Quelques remarques, en après-coup, pour en susciter d’autres

L’initiative de reprendre un travail de réflexion sur la Shoah nous est venue de livres qui en parlaient sous une forme romancée. Cette tragédie de l’Histoire n’y était plus évoquée sous la forme de récits, de témoignages ou de travaux d’historiens mais devenait un moyen de figuration pour des fictions romanesques (cf. Les Bienveillantes) ou filmées (le film de Bénigni). On se souvient que cette forme d’expression concernant la mémoire de la Shoah a suscité des controverses, au cours desquelles furent dénoncées une atteinte portée à la mémoire de la réalité subie par les victimes du fait de son usage pour des productions de fictions. Cette objection recevable, ne devait cependant pas nous empêcher de nous questionner sur ce que signifiait cette évolution du discours sur la Shoah. L’hypothèse retenue fut de l’entendre comme un travail de mémoire. Après le temps de la sidération qui suivit la Deuxième Guerre Mondiale, puis celui de la remémoration qui débuta après le procès Eichmann et qui culmina avec le film Shoah de Lanzmann, adviendrait un temps de « métaphorisation » de la dimension traumatique de cette tragédie de l’histoire.

Du point de vue de l’analyste, la nécessité subjective d’un travail psychique visant à élaborer la dimension traumatique s’impose à nous dans notre pratique, afin que le sujet cesse d’en être l’objet. La seule commémoration mémorielle ne maintiendrait-elle pas une modalité de répétition dont le sujet ne cesserait pas de pâtir ? La mise en fiction du trauma ne serait-elle pas une manière de sortir d’une position passive et subie pour se faire l’auteur d’une autre histoire refoulant la précédente, permettant un certain détachement du trauma qui ne serait pas une perte mémorielle mais une manière de se souvenir sans pérenniser une identification victimaire et ainsi de pouvoir vivre au présent ?

C’est avec ces questions que nous avons entrepris la lecture de romans dont les auteurs (Littell, Mendelsohn, Claudel) montraient une manière singulière de faire avec le trauma. Mais n’est-il pas abusif de plaquer la notion psychanalytique de trauma sur  les incidences subjectives du fait génocidaire ? Rappelons que l’usage consacré de ce terme vise à rendre compte de l’irruption d’une réalité insoutenable pour un sujet parce qu’impensable au moment où cette réalité est vécue. Ce qui est insoutenable, c’est la signification qui s’impose au sujet et c’est contre elle qu’il s’oppose dans un premier temps. Elle va se répéter au niveau de sa réalité psychique en vue d’une élaboration possible. Les conditions du trauma et de son destin dépendent en grande partie de l’économie subjective précédant le trauma et plus particulièrement du type de lien à l’objet. Rappelons surtout que pour Freud, le paradigme du trauma originel réside dans la découverte de la différence des sexes par l’enfant, représentée sous la forme imaginaire d’une castration. Ainsi, pour le psychanalyste, le trauma c’est l’irruption du sexuel en tant qu’il introduit le manque à être et une jouissance qui subvertit le sujet.

Cette conception du trauma peut-elle s’appliquer pour évoquer l’humainement impensable  des souffrances induites par les crimes de masse ?

On pourrait en douter quand on remarque que l’événement traumatique génocidaire ne présente pas la question du manque  sur le mode de la représentation (la castration) mais sur celui du meurtre réel. Qui plus est, de meurtres commis au nom d’un Etat ou de ceux qui allèguent le représenter et le défendre contre ceux qui sont fallacieusement accusés de menacer sa pureté et son identité du fait d’une différence réelle ou imaginaire.

Mais n’y a-t-il pas une dimension traumatique quand un sujet vivant dans son pays se voit menacé dans son existence même du seul fait qu’il existe singulièrement ? Celle-ci ne se trouve-t-elle pas amplifiée par le fait que lui est opposé une terreur d’Etat, alors que nous attendons habituellement d’un Etat la garantie du droit et de la justice ? Ainsi pouvons nous reconnaître une dimension traumatique au fait que la terreur d’Etat anéantit réellement les bases d’un ordre symbolique auquel toute subjectivité se réfère. Mais est-ce un trauma de même nature que celui que nous rencontrons dans notre pratique ?

Pas tout à fait, mais la conception psychanalytique du trauma trouverait cependant quelque crédit pour penser les souffrances induites par les tragédies de l’Histoire si nous considérons que nous transférons sur l’Etat et les valeurs d’une culture la bienveillance que nous avons placé dans nos figures parentales. La violence d’Etat, quand bien même ne serait-elle pas sexualisée en soi, le devient par le sens que ne peut s’empêcher de lui donner celui qui la vit. Et ce sens nous est dicté par la caractérisation sexuelle de l’Inconscient qui peut se manifester, par exemple par un vécu paradoxal de culpabilité, alors qu’on s’éprouve comme victime ou identifié comme tel.  Cette problématique rend compte de cette nécessité, pour s’en défaire de ne pas cesser d’en parler comme semble le montrer la continuelle publication de récits ou romans sur le crime de masse.

Il semble d’ailleurs que c’est ce qui fut à l’oeuvre dans notre groupe. Après avoir évoqué ce travail de mémoire romanesque, nous sommes revenus à l’histoire (Bensoussan…) puis à une étude des autres crimes de masse (Cambodge, Rwanda, Arménie). Comme si la « métaphorisation » rencontrait les limites de la fiction et nous ramenait au réel. Ces limites me paraissent consister dans le fait qu’elle n’est et ne peut être que la fragilité de l’acte singulier d’un auteur. Or c’est cela même qui est mis à mort dans le génocide, précédant le meurtre lui-même : les droits qui devraient être imprescriptibles du sujet humain à s’exprimer. C’est ce que réaffirment l’auteur et l’artiste face à un retour toujours possible d’un Autre, tel l’Etre suprême en méchanceté évoqué par Sade. Ces créations nous rappellent la fragilité de la civilisation et ses perversions possibles.

Il m’a semblé que si nous pouvions entendre ce caractère salutaire de la création permettant un nouveau discours sur les crimes génocidaires, mais aussi d’en reconnaître les limites, il nous est apparu que ceux-ci étaient rendus possibles par le passage du singulier au collectif et les modifications de la subjectivité que ce passage permettait. Bien sur, nous allons convoquer à nouveau Freud et son texte prémonitoire sur la Psychologie des foules. Si le collectif amplifie certains aspects de la psychologie du Moi, il semble plus particulièrement décupler la dimension suggestive du lien quasi hypnotique à un meneur ou à certains mots d’ordre avec son corollaire, le rejet de la faculté de juger soit la haine de la pensée et donc la propension au passage à l’acte. L’effet de la suggestion hypnotique n’est pas une rencontre de la préhistoire de la psychanalyse. Elle repose sur des dispositions structurelles du narcissisme à la jouissance inhérente à la croyance dans une réalisation possible du Moi-Idéal.

Pour conclure provisoirement ces propos, je soulignerai que notre travail s’est arrêté sur une mise en série  des meurtres de masse. Le caractère désespérant de cette répétition, devant laquelle les enseignements de l’Histoire s’avèrent sans effets, nous a peut-être découragé de poursuivre. Mais simultanément cette mise en série nous a permis de dégager les ressorts de ces folies collectives qui relèvent d’une pathologie du lien social précédant les meurtres de masse.

Peut-être aussi que le temps était venu de prendre un peu de distance avec l’horreur, non pas pour faire comme si elle n’avait pas existée, mais plutôt pour nous dessaisir des identifications qu’un tel travail suscite, pour pouvoir y penser autrement. En attendant une autre occasion de relancer notre travail.

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