Molloy, de l’impuissance à l’impossible

L’œuvre de Beckett a fait l’objet de multiples lectures, dont de très savantes, qui tranchent d’ailleurs avec l’écriture même de l’auteur dans laquelle le savoir est soigneusement mis en échec. En supplément du texte, j’ai choisi de ne lire que deux commentaires moins universitaires, ceux de Bataille (« Le silence de Molloy »), d’Anders (« Être sans temps. A propos de la pièce En attendant Godot ») – ce dernier, comme son titre l’indique, ne portant pas sur Molloy – ainsi que celui de Jean-Jacques Mayoux situé en fin d’ouvrage. Bien entendu, plusieurs lectures sont possibles, d’où le fait que l’interprétation fasse question. Delphine Horvilleur rappelle à l’occasion le propos d’un de ses professeurs de théologie selon lequel ne retenir qu’une lecture d’un texte, c’est le réduire à l’un des sens. On pourrait aller plus loin et refuser la réduction au sens, comme nous y invite Beckett. Y a-t-il néanmoins quelque chose comme une « bonne » interprétation ? La psychanalyse relève moins de bon ou de mauvais que d’éthique, et l’interprétation n’est bien entendu pas un commentaire quelconque mais une manifestation du désir de l’analyste qui fait prévaloir la fonction de la parole jusque dans sa forme.

On peut faire de Beckett une sorte de témoin de l’époque, c’est du moins ce que fait Anders, par endroits, en reconnaissant sous les traits des personnages beckettiens l’homme absurde, non plus jeté au monde comme chez Heidegger mais jeté du monde par les formes modernes d’aliénation. Encore faut-il préciser que l’aliénation peut prendre des formes variées. En l’occurrence, elle désigne avant tout la réduction de l’homme à un système mécanique dans la sphère du travail et trouve son prolongement en dehors : dans la société de consommation, où l’homme devient l’objet de ses objets. La détresse que ne peut manquer de causer ce régime se dissimule habituellement derrière une foule de distractions dont le caractère dérisoire point dans le récit des aventures de Molloy : « les citadins […] ont tellement besoin d’être encouragés, dans leur dur labeur, et de ne voir autour d’eux que des manifestations de force, de joie et de cran, sans quoi ils seraient capables de s’effondrer, en fin de journée, et de rouler par terre » (p.32). On pourrait ajouter, sans trop s’éloigner de la pensée d’Anders, un témoignage en négatif : celui de l’impuissance humaine, par contraste avec la course à la toute-puissance technologique dont les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki furent, toujours pour Anders, l’emblème. L’impuissance, tout particulièrement celle du corps, est patente dans Molloy. Mais faire de Beckett un simple témoin de son temps serait aussi l’y enfermer. L’auteur, à sa manière, dit aussi quelque chose d’un universel.

Molloy n’est pas non plus n’importe quel texte de Beckett, même si, d’une œuvre à l’autre, la filiation ne fait pas de doute (en tout cas dans l’écriture). Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de s’attarder sur les changements apparaissant au fil des textes, en lisant des œuvres plus tardives telles que L’innommable ou Comment c’est.

Le contenu narratif de Molloy peut paraître maigre, je le crois en tout cas secondaire dans la mesure où – indépendamment d’une orientation analytique – l’auteur privilégie un travail de l’énonciation, mais rien n’empêche d’en dire quelques mots.

Il y a très peu de descriptions dans le récit. On ne sait pas très bien qui est Molloy, et dans cette interrogation le « qui » peut paraître de trop car il est à peine. Sa mère le prend pour son père – à peine nommé par ailleurs –, l’agent de police le prend pour sa mère ou en tout cas confond leurs (pré)noms, la différence n’étant pas bien certaine dans le texte lui-même. Il y a comme un problème de place qui se prolonge dans l’inextricable difficulté à se placer. Molloy n’est jamais sorti de sa région maternelle, ne s’y retrouve pas non plus. C’est tout juste s’il se trouve un refuge littoral (littéral ?) avant de se perdre en forêt. Est-ce une coïncidence si le seul décor d’En attendant Godot, pièce écrite dans la foulée de Molloy, est un arbre ?

Molloy est boiteux, faible, puant, laid, irrésolu, myope, il a quelque chose du déchet et du déchu. Du châtié ? La culpabilité ne paraît pas loin. Ses trésors d’ingéniosité calculatoire s’appliquent à des problèmes qui ne se posent pas, qu’il s’agisse de la mathématique des pets ou de la logistique des pierres à sucer sensées permettre de lutter contre la faim. Il fait tache mais reste assez poli pour vouloir en limiter les effets ou réparer l’ordre qu’il est venu déranger, par exemple en remplaçant de sa personne un chien qu’il écrase, ce qui lui vaut de séjourner dans la demeure d’une espèce de Calypso aux intentions énigmatiques. Si besoin il fait le mort, comme ces animaux qui veulent éviter un prédateur. Son histoire en reste ne se termine pas autrement : « Molloy pouvait rester, là où il était » (p. 125), c’est-à-dire en lisière d’une forêt, encore une b’ordure. Mais son histoire se termine-t-elle, d’ailleurs ? Ne devrait-elle pas d’abord commencer ?

Moran, parti sur les traces de Molloy, à supposer que son existence soit susceptible d’en laisser, finit par lui ressembler. Cette mission, qui s’enlise rapidement dans une vanité vertigineuse, lui est confiée par un dénommé Youdi dont le mystère qui l’entoure rappelle l’ambiance du château dans le roman éponyme de Kafka. Pour son bien (comme dirait l’autre), Moran fait preuve d’une attitude tyrannique envers son fils, et s’il dit chercher à se faire haïr, on se demande encore une fois qui hait qui.

Les pérégrinations de Molloy et de Moran ne sont pas sans résonnances mythologiques. Les fantasmes sous-jacents aux deux parties ont quelque chose d’un Œdipe éclaté. Le sadisme de Moran envers son fils rappelle notamment un envers de l’Œdipe : la haine du père qui dévore ou tue ses rivaux de fils pour conserver sa place, telle qu’elle est mise en scène dans les premiers temps de la Théogonie (voir le saisissant tableau de Goya), les mythes de la horde primitive ou d’Œdipe lui-même. On peut toutefois se demander si, dans la mesure où ce sont les fils qui inventent les mythes, ce n’est pas là un fantasme du fantasme du père, ce qui nous ramène sur un terrain œdipien bien connu.

S’il n’y a pas d’énonciation pure, je crois que c’est de ce côté que se déploie la recherche de Beckett. Dans Molloy, l’écriture est pour le moins déconcertante. Les phrases qui se suivent sans raison apparente ou se contredisent et ne se terminent pas toujours, les jeux de langue ressemblent parfois à des passages d’Ulysse, et l’on sait que Beckett en a côtoyé l’auteur. Son écriture est cependant nettement moins savante et allusive que celle de Joyce. Ce n’est pas une question de culture universitaire. Chez Beckett, l’acte d’écrire s’inaugure d’une renonciation au savoir et cette mise en échec du savoir en affecte le voisinage : la représentatbilité, la nommabilité, la maîtrise, l’ontologie, le sens. Renonciation à sa langue maternelle également, pour le français, une langue plus pauvre (sic). Son œuvre peut se lire comme le témoignage d’une possibilité d’écrire malgré cela, peut-être même à cause de ça.

Molloy fait partie de ce qu’il faudrait appeler, à l’instar de la théologie négative, une littérature négative que je qualifierais de radicale dans le sens où il ne s’agit pas de nier certains attributs de l’être mais l’ontologie elle-même. La théologie radicale a aussi ses radicalités, comme dans certaines exégèses qui s’apparentent à un athéisme en faisant de Dieu le nom d’une place vide, une présence de l’absence. Il va sans dire que cette approche diffère de l’usage courant de la religion comme pourvoyeuse de sens, ce dont le phénomène sectaire est une espèce d’acmé. Comme les anthropologues l’ont remarqué, les mythes ont pour fonction de dire quelque chose des structures de l’humanisation, et les textes religieux peuvent se lire de cette manière. On ne s’étonnera donc pas que ces exégèses fassent écho au discours psychanalytique, qui rappelle que le sujet n’est pas l’être et que le désêtre en est même le prix. Il eut été étonnant de ne pas en retrouver l’intuition chez les écrivains qui ont de longue date précédé les psychanalystes sans le savoir.

Que l’écriture de Beckett déroute n’est donc peut-être pas dénué d’intérêt. Ce n’est pas simplement une histoire d’échecs, c’est aussi une mise en échec des attentes du lecteur. Pour lui aussi, ça ne fonctionne pas, ça rate et il reste sur sa faim, peut-être ira-t-il à son tour sucer des pierres. Ce ne fut pas mon cas. Pourtant, ce dysfonctionnement fonctionne autrement, ce qui ne devrait pas nous surprendre. Derrière la dualité freudienne des pulsions de vie et de mort, parfois réduite à une sorte d’affrontement épique entre éros et thanatos, il y a un jeu de forces de liaison et de déliaison dont seule l’intrication est pérenne. Dans la clinique, la très banale demande de sens sur le symptôme qui amène un sujet en analyse occulte un trop de sens dont le symptôme est lui-même le produit. La déliaison, en défaisant le sens déjà-là, a aussi pour fonction de relancer la parole : ceci n’est pas seulement cela, mais aussi autre chose. Apprendre à rater la chose occupe donc une part non négligeable du travail de l’analyse. N’est-ce pas également la proposition de Beckett ? « Jamais rien d’autre. D’essayer. De rater. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux » (Samuel Beckett, Cap au pire). S’il arrive que la promotion de l’échec prenne, à l’insu du promoteur, des formes morbides, elle est d’abord chez Beckett une invitation à remettre la parole au travail et à introduire de l’écart, puisque « tout langage est un écart de langage » (p.160).

Ce n’est donc pas un échec de la langue mais un échec dans la langue. En ce sens, je crois que Bataille, lorsqu’il lit Molloy comme une allégorie de l’angoisse existentielle, réduit le côtoiement du réel à une cause de détresse alors qu’il peut aussi bien être ce qui fait causer tout court. D’ailleurs, je n’ai pas trouvé de trace de douleur chez Molloy ou Moran, ni de lamentation, ni de plainte, tout juste un constat. Il faut imaginer Sisyphe, sans plus de précision sur ses états d’âme. Au demeurant, un Sisyphe (incisif ?) pas dénué d’humour, mais dans un genre sérieux. Si l’auteur ne plaisante pas avec ça, c’est que le réel est aux commandes. On croirait presque à de l’humour juif.

Il est vrai que dans Molloy l’insistance de la déchéance des « héros » interpelle. « Être dans l’impossibilité de bouger, ça doit être quelque chose ! » (p.193) fait dire Beckett à Moran. Mais l’impuissance n’est pas forcément un arrêt sur image. Elle peut n’être qu’un point de passage, une représentation qui manifeste dans l’imaginaire une tentative d’approche de l’impossible. Il m’est arrivé d’entendre l’histoire d’un homme aux tendances dépressives auquel une amputation avait inspiré un soulagement, voire un élan vital. La belle jambe ! Pour combien de temps ? On peut regretter une telle confusion dans la mesure où ce quelque chose en moins est une affaire de langage, mais cela illustre les formes imaginaires qu’il peut revêtir. Beckett se ferait plutôt un sans d’encre, car la mise en récit peut être une manière de s’en défaire et il me semble que c’est ce qui se produit pour lui, vu ses textes plus tardifs. Reste une écriture qui persiste à tourner autour d’un impossible sans prétendre y échapper. Ecriture un peu folle, pas du tout, mais qui ne prétend pas dire ce qui est, ce qui accessoirement la distingue d’un discours délirant. 

Paul Kretzschmar, août 2025

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