Qu’est-ce que ça me chante ?

Lorsque l’on s’interroge sur ce qui peut se dire dans ce qui se chante, il me semble que l’on ne peut faire l’impasse sur les conditions de production de la musique et leur évolution. En la matière comme dans d’autres domaines, le numérique a entraîné des bouleversements considérables dont je ne crois pas que les implications aient été véritablement interrogées.

Le mariage entre plateformes de streaming et algorithmes permet en effet de produire une musique « à la demande ». Le consommateur peut désormais picorer à son gré dans l’immense réservoir de musiques disponibles quasi-gratuitement ou même laisser à une application le soin de déterminer, selon un algorithme de recommandation, les musiques à diffuser pour son bon plaisir. Je parierais volontiers que d’ici quelques années les algorithmes générateurs de données (souvent improprement désignés comme des « intelligences artificielles ») seront capables de générer « en direct » une musique elle-même conçue pour coller au plus près des préférences du consommateur, chant compris. On croirait presque avoir affaire à une machine diabolique construite par un lecteur malintentionné de Freud : elle repère une expérience de satisfaction et se charge de la reproduire voire de l’améliorer, avec les effets addictogènes que l’on peut imaginer.

Il n’aura échappé à personne que la production et la demande sont des termes dérivés de l’économie de marché, même si leurs origines sont plus anciennes. Ils indiquent ainsi clairement que la musique devient, pour une bonne part, une marchandise comme une autre, c’est-à-dire un objet supposé apporter la satisfaction la plus grande possible. A l’instar de ces rencontres entre sociétés très éloignées technologiquement et économiquement les unes des autres, et dont on sait l’issue la plus probable, le mariage entre l’industrie et la culture (ou l’art) a quelque chose d’un peu forcé, et quant à « divertissement », leur rejeton, on sait de qui il tient.

Peut-on encore parler de culture ou d’art quand ne reste plus de l’œuvre qu’un produit dont la « fonction de choc » est escamotée afin qu’il soit écoulé (écouté ?) le plus largement possible ? Je dois reconnaître que cette critique n’est pas nouvelle. On en trouve déjà une première version chez les membres de l’école de Francfort pour qui l’industrialisation culturelle était un moyen de massification des sociétés. Indirectement, Jean Ferrat la reprenait à son compte dans un article du Monde Diplomatique de mai 2004 en déplorant la standardisation de la musique ainsi que son extrême polarisation, quelque « hits » bien marketés attirant la quasi-totalité des écoutes d’un côté tandis que de nombreuses créations restent aux marges. Dernièrement, le top 10 des écoutes mensuelles sur Spotify en France nous donne par exemple le classement suivant : David Guetta (près de 36 milliards d’écoutes par mois), DJ Snake, Jul, Daft Punk, Ninho, GIMS, PNL, Aya Nakamura, Gazo et PLK (4 milliards d’écoutes par mois). En retouchant à peine un propos de Castoriadis dans le contexte des débats post-68, on pourrait dire que l’individualisme consiste à écouter tous la même musique sur la même application avec les mêmes écouteurs.

Mais qui sommes-nous pour juger ? D’après l’idéologie libérale, si ça marche c’est que c’est bon, ce en quoi elle n’a pas tort. Cela ne résout pourtant pas la question éthique, dont le registre commence là où la satisfaction s’arrête. Pour reprendre une métaphore que je crois avoir entendu chez Bruno Patino, l’économie des plateformes est conçue pour mettre les sujets dans la situation d’être un enfant dans un magasin de bonbons gratuits. Enfin, gratuits…

Et pourtant. Ce propos, assez général par ailleurs, néglige la persistance de la poésie, à entendre comme en botanique : même en hiver, elle ne perd pas ses feuilles. Dans la musique, qui est avec le cinéma l’un des cœurs de l’industrie culturelle, tout n’est pas que marchandise, ce qui n’empêche pas toujours un succès commercial, d’autant qu’on aurait tort de réduire les auditeurs à des consommateurs car, comme tout sujet, ils sont un peu cela et autre chose, et les réduire à cette identité reviendrait à leur refuser par avance cette qualité de sujet.

Lorsque l’on quitte le terrain des généralités pour se frotter à cette matière musicale concrète, tout particulièrement celle que nous propose Sylvie, on ne peut manquer d’entendre que ça raconte quelque chose et même quelque chose d’assez précis. Dans un discours souvent direct, toutes ces chansons racontent la difficulté de vivre. Il y a là peut-être un biais de sélection lié à la clinique, car aurions-nous eu la même impression en écoutant des artistes du top 10 Spotify français ? Pas sûr. L’expérience est en tout cas décoiffante.

Pour en rester à la sélection proposée, dans difficulté de vivre, il y a difficulté, mais il y a vivre.

Difficulté d’échapper aux normes sociales par exemple. La chanson d’Eddy de Pretto évoque la question des normes de genre mais il me semble que, sous couvert de libération des mœurs et de libéralisme culturel, une normalisation idéologique s’est largement diffusée dans de nombreux domaines de la vie sociale. Il s’y réalise un programme déjà entrevu par Tocqueville dans De la démocratie en Amérique : là où les tyrannies classiques soumettaient les corps par la force, les tyrannies modernes enrôlent les esprits par séduction (ce qui est déjà une relecture de Tocqueville qui parlait plutôt de tyrannie de la majorité). Le paradoxe, dans le contrôle idéologique, c’est que le discours travaille contre la parole, dans la mesure où ces discours sont en réalité construits pour être dupliqués et reproduits de manière plus ou moins standardisée, de sorte que l’on peut se donner l’impression de parler toujours plus tout en parlant si peu. Ils ont beau entretenir avec la réalité des rapports assez lâches, ils n’en ont pas moins une certaine efficacité dans leurs incidences subjectives, l’industrialisation du discours rapprochant la marchandise de l’homme, et inversement.

La critique de la normalisation, je l’entends aussi en creux dans les « travers » dont Zaho de Sagazan fait l’éloge et qui peuvent s’entendre comme ce qui ne va pas dans l’image, ce qui ne rentre pas dans les canons du beau et du bon, ce qui n’empêche pas cette promotion du défaut de prendre des allures tout à fait sympathiques. D’un autre côté, il faut reconnaître que l’extraordinaire capacité de récupération dont fait preuve le capitalisme complique toute tentative de subversion.

La chanson d’Orelsan reprend, d’une certaine manière, le thème de la fragilité mais le ton me paraît virer à la confession : « je ne suis que ça, cette pauvre chose mal foutue », dit-il presque en s’excusant. On entendrait presque Adam se cachant dans le buisson, s’étant découvert nu et honteux de l’être. Je me demande parfois si cet aveu de faiblesse ne s’apparente pas à une demande de pardon ou d’indulgence (à entendre aussi dans le sens catholique !) adressée à l’Autre. « Je ne suis pas parfait, mais je te prie de m’aimer quand même », semble dire celui qui tient ce discours. Avec quel salut pour enjeu ?

Je lis cela comme une version sympathique de ce que l’on trouve sous une forme plus agressive dans la revendication du statut de victime et, indirectement, du pouvoir qu’il est susceptible de conférer (Mona Gruba, je suis celle et peut-être aussi Suzane, je t’accuse). Se faire le porte-parole d’une communauté de victimes, idéalement en se présentant soi-même comme une victime produit un effet d’imposition du discours assez violent qui me paraît problématique car fondé sur un désir de vengeance (qui est humain, mais la justice, c’est autre chose). Cela ne remet pas non plus en cause le caractère scandaleux des violences sexuelles. Seulement, sur les mêmes questions, d’autres récits portent infiniment moins de violence et beaucoup mieux la parole, à l’instar de Triste tigre, de Neige Sinno.

On trouve encore d’autres tentatives de « vivre malgré tout » dans la chanson de Calogero et Hoshi ou Florent Pagny et Slimane. Le premier duo, en contraste avec la force dramatique du suicide, propose une psychologie bien naïve, pas très loin d’une psychologie positive façon Coué, ce qui rappelle que la banalysation du savoir produit dans le champ psy ne fait pas nécessairement avancer la connaissance sur la souffrance subjective. Chez les seconds, il s’agit de s’appuyer sur les amis, la famille, quand les illusions se fragilisent. Quand on le peut, c’est déjà pas mal, heureusement qu’il n’y a pas que les « psys ».

Ce jugement de naïveté n’est pas nécessairement dépréciatif. De fait, à en croire ce que rapportent les patients de Sylvie, ces chansons leur apportent un soutien dont on peut imaginer qu’ils ne le trouvent pas toujours ailleurs. Un soulagement aussi, dans une sorte d’effet cathartique, pas forcément, du reste, toujours lié aux paroles mais aussi et peut-être surtout à ce que la mélodie elle-même, en deçà des signifiés, produit pour celui qui l’entend. Effet bouée de sauvetage, qui viendrait briser l’isolement ? Mise en musique du mal-être, contenu dans une forme sonore ? Quête d’une issue dans la répétition ? Quoi qu’il en soit, je ne suis pas sûr, à priori, que l’écoute de la musique puisse produire quelque changement dans la position subjective.

Ceux pour qui la musique produit le plus d’effets, ce sont encore ses créateurs. Écrire puis chanter, comme le suggèrent Grand Corps Malade et Louane, c’est quand même une manière de dire, l’une des plus proche de la parole articulée, et la perspective d’être entendu, sinon aimé.

Paul Kretzschmar, mai 2026

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