traumatique mais féconde au manque dans l’Autre. Il n’en reste pas moins qu’elle ne transforme pas un homme en autre chose, analyste ou pas.
Paul Kretzschmar, juin 2026