Du malaise au fétichisme dans la civilisation

Avec la Révolution française (en fait celle de la modernité), Saint-Just avait pu penser que le bonheur était devenu une affaire politique. Ceci impliquait qu’il revenait au pouvoir politique de réaliser, ici bas, le paradis que l’Ancien régime, de nature théologico-politique, avait laissé prudemment, dans l’au-delà. Cette bonne intention d’assurer le bonheur de son prochain a engendré, pour réduire les démentis du réel, des régimes politiques totalitaires et sanguinaires.
Freud s’est départi des aspirations de la Belle-âme en constatant que la quête du bonheur se heurtait à des obstacles structuraux qui relevaient des contraintes exercées par la vie collective sur celle de l’individu. L’état de dépendance de l’infans le conduit à s’assurer de l’amour de l’Autre pour sa survie. Il est ainsi conduit à refouler ses aspirations pulsionnelles, toujours partielles, qui pourraient contrarier cet amour qui s’adresse à la personne totale.

Mais ce refoulement suscite une frustration et une exacerbation des formes imaginaires du désir, lesquelles entrainent un nouveau refoulement. Il y aurait donc, pour Freud, une insatisfaction structurelle à l’aspiration au bonheur que seule la voie sublimatoire serait susceptible d’amender.

Le refoulement freudien prend appui sur un interdit qui revêt une signification paternelle comme l’illustre le mythe du père de la horde et le complexe d’Œdipe.

Aujourd’hui, où un pouvoir économique anonyme et apatride s’est substitué au politique, la signification paternelle, propre au théologico-politique, ne semble plus pouvoir faire limite, du fait de son déclin, à l’immixtion des objets caractéristique du développement de l’économie financiarisée.

Cette transposition des valeurs dans la culture a pour incidence manifeste la manière dont s’exprime la souffrance psychique des sujets aujourd’hui. Comme on a pu le constater depuis maintenant plusieurs décennies, la prévalence des névroses au temps de Freud a laissé place à la dépression, aux addictions et aux agirs.

Au delà de cette clinique manifeste, nous avons affaire à un rapport à l’objet qui relève de la fétichisation et cette prévalence dans l’imaginaire contemporain a des incidences sur les demandes d’analyse. Il convient de se souvenir que Marx avait évoqué la fétichisation de l’objet dès lors que celui-ci était affecté d’une valeur d’échange et que cela avait un effet de chosification sur les acteurs du processus de production. C’était une manière de concevoir que la fétichisation avait des incidences sur la dimension discursive du sujet. A un niveau plus intime, le propre de la fétichisation c’est qu’un pouvoir sur la jouissance est attribué à un objet, ce qui confère au Moi une certitude, laquelle court-circuite la demande susceptible d’être adressée à un sujet-supposé-savoir.

Ainsi, la désaffection des demandes d’analyse ne relève pas seulement des caprices de la mode, mais d’un déplacement du savoir vers l’objet réel ou virtuel lequel obture la fonction de l’objet pulsionnel et la division du sujet.
Le malaise dans la civilisation aujourd’hui s’exprime donc sur le mode d’une hypomanie généralisée associée à des conduites addictives et à une dépression latente qui se manifeste par un deuil impossible dès lors que l’objet réifié vient à manquer. Cet objet avait, de fait, une fonction contra-phobique vis à vis du manque de l’Autre. C’est dans ces circonstances que le sujet contemporain éprouve une souffrance, rattachée dans un premier temps à un événement considéré comme traumatique. D’où la vogue actuelle d’une telle clinique du trauma et des réponses sociales et psychothérapiques visant à gérer une crise.
C’est souvent sur ce mode et dans l’ambiguïté de la demande qu’on s’adresse à un psychanalyste. Lequel aura à charge de permettre au sujet de faire l’expérience de l’usage de la parole qui a pour effet d’instituer l’objet comme structurellement perdu et, de ce fait, causant sa division et son désir.

N’est-ce pas cette division et l’inaccessibilité de l’objet de la pulsion, lesquelles démentent toute aspiration à la maitrise et au bonheur, qui seraient insupportables à l’idéologie de la gestion et de l’évaluation qu’impose la financiarisation de l’économie, et qui suscite la haine de la psychanalyse ?

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