Je commencerai par dire quelques mots au sujet de notre cartel ainsi que du GEPG, pour les présenter bien entendu, mais aussi parce que ce qui s’y passe n’est pas sans écho avec la question qui nous rassemble aujourd’hui et nous ressemble parfois.
Notre cartel est composé d’Ariella Cohen, Nizar Hatem, Martine Petit, Albert Maître, Daniel Augrain, Catherine Carpentier et moi-même, Paul Kretzschmar, tous membres du groupe d’études psychanalytiques de Grenoble, sans oublier Franco Quesito, membre de Soto la Mole.
La dynamique de travail au sein de notre cartel a reflété la manière dont chacun s’est senti interpellé par le sujet, au croisement de la grande histoire (celle des guerres au Liban ou de la Shoah par exemple) et de son histoire personnelle, interpellé comme sujet social exposé à des manifestations de haine, interpellé comme sujet parlant, la haine étant un autre propre de l’homme, interpellé enfin comme membre de l’inter-associatif européen de psychanalyse devenu pendant un temps scène de conflits violents qui y ont paralysé le travail. Indépendamment de la fonction de relance que peuvent avoir les échanges au sein de l’inter-associatif, les événements récents (je pense bien entendu à l’amendement 159 au PLFSS et, dans une certaine mesure, à la proposition de loi n° 385) donnent à penser qu’une cohésion relative au sein des analystes permet de mieux faire entendre leur voix et de continuer à promouvoir la fonction de la parole dans un contexte où la vie psychique est réduite à la santé mentale puis la santé mentale à des processus chimico-physiologiques.
Notre travail en cartel (puisque c’est toujours de lui dont il s’agit) nous a amené à interroger aussi bien la guerre civile athénienne à la fin du IVème siècle que les guerres du Liban, la fureur de Kohlhaas dans le roman de Kleist et même l’humour juif dans le contexte de la Shoah. Ce que l’on pourrait prendre pour un morcellement reflète plutôt un type de lien entre analystes, au niveau de notre groupe comme du GEPG dans son ensemble. Pour reprendre le mot d’un participant, nos échanges ont fait rencontre. Chacun y est allé de ses questions, de sa parole et de son écoute, quitte à ne pas être d’accord, quitte même à dire une connerie. Il n’y avait pas de discours pour faire autorité mais seulement la manière dont chacun pouvait témoigner de l’expérience analytique. Au niveau du GEPG, cette manière de travailler fait enseignement et transmission de la psychanalyse.
Un rien a fait lien, dans le sens où une condition essentielle de ce travail était de s’articuler autour d’une place vide. C’est un thème que j’aborde dans mon texte à partir du mythe freudien de la horde primitive, en disant que toute institution, et par suite tout membre de ces institutions (et sujet parlant, cette place vide étant aussi pour lui cause du mouvement de la parole), a à porter la marque du pacte fondateur par lequel cette place est vouée à rester vide. Chez les grecs, on trouve déjà des réflexions sur le méson (on croirait entendre parler d’un lieu hospitalier), lieu organisateur du partage et de la rotation des charges dans la sphère publique, toujours exposé cependant à devenir un terrain d’affrontement pour des intérêts particuliers. Comme quoi les inquiétudes contemporaines à ce sujet ne sont pas tout à fait nouvelles. Il reste qu’un échec à préserver ce lieu installe un climat propice à la haine et à la guerre, tout cela n’étant pas sans rapport avec l’impossibilité de faire de la psychanalyse une conception du monde. En ce sens, prendre position sous la forme d’une opinion univoque et obligatoire est anti-politique, ou pour le dire autrement une bonne politique est celle qui préserve la faculté de désirer.
Court interlude :
Deux rabbins sont à l’arrière d’un taxi à New York. L’un dit à l’autre : « Je suis petit et médiocre. Je suis inexistant. »
L’autre renchérit : « Quant à moi, je suis poussière de poussière, fumée inconsistante, informe et ridicule. » Le chauffeur de taxi se retourne vers eux et s’exclame : « Mais enfin, Messieurs les grands rabbins, si avec votre sagesse, vous êtes poussière et fumée, alors moi, je suis un néant de néant, un déchet minable, un résidu … »
Les deux sages se tournent immédiatement l’un vers l’autre et disent : « Non mais, pour qui se prend-il celui-là ? »
La pointe de vérité derrière l’humour, c’est la question du désêtre valant comme prix de la subjectivation, avec les conséquences que l’on peut imaginer s’agissant des passions de l’être.
Bien entendu, le GEPG n’est pas un pays de Cocagne, ses membres ne sont pas des saints, pas même des rabbins. Ce qui s’y passe tient autant du symbolique que du diabolique en tant qu’ils sont impliqués ensemble dans le dialogue, intrication des processus de liaison et de déliaison dont on trouve là encore des racines grecques sous la forme de la diàlusis, qui désigne à la fois une opération de détissage et de retissage. Du reste, penser que l’on a pu dire une connerie n’est pas toujours agréable, même si cela vaut mieux que d’y rester accrocher, et il arrive en écoutant la parole d’un autre qu’on ne soit plus tout à fait certain de ce qu’on pensait savoir ou avoir compris. Mais s’il s’agit du prix à payer pour relancer le désir et pérenniser le lien entre analystes, celui-ci ne paraît pas si élevé, en tout cas moins que celui de la censure, du conformisme ou de la rivalité pour quelque place de maître.
Pourtant, le fait que le thème retenu nous interpelle à ce point aurait pu faire obstacle à sa mise en discussion, car il y a quelque chose d’un insoutenable scandale de la haine, à fortiori quand elle se traduit par des passages à l’acte d’un degré de violence sidérant. L’urgence pourrait pousser à répondre par un court-circuit moralisateur ou pire, par cette espèce de morale d’élite universitaire qui veut se faire passer pour une éthique. Ce ne sont en effet ni les préceptes de la bienveillance ordinaire ni une sorte de doctrine psychanalytique freudo-lacanienne posés comme des modalités a priori de jugement et d’orientation des conduites humaines qui sont susceptibles de transformer la haine, comme d’ailleurs toute autre passion, mais une pratique de la parole comme y invite la psychanalyse en acte, en impliquant une écoute. Cet abord éthique, à partir de la parole donc, permet notamment d’entendre, dans l’après-coup, que ce qui s’éprouve comme haine signifie parfois la difficulté d’un travail de séparation.
Nos discussions ont souvent tourné autour de la question de la mémoire, à partir de ce que l’on pourrait qualifier de décrets d’amnistie dans les contextes de la guerre civile dans l’antiquité grecque (en 403 avant J.-C., d’après les analyses de Nicole Loraux) et les guerres du Liban (en 1991) qui ressemblent à s’y méprendre à la loi d’amnistie de 1999 en Algérie, abordée dans un contexte antérieur lors du séminaire du GEPG, ou cette autre amnistie qui ne dit pas son nom, amnistie de proximité dans un village de la vallée du Grésivaudan dont les descendants de résistants et de collaborateurs se sont longtemps côtoyés comme si de rien n’était. Amnistie qui n’est pas très loin d’une amnésie en ce qu’elle ne fait pas mémoire mais s’efforce au contraire d’effacer les traces, pensant effacer les crimes. En passant, je ne peux que recommander la lecture de l’excellent ouvrage de Marwan Chahine, Beyrouth, 13 avril 1975, qui, au lieu d’empiler des faits, explore toutes les constructions mais surtout promesses de destructions qui prolifèrent à partir d’une ignorance instituée. Mémoire encore concernant la Shoah dont les récits historiques et intimes n’ont disparu ni des bibliothèques ni des programmes scolaires d’histoire mais dont on se demande s’ils concernent encore nos contemporains. A chaque fois, on retrouve la réitération d’une non-inscription et la réitération parce que non-inscription, comme une forme de forclusion dont on sait les effets paranoïagènes. Elle permet, entre autres choses, de préserver un mythe de pureté, notamment des origines, à partir duquel l’étranger prend la figure de l’ennemi.
La paranoïa peut même devenir, dans les régimes totalitaires, un déterminant essentiel des modalités de l’exercice du pouvoir. L’enquête de Justine Augier nous en donne un aperçu dans le contexte syrien à partir de l’histoire et des déboires de Razan Zeitouneh, avocate engagée dans la défense des droits de l’homme et de tous les hommes, disparue en 2013.
Dans une version romanesque, en tout cas romancée, le Michael Kohlhaas de Kleist peut être lu comme une quête de justice dans laquelle une demande de réparation conduit à des actes de destruction. Kohlhaas a bien été victime d’une injustice et le Prince a failli à sa fonction de garant d’un ordre légal. Mais son désir d’annihiler ses adversaires sous le commandement autoproclamé d’un Dieu purificateur, peu importe le prix puisqu’il y laissera sa vie, a quelque chose d’une folie motivée par un sentiment d’inexpiable (pour reprendre le terme de Jacques Nassif). Notons tout de même que c’est la mort de sa femme, au cours d’une tentative pour se faire entendre, qui constitue un point de bascule dans la violence. Perdre sa femme, c’est aussi perdre ce qui représente son manque, ce qui ne dégage pas un manque mais son contraire.
En passant, malgré les différences immenses de contexte, je me demande si Luigi Mangione ne fait pas figure de quelque Kohlhaas des temps contemporains, mais je me garderai de formuler un jugement là-dessus.
La paranoïa ne résume évidemment pas la question de la haine, elle ne fait que la présenter avec une acuité particulière. Il existe une haine ordinaire, à des degrés divers, dont Lacan avait repéré une forme archaïque dans l’invidia transparaissant dans le regard adressé par un nouveau-né à son frère de lait au sein. On entend le sous-texte : lui, l’objet, il l’a, et l’ayant, il m’en prive. Mais s’il venait à disparaître… Comme le rappelle le texte d’Albert, il y a méprise entre les registres dans la consistance imaginaire donnée à l’objet a. En tant que parlant, un sujet a la possibilité de s’en déprendre, mais l’opération requiert une série de conditions qui ne vont pas de soi. On pourrait se demander si la dynamique des sociétés contemporaines ne participe pas, justement, à les entraver, notamment en promouvant la course à l’objet comme motivation première des conduites humaines et l’identitaire comme bouée de sauvetage existentielle, faute de savoir à quel saint se vouer. Pour autant, la perte de consistance de la fonction symbolique, repérée et répétée, ne met fin à la prise des sujets dans le langage, ce qui, à supposer même que cela puisse signifier quelque chose, rendrait obsolète le travail que nous faisons en association et auprès de nos patients.
Cela n’empêche pas des formes d’inquiétude, que je me permets de résumer ainsi : comment répondre à la haine ? Nous avons abordé l’humour comme une forme de réponse à partir d’une contribution d’Ariella, plus précisément de l’humour juif dans le contexte de la Shoah. Mais comment peut-on rire de la Shoah, surtout quand on est juif ? Je retournerais plutôt la question : comment peut-on ne pas en rire, surtout quand on est juif ? L’humour dans ce cas n’est pas une indécence par manque de sérieux mais témoigne au contraire du poids écrasant et traumatique des évènements. Comme le mot d’esprit, l’humour déplace.
L’un des traits d’humour rapportés par Ariella est à cet égard exemplaire.
Il raconte l’histoire de deux juifs projetant un attentat contre Hitler. Le jour J, ils attendent le passage de son convoi prévu pour midi. 12h05 il n’est pas là, 12h10, 12h15… L’un d’entre eux se désole : « Oy, mon Dieu, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé… ».
Dans cette histoire, à plusieurs titres, Hitler n’est en effet pas là où on l’attendait.
S’il ne change rien à la réalité, l’humour met en jeu le langage dont nous savons les incidences sur la manière dont un sujet se trouve affecté par un évènement. Pour reprendre le titre d’un recueil de témoignages de rescapés des camps, « sans l’humour nous nous serions suicidés » (Haya Ostrover, 2009). Il va de soi que l’humour ne fait pas disparaître la haine. En revanche, il permet, pour celui qui en est l’objet, de s’affirmer comme sujet et de ne pas répondre en miroir à la haine par la haine. Cela n’en fait pas pour autant une méthode. On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde…
Mais la question « comment répondre à la haine ? » renvoie aussi, peut-être surtout, à un souci de pacification. Celui-ci peut nous ramener au problème de la morale évoqué précédemment, et d’une manière générale à la tentative de poser quelque but à atteindre en amont de l’acte de parler. Morale : faut pas s’y fier. Il n’y a rien d’autre à attendre que les effets de la parole. Reste, pour ceux que cette éthique engage, à ne pas céder sur leur désir.
Paul Kretzschmar, décembre 2025