Il est des idées reçues qui voilent les enjeux structuraux concernant la condition du sujet. Ainsi celles qui tendent à présenter le Shtetl comme un isolat dans un environnement hostile où se serait développé une forme de résistance culturelle à une assimilation inhérente au progrès scientifique et technique. Le théâtre yiddish ne se réduit pas à un particularisme ethnique. Il traite aussi de la problématique universelle du conflit entre les normes imposées par l’idéologie dominante dans le social et les aspirations singulières du sujet. Ainsi, le Dibbouk de An-Ski met en scène le conflit entre l’autorité patriarcale et, non pas seulement l’individu, mais son expression féminine. Il ne s’agit pas d’une particularité propre aux populations de l’Europe de l’Est puisqu’à la même époque on observe une véritable épidémie d’apparitions mariales dans la chrétienté qui ont été récupérées par l’Église et leur remise en cause du patriarcat fût diluée au point d’être méconnue.
Ce que le personnage de Léa remet en question dans le Dibbouk c’est les arrangements entre les pères au détriment des aspirations du sujet. Soit la préémminence de la signification phallique ravalée sur le pouvoir paternel. Plus exactement, il s’agit là d’une père-version dans la mesure où la signification phallique est rabattue et identifiée au personnage alors qu’elle s’impose à tous comme étant la loi fondatrice de la parole selon laquelle un signifiant ne se signifie pas lui-même mais renvoie à un autre signifiant. La castration est inhérente au langage et à la parole. Toute autorité qui s’arroge de la représenter est toujours dans le risque de l’imposture. D’autant plus que la représentation de la castration comme limite à la jouissance phallique échoue car, soit elle est présentée comme un aléa traumatique, un accident dans la continuité de cette signification, soit comme l’insuffisance de l’impuissance qui appelle sa correction.
C’est ailleurs qu’il faut faire porter notre attention pour prendre acte de ce qui peut faire limite à la jouissance phallique et qui relève d’une Autre jouissance mais qui, hors norme phallique peut voisiner avec la folie. Le personnage de Léa apporte à ce dilemme une réponse instructive puisqu’en étant habité par l’âme de Hanan il peut faire valoir à la fois son absence et sa présence, en bref il l’élève au niveau du signifiant montrant par là même l’imposture de l’arrangement des pères qui semble se cantonner à la gestion des biens. À ce titre, l’Autre jouissance qui spécifie le féminin ne s’y oppose pas mais au contraire, fonde un signifiant nouveau et a un effet de relance qui permet d’échapper à la langue de bois qui nous guette, dès lors que nous pouvons nous satisfaire d’un sens établi qui passe immanquablement pour du bon sens.
Poursuivons par la petite histoire rapportée par le Messager à la p. 40 de l’édition de l’Arche. Il est question d’un homme très riche dont le symptôme semble être de ne pas pouvoir dépenser son argent. Le Rabbi consulté l’invite à décrire ce qu’il voit par la fenêtre soit des gens dans la rue. Puis, il lui demande de se retourner vers un miroir présent dans la pièce et lui demande ce qu’il voit : Lui-même. Le Rabbi lui fait remarquer que si la fenêtre et le miroir sont en verre, le miroir comporte une couche d’argent qui ne fait que le refléter et le prive d’un regard Autre.
Bien entendu notre bonhomme se montre imperméable à une interprétation aussi subtile et qui anticipe le psychanalyste. Ce dispositif scénique a probablement dû vous faire penser au schéma optique de Lacan (Écrits, p. 673) où nous est présenté par ce montage les enjeux de l’acte analytique que nous pouvons transposer dans la situation où Sender consulte le Rabbi. Ce qui laisse à désirer chez le père de Léa c’est son attachement narcissique à sa propre image et surtout à l’objet (l’argent) dont il craint de manquer au point de ne pas pouvoir s’en défaire. Il semble réfuter l’interprétation du Rabbi mais vous aurez remarqué que celle-ci a porté dans la mesure où Sender lui demande s’il veut (se) payer (de) sa tête d’une part et que d’autre part en invitant l’assistance à participer à la noce il accepte la dépense. Mais le tragique surgit avec la mort subite d’Hanan dans les mains duquel on trouve le livre de la Kabbale, ce qui permet au messager de dire : qu’il a entrevu le secret et qu’il a été frappé. De quel secret peut-il s’agir alors que le sens qui s’impose à nous serait celui d’un acting où se joue sa propre disparition auprès de Léa du fait du choix paternel ? Ce secret à quoi pourrait ouvrir la Kabbale ne serait-ce pas que le sujet pourrait n’être représenté que par un chiffre, c’est-à-dire comme mort à lui-même ?
Revenons à ce dont cette séquence optique peut nous enseigner pour notre pratique d’analyste. L’argent qui constitue le miroir et renvoie à l’intéressé sa propre image n’officie pas seulement en tant qu’argent mais en tant qu’objet qui obture la dimension du manque le privant d’un laisser à désirer.
L’acte analytique a pour visée l’évidement de l’objet qui ne relève pas seulement d’un retournement de la pulsion (voir /être vu pour Sender) dont Freud nous disait déjà qu’il impliquait une séparation de l’objet mais d’une pratique de l’association libre qui impliquant la substitution signifiante déchoit tout signifiant de sa prétention inéluctable à faire univers car, en faisant signe il recélerait l’objet.
Admirons le génie de ce théâtre Yiddish où dans des conditions peu propices, mais peut être aussi du fait de la pénurie qui caractérisait le contexte existentiel des juifs de l’Europe de l’Est, ont jailli des formes culturelles qui ont été à l’essentiel de l’éthique de la condition humaine : la responsabilité qui lui incombe de soutenir la fonction de la parole comme constitutive du sujet désirant.
Albert Maitre, janvier 2026