L’humour, antidote à la haine ?

Dans ma maison familiale je n’ai pas connu l’humour, on ne racontait pas de blagues, je ne me rappelle même pas avoir été Dans ma maison familiale je n’ai pas connu l’humour, on ne racontait pas de blagues, je ne me rappelle même pas avoir été taquinée. La vie était sérieuse, la Shoah n’était pas loin et on n’avait pas cette tournure d’esprit qui permet de transmuer une déconvenue en trait d’humour. Les bandes dessinées, lieux de rencontre habituels des jeunes avec l’humour, étaient désapprouvées dans mes pays d’enfance (Pologne, Israël), considérées comme une littérature capitaliste, et ce n’est que dans les journaux que je trouvais une rubrique humoristique. Pourtant j’éprouvais pour ces histoires drôles une attirance que je ne savais pas m’expliquer et sur laquelle d’ailleurs je ne me posais même pas de question. Elles m’apportaient je ne sais quoi. J’ai constitué même un cahier où je transcrivais des histoires drôles que je glanais. J’y étais, à mon insu, très attachée car je l’ai emporté avec moi au service militaire. …. Et puis je l’ai oublié. Ce n’est que récemment qu’une femme m’a interpellée à l’aéroport : « Salut, on se connaît. Tu t’appelles Ariella, on a fait le premier mois d’entraînement militaire ensemble. Tu faisais la collection d’histoire drôles, n’est-ce-pas ? » Eh oui, ça m’est revenu ! Mais qu’est devenue cette collection ? Aucune idée.

Qu’est-ce qui me fascinait tant dans l’humour à l’adolescence ? C’est peut-être en m’y plongeant bien plus tard, devenue psychanalyste, que j’ai cherché à le comprendre. Comprendre l’urgence de l’humour comme antidote à la menace de la haine qui hantait la mémoire de mes parents jadis et qui ressurgit dans la réalité de nos jours avec une force effrayante.

Je parlerai des aspects divers de witz (mot d’esprit), et proposerai plusieurs manières de comprendre son fonctionnement, qui loin d’être contradictoires se complètent en montrant son inépuisable richesse.

L’humour dans la psychanalyse

Les manifestations d’humour sont très diverses, elles peuvent résider dans un geste, une mimique, une attitude, un son et excèdent ainsi la seule « forme d’esprit », dont parle le dictionnaire (Le Robert). La très grande élasticité sémantique du terme résiste à toute simplification. Freud en était conscient et appelait à une grande humilité en disant : « Nous ignorons, rigoureusement parlant, de quoi nous rions ».

Car c’est justement dans cette part d’indéfinissable que se loge la jubilation humoristique comme s’il restait une part majeure d’intuition qui échappe à la compréhension définitive. Accéder à l’humour, n’est-ce-pas précisément faire sienne la possibilité qu’il y ait du jeu ?

Et Freud d’ajouter : « …là où l’argument cherche à mettre de son côté la raison critique de l’auditeur, le mot d’esprit s’efforce d’écarter cette raison ».

A défaut de pouvoir « expliquer » un witz, Freud essaye de comprendre quels sont ses mécanismes. Dans « Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient » il dit que tout humour utilise « le pouvoir magique » du mot qui permet de faire fi momentanément de la réalité douloureuse.  D’abord il y a le plaisir des jeux de mots et de leur sonorité qui plongent leurs racines dans l’enfance. Mais surtout « Toute magie des mots appartient au même ordre d’idées (la toute-puissance de la pensée) et à la conviction qu’un pouvoir est lié à la connaissance et à l’énonciation d’un nom (dans la magie par exemple, ou dans les contes). L’humour est probablement à placer au sommet de cette opération, tant il offre, par l’usage du mot, l’illusion d’une victoire en toute circonstance. »

Freud fait un lien avec sa première topique invoquant la diminution de tension grâce à la libération d’énergie immobilisée dans le maintien du refoulement quand le mot d’esprit réussit à contourner la censure. 

L’élaboration de la deuxième topique enrichit la compréhension des mécanismes du witz, car la relation entre le Moi et le Surmoi y joue un rôle important : le Surmoi freudien – héritier des interdits introduits par la religion monothéiste et transmis par les parents et par la culture – est très sévère et punitif. Le rêve et le mot d’esprit essaient de permettre au sujet d’esquiver la rigueur du Surmoi, de donner une expression aux pulsions forcément interdites et de s’octroyer un petit surplus de plaisir. Pour ce faire, ils utilisent les mêmes procédés (déguisements des désirs et des pulsions interdits, leur retournement en leur contraire, dénégation, métaphore, condensation, etc.), mais tandis que le rêve se déploie dans le repli narcissique du sommeil, l’humour trouve son effet en attirant l’amour du Surmoi sur le Moi et dans la relation à un public qui réagit – les deux apportant ainsi un gain de plaisir.

Je ne peux résister d’apporter à ce propos un witz de Y.H. Jerushalmi, intellectuel juif influencé par Freud : « le Yidd  (juif en Yiddish) est en conflit avec l’Id (le ça en anglais) ».

L’approfondissement par Freud de la question du fonctionnement de l’humour l’amène à modifier sa conception du Surmoi. Telle est l’hypothèse de Sidney Cohen dans son article « Entre le Juif et son Dieu, une histoire d’humour ? » (Libres cahiers pour la psychanalyse, printemps 2008) : « … avec l’humour Freud a ouvert la question d’un autre rapport du Surmoi avec le Moi, autre que celui dans le masochisme ou la mélancolie, celui-ci n’est plus aussi sévère et punitif, étant perçu dorénavant comme capable d’une « sollicitude consolatrice ». Par le biais de l’humour il trouve un moyen de concevoir un assouplissement des liens entre le Moi et le Surmoi. (à moins que ce ne soit l’inverse, c’est le changement dans la conception du Surmoi qui aurait permis à Freud de comprendre le fonctionnement de l’humour, s’interroge SC). En « s’élevant » ainsi dans la création de l’humour, l’homme attire l’amour du Surmoi sur le Moi, l’assouplit et permet quelques écarts et satisfactions pulsionnelles. C’est surtout dans ses textes plus tardifs sur les religions et la culture (1928) et dans « Moïse » que Freud développe cette approche en parlant du « Surmoi culturel ».

L’humour ouvre ainsi la possibilité de jouir de « délices de la vie de l’esprit » faisant fi momentanément de la gêne provoquée par la réalité douloureuse.

« L’attitude humoristique… permet d’affirmer l’invincibilité du Moi sans pour autant abandonner le terrain de la santé psychique » (C’est-à-dire tout en restant dans la réalité), conclut Freud.

N’oubliant pas le rôle indispensable d’un tiers, de celui qui écoute et qui va confirmer que le mot d’esprit est recevable et le message inconscient entendu, il partage ainsi le plaisir de l’émetteur qui s’en trouve augmenté. Ce tiers est le précurseur de l’Autre lacanien, auprès de qui nous cherchons à faire reconnaître notre vérité.

L’humour est une disposition d’esprit universelle, pourquoi parle-t-on d’humour juif plus particulièrement ?

Peut-être parce que plusieurs sources l’y prédisposent. Parmi les ressorts de l’humour juif, il y a d’une part son histoire et la pensée monothéiste et d’autre part la disposition au travail de l’esprit.

L’histoire juive est parsemée de pertes, de souffrances et d’échecs – Faute d’avoir recours au dieu protecteur il a fallu avoir recours à sa dématérialisation et établir un lien avec lui qui permettra de transcender cette réalité faite de désillusions et de précarité. Investir la pensée, la parole et l’écrit – ce sera ça l’œuvre du monothéisme.

Sidney Cohen postule que l’humour juif s’est créé à l’instar du monothéisme dans la dématérialisation, la transformation de la réalité en mot d’esprit, permettant de transcender cette réalité.

Ainsi, le juif dans son malheur trouve une issue dans son « élévation », élévation vers le dieu abstrait et /ou élévation vers le mot d’esprit, le witz.

L’autre « mamelle » de l’humour juif est la tradition d’études et de « pilpoul », reposant souvent sur le double sens des mots, abordant autant les plus petits détails de la vie quotidienne que les grandes questions métaphysiques.  Cette pluralité a contribué à développer une réelle virtuosité langagière et tout un art de l’acrobatie intellectuelle.

Disons aussi quelques mots sur le rire.

Le rire

Le rire est une expression physiologique d’une émotion. Il est une caractéristique universelle, une activité qui peut survenir suite à une excitation cognitive, comme l’humour, ou une stimulation physiologique, comme les chatouilles. Dans les deux voies, il provoque une euphorie physiologique et psychique. Même certains animaux riraient.

L’homme peut rire en se moquant, ironiquement, ou avec de la sympathie et tendresse, exprimer de l’animosité ou de l’intimité. Le rire survient dans des situations diverses et souvent il se manifeste justement dans des situations tragiques.

L’humour et le rire sont proches mais ne coïncident pas toujours.

Une histoire drôle a un rôle de lien social : dans un laboratoire de recherche on ne rit pas comme on rirait autour d’une table ; aussi quand on se chatouille soi-même – on ne rit pas.

Pour embrayer avec notre sujet, bien sûr que tout le monde ne riait pas pendant la Shoah. Souvent c’était une tradition familiale de tourner en dérision ses déconvenues, se consoler avec la victoire de la raison même si on avait perdu dans la réalité. « Le sens de l’humour, on l’emporte avec soi comme le sens de l’ouïe, de l’odorat, de la vue » disait un des rescapés interviewés par Haya Ostrover dans le livre sur lequel je vais m’appuyer pour aborder l’humour dans des conditions de terreur absolue dans des ghettos et les camps d’extermination. « Sans l’humour nous nous serions suicidés », édition Yad Vachem (en hébreu) 2009.

Sans l’humour nous nous serions suicidés

Haya Ostrover est maître de conférences en psychologie et accompagnatrice de voyages de jeunes sur les lieux de mémoire de l’anéantissement des juifs en Pologne. Elle conçoit aussi des programmes pédagogiques informatisés pour l’enseignement de l’histoire de la Shoah en parole, images, timbres et dessins d’enfants.

Son livre a été écrit à partir de sa thèse de doctorat « L’humour comme mécanisme de défense pendant la Shoah ».  Il documente les témoignages des survivants qu’elle interroge avec précaution et une infinie délicatesse. Le titre  du livre vient des paroles de l’une des interviewées.

La question de l’humour dans les camps de la mort était très peu abordée avant, celle des ghettos un peu plus. Les survivants n’en parlaient pas de crainte que le fait qu’on ait pu rire dans les camps et dans les ghettos diminuerait l’importance du trauma et de la souffrance.

Comme le disent Laurence Claude-Phalippou et Estelle Provost dans leur texte « L’insoutenable légèreté du rire, ou comment peut-on dire l’horreur de la Shoah par l’humour ? » (2023) : « Étudier le comique dans le cadre de la Shoah ne va pas de soi, la représentation que l’on en a induisant une dissociation nette entre les deux termes : l’horreur (et l’effroi qu’il suscite) d’un côté, le rire et sa (prétendue) légèreté de l’autre.  …  On attend les registres littéraires susceptibles d’exprimer une forme de compassion pour aborder ce sujet (registres tragique, pathétique, élégiaque), les autres modalités ayant quelque chose d’inacceptable du fait de « l’anesthésie momentanée du cœur » (H. Bergson) qu’elles peuvent paraître induire.

Le fait est qu’une seule personne parmi les survivants sollicités par Haya Ostrover pour la recherche a refusé de parler ; d’autres, au contraire, ont encouragé la démarche en disant : « Bien sûr qu’il y a eu des histoires drôles, partout où il y a des gens – il y a de l’humour. C’est même cela qui nous a permis de résister et de survivre ».

Sans armes, les victimes du nazisme n’ont pas pu éviter les massacres mais ils ont pu s’opposer à la volonté de les déshumaniser. Cette opposition s’est exprimée par l’écriture, la mise en scène de pièces de théâtre, surtout humoristiques (qui avaient un énorme succès), les chansons, la peinture et le dessin, et l’humour dans la vie quotidienne.

L’humour les a aidés à se sentir moins atteints par l’avilissement, à affirmer leur appartenance à l’espèce humaine, la capacité de rire et de faire de l’humour étant une des caractéristiques distinctives.  Il leur a permis de rester des sujets.

Il y a toujours une perte quand on essaye de mettre en mots un vécu, surtout un vécu d’horreur aussi intense. La traduction du yiddish, ou du polonais et de l’hébreu accentuent encore cette perte, j’espère pouvoir vous en transmettre l’essence.

L’humour et le rire pendant la Shoah

Dans l’horreur des ghettos et des camps, l’humour et le rire étaient une véritable révolte contre la réalité. Le premier exemple que je citerai, le plus court aussi et qui introduira les autres : – Je te raconterai le meilleur witz : « Ausch-witz »

 Victor Frenkel, psychanalyste autrichien, dans son livre écrit à partir de son expérience des camps de la mort, « L’homme à la recherche du sens » décrit comment il a proposé à son camarade qui n’avait pas le sens de l’humour, d’inventer au moins une histoire drôle par jour. Si ce n’est sur la vie dans le camp – au moins sur l’après, comme par exemple « lors d’un dîner galant je m’oublierai et demanderai à l’hôtesse de la maison de me servir de la soupe ‘bien du fond’ » (car c’est au fond de la marmite que se cachaient quelques maigres légumes dans la soupe qui autrement n’était que de l’eau).

Un résistant polonais disait que l’humour est une forme de « défense civile » et lui-même publiait des caricatures du régime nazi. Le journal du ghetto de Varsovie n’omettait jamais d’en publier au moins une parmi les blagues de leur cru. D’ailleurs, la publication des journaux clandestins polonais se faisait dans le ghetto.

Voici quelques histoires « drôles » des ghettos :

  • (Se raconte dans le contexte de l’effort infructueux des nazis pour envahir l’Angleterre) : les nazis ont fouillé la Grande Synagogue de fond en comble à la recherche du bâton de Moïse pour traverser La Manche.
  • Les nazis ont signé un accord commercial avec les Russes : ils vont fournir les corps et les Russes vont fournir les terres pour les ensevelir.
  • Deux juifs projettent un attentat contre Hitler. Le jour J, ils attendent le passage de son convoi prévu pour midi. 12h05 il n’est pas là, 12h10, 12h15…. « Oy, mon Dieu, j’espère qu’il ne lui est rien arrivé… »
  • Moché Grinchpan se présente pour l’emploi de correcteur dans un journal berlinois.
    « – Ici on n’emploie pas de juifs, lui dit le directeur – mais dans votre cas on vous prendra si vous vous convertissez ».
    « Je ne peux pas le faire »
    « Alors foutez le camp ! Tout le temps que je serai le directeur ici aucun juif n’y sera employé ! 
    « J’attendrai » dit Grinchpan.

Très fortes sont les blagues sur les personnages principaux qui semaient la terreur parmi les juifs, Hitler et ses complices, histoire de les faire paraître, eux et leurs menaces, plus petits, moins menaçants.

  • Le Grand Homme (pour ne pas nommer Hitler) va chez les tailleurs allemands avec son coupon de tissus. L’un d’eux lui dit qu’il suffirait pour en faire une veste, un autre promet un costume. Pas satisfait des propositions, Le Grand Homme va voir un tailleur juif qui lui dit de pouvoir faire trois costumes ! Parce que chez eux il est grand mais chez nous il est petit…
  • Lors d’une réunion entre Horowitz (Hitler), Moichelé (Mussolini) et l’homme de Fer (Staline) éclate une bombe. Qui est sauvé ? L’humanité.
  • Hitler visite un hôpital psychiatrique. Comme on le leur a enseigné, tous les fous l’accueillent le bras levé. Il n’y en a qu’un qui ne lève pas le bras. – Pourquoi ne lèves-tu pas ton bras ?! – Je ne suis pas fou moi, je suis le gardien. 
  • Hitler trouve qu’il y a trop de blagues qui circulent sur lui. Il convoque Robert Freeman, émetteur célèbre d’histoires drôles : – cette blague, c’est toi l’auteur ?  – oui. – Et celle-là ?! – Moi aussi, etc.  Hitler en colère se lève et crie : comment oses-tu être aussi « hutzpan » (impertinent) ! Tu ne sais pas que je suis le dictateur de millions d’Allemands ?! – De cette blague là je ne suis pas l’auteur,  répond Freeman.
  • Un juif allemand exprime le vœu que Hitler se transforme en lampe : je le verrai pendu dans la journée, brûler la nuit, éteint le matin.
  • Une compagnie d’assurance refuse d’assurer Hitler sous prétexte que sa vie est en danger. Inquiet il va consulter une voyante. Celle-ci regarde sa main et dit : – Ne me comprenez pas mal, mais je vois votre ligne de vie s’arrêter à une fête juive. – Quelle fête ?! s’écrie Hitler épouvanté. – Ça, votre main ne le dit pas, mais je suppose que n’importe quel jour de votre mort sera un jour de fête pour les juifs.
  • Goebbels, ministre de la propagande, visite le monde d’après la mort. Le paradis. Il le trouve ennuyeux, alors que l’enfer est plein de fêtes et amusements. Donc après la mort, il choisit l’enfer et on le reçoit avec un bain de poix et des coups des bâtons. – Qu’est-ce-que c’est ?! Vous ne m’aviez pas montré ça ?!   – Ah, dit le diable, c’était de la propagande.

Nombreux sont ceux qui parlent de l’humour dans leur journal intime. L’hebdomadaire publié à Teresin : « Chalom pour Vendredi » provoquait aussi des rires irrésistibles.

Un rescapé écrivait : « Ça semble fou, mais il y avait des choses drôles même à Auschwitz… Le rire nous attirait des punitions ou même la mort, mais avoir un sens de l’humour était essentiel pour la survie. », « Les blagues contre les allemands sont devenues une arme clandestine de révolte qui ont pavé le chemin à la révolte ouverte ».

C’était un humour noir, amer et macabre mais il était attendu avec impatience et ceux qui l’inventaient et le véhiculaient, étaient très populaires ainsi que les chanteurs, les auteurs de pièces de théâtre et les acteurs.

Les autres mécanismes de défense échouaient dans ces conditions extrêmes. Le déni et l’isolation de l’horreur pourraient faire que l’angoisse de la mort ne tourmentait plus mais transformait le sujet lui-même en un être inanimé.

L’identification avec l’agresseur – soit en reprenant à son compte l’agression, soit en imitant physiquement ou moralement l’agresseur, en devenant un kapo, par exemple, n’étaient pas des solutions souhaitables non plus. L’hostilité des victimes, potentiellement suivie de conséquences immédiatement terribles si et quand elle se manifeste par des actes, trouve en revanche dans le verbe comique une manière de s’exprimer. Le mot permet de retourner l’agression contre l’agresseur, de manifester de la violence à son encontre, ce qui, sur le plan du psychisme, est une forme de victoire.

L’humour, en plus des fonctions déjà abordées, peut permettre de voir les évènements sous un autre angle de vue, permettant de prendre de la distance. Et puis un bon mot peut susciter du rire dans une situation tragique, détendre la tension, aider à maîtriser les nerfs malgré le vécu premier de panique. Il peut aider à réagir plus efficacement à la situation, tout le contraire du déni qui paralyse. En plus, il sert de liant social, dont l’importance est vitale face à la haine. Je lui consacrerai un chapitre à part.

Souvent le procédé était très simple, loin des jeux de mots élaborés, car les détenus venant de cercles culturels et langagiers très différents, n’avaient pas de langue commune. Voilà un témoignage :

« J’avais le choix de rire ou de pleurer, alors j’ai choisi de rire… C’était tellement grotesque… Je me suis construit un monde où ça n’arrivait pas à moi mais à ce Cheval » (le surnom de la femme SS). Il y avait des copines qui ont participé à cette construction, d’autres qui se sont éloignées. Et quand les rations de pain se réduisaient de plus en plus – nous disions que les Allemands se réduisaient de plus en plus ». Transformer la réalité en humour était une manière de la fuir, de s’en échapper.

Un autre interviewé rapporte qu’à travers les aspects ridicules et satiriques, on réussissait parfois à percevoir, la faille. Et ces petits « flashs d’insight », pouvaient casser même ce qui était le plus dur et le plus cruel.

Ceci nous amène à une réflexion très pertinente d’un des rescapés qui jette une lumière particulièrement intéressante sur la fonction du petit détail : « C’étaient des masses d’événements terribles qui nous tombaient dessus – alors pouvoir extraire un détail, souvent marginal, qui pourrait déclencher le rire – ça décomposait la masse ».

Ce qui était confirmé par l’invité de Raphael Enthoven dans son émission à la radio sur l’humour : l’humour, c’est « l’élégance de s’intéresser au détail quand le monde s’écroule » ou encore « l’humour c’est l’objection que l’infime adresse à l’infini ».

Nombreux disent : « on se roulait de rire », « on explosait de rire » – mais ils ne se souviennent pas de quoi, comme si ces îlots de bonheur, étaient engloutis pour eux dans un quotidien tragique.

Néanmoins, pour d’autres personnes, l’humour a pu être reçu comme un manque de sensibilité, comme une moquerie. Peut-être parce qu’ils ont tendance à intégrer la crise comme une partie de leur propre être, ce qui les empêche de s’en distancier.

Humour noir, humour d’échafaud.

Romain Gary écrit dans « La danse de Gengis Cohn » : « Un jour j’ai raconté à un détenu une histoire tellement drôle qu’il est mort de rire. C’est certainement le seul juif qui est mort de rire à Auschwitz ».

L’humour noir est un moyen de réduire l’angoisse qui accompagne la conscience de la mort : Nous pouvons en rire car en racontant l’histoire, nous fêtons le fait que nous sommes bien vivants. Et puis, n’est-ce pas propre à l’homme que de pouvoir rire de sa propre mort, de percevoir sa propre finitude.

Comme l’espoir, l’humour permet à la fois de se concentrer sur ce qui arrive et de le supporter. Mais l’espoir peut engourdir alors que l’humour tient en alerte. Il permet d’avoir un ascendant sur quelque chose qui échappe à tout contrôle. De la même manière que nous pouvons nous moquer de nos autres faiblesses (et le propre de l’humour juif c’est l’autodérision) – nous pouvons rire aussi du fait d’être mortels.

Voilà encore quelques exemples d’humour noir :

Un garçon de 10 ans est amené avec d’autres à la mort. Les autres pleurent et il rit. – Pourquoi ris-tu ? lui demande un S.S. – Vous m’amenez à la mort et je dois faire la queue pour ça ?! Et le S.S. l’a sorti des rangs. 

(Cette histoire est rapportée en tant que témoignage mais je me demande si elle n’a pas transformé ce SS, maître tout puissant et menaçant, en un personnage plus humain, capable, à l’instar du Surmoi, de « sollicitude consolatrice » et ainsi faisant moins peur.)

Les détenus nouvellement arrivés sont choqués par le numéro tatoué sur leur bras. Un des anciens leur dit : – C’est juste le numéro de téléphone du ciel.

Ou encore on leur explique que « L’entrée est par le portail central et la sortie par la cheminée ». Aussi « Arbeit macht frei… par le crematorium drei (trois) ».

Sur la route pour la chambre à gaz un Juif dit à un autre : « au revoir sur un nuage » ou encore « Écoute, ça ira : Roosevelt a fait un discours ».

Nous sommes devant les fours crématoires. « Mais pourquoi se faire des soucis, camarades, demain nous serons tous dans le même morceau de savon ».

Une autre variation : « Courage ! Demain nous nous retrouverons tous dans un monde meilleur : des savons dans une vitrine ». « Oui, réplique un autre, « mais moi je serai un savon de toilette parfumé alors que toi tu ne seras qu’un vulgaire savon de lessive bon marché » (comme quoi la rivalité est toujours là…).

Encore une autre variation : « Quand mon heure viendra je voudrais avaler quelques gouttes de parfum pour devenir un savon de toilette ».

De toute façon on va finir : soit dans un tombeau, soit sur une étagère…

Dans le camp de travail Plaszow, relativement clément mais où il n’y avait pas de savons : « attendez Auschwitz, on fera de nous des savons ».

Je me suis interrogée sur une telle persistance du thème de la transformation en savon alors que, apparemment, c’était une rumeur infondée. Cette rumeur n’était même pas plausible, car un savon est fait de graisse et les détenus n’en avaient plus du tout dans leurs corps décharnés. C’était certainement un fantasme, on pourrait entrevoir la raison de sa ténacité dans sa polysémie :

La graisse qu’ils n’avaient justement pas

Le paradoxe entre le fait que les Juifs étaient considérés comme sales, impurs, par les Allemands et leur devenir de savons, dont ces mêmes Allemands ont besoin pour se laver, c’est donc eux les sales. Quel retournement inconscient ! 

La ténacité de ce fantasme était si forte que, selon un écrivain israélien  interviewé à la télé, les « sabras » (les enfants nés en Israël) surnommaient « savons » les rescapés de la Shoah nouvellement arrivés en Israël. (!)

Un tel sobriquet nous paraît choquant, peut-être n’était-ce qu’un fantasme de cet écrivain, car le surnom péjoratif de « savon » pouvait être plutôt l’équivalent de la « savonnette » française, quelqu’un de mou et de blanc par rapport au sabra musclé et bronzé.

Voici encore quelques exemples de l’humour lié à la maigreur et à la faim permanente :

A celui qui n’a rien à manger on dit : « ne mange pas trop : pense à tes camarades qui auront à te porter » (des chambres à gaz à la fosse commune)

 Une femme participait avec enthousiasme aux échanges de recettes et un jour elle ne voulut plus le faire. Pourquoi ? « Son gâteau a brûlé » expliqua sa copine

Un mardi, un Juif me dit « A guite chabes ! (bon chabat) » – Pourquoi chabes, que s’est-il passé ? « On nous a donné du pain pour la semaine et je l’ai déjà tout mangé » 

Et d’autres encore plus macabres :

Un témoin : je suis encore là devant vous grâce à Mengele, il m’a toujours sauvé la vie, et ne m’a pas envoyé à la mort ».

Un autre raconte ce qu’il a répondu à un kapo polonais qui s’est plaint « zimno (froid), quand va-t-il faire chaud ? » – « moi j’aurai chaud tout à l’heure dans le crématoire… »  Il a ri, m’a donné un morceau de pain. Je suis devenu ainsi le clown, ça m’a aidé à survivre.

Un détenu frappé sur le crâne jusqu’au sang : « Je suis le petit Chaperon Rouge »

Certaines situations étaient tellement horribles qu’elles en devenaient macabres et suscitaient des rires immaîtrisables : « On riait des cadavres quand on leur a enlevé leurs chaussures et ils restaient pieds nus ; on riait quand on amenait un condamné à la pendaison et il mourait avant ; quand quelqu’un était condamné aux coups et il mourait dès le premier coup, ce qui faisait qu’après on frappait un cadavre… ».

Et encore : Le camp a été construit sur un ancien cimetière juif. Alors quand on tapait des pieds pour se réchauffer lors des appels interminables et qu’un os sortait, on disait : « c’est de ton oncle, ou de ta grand-mère ».

Nous pouvons penser qu’ici c’est la disproportion qui déclenche le rire : la disproportion entre la dignité de l’homme et son devenir de cadavre, la disproportion entre la toute-puissance des bourreaux et le pauvre cadavre qui la déjoue.

D’autres tentatives pour décoder les mécanismes d’humour

Phalippou et Provost ( 2023) proposent une compréhension intéressante pour notre sujet de l’humour comme un antidote qui immunise contre la haine en visant à « penser simultanément ce que vit l’Homme et comment il (se) représente ce qu’il vit.»

Ainsi que le souligne André Comte-Sponville, qu’ils citent, l’humour est un tempérament qui permet de composer avec l’absurde et /ou le tragique de la vie. Car faire de l’humour nécessite un état d’esprit dynamique, jamais figé, instable, comme un funambule, entre la réalité et sa représentation. Le même travail d’esprit est induit chez le récepteur, il est invité à se décentrer et pouvoir penser aussi côte-à-côte le tragique et le comique, accéder à une forme de liberté fondamentale dans l’exercice de ses représentations.

Cette fulgurance de saisie simultanée des opposés pose l’émetteur, et dans ses pas le récepteur, sur deux plans opposés, voir paradoxaux. Cette combinaison des contraires peut créer un positionnement singulier. « Ne serait-ce pas une manière pour le sujet, s’interrogent les autrices, de signaler l’incongruité de ce qui se passe et, ainsi, par le décalage et la mise à distance, même momentanés, de repousser, en quelque sorte, ce qu’il subit pour modifier l’image de sa situation, la représentation de sa douleur et de lui-même ? »

En plus, le sujet, « ne se réapproprierait-il pas une forme de liberté, celle qui consiste, en représentant ce que l’on vit – même de façon indirecte – comme on le décide et ainsi à rentrer en possession de soi ? ».

C’est l’apesanteur, la « légèreté » de l’humour, qui est mise aussi en avant par Phallipou et Provost à la suite de Milan Kundera, dans leur titre : la légèreté qui lui éviterait d’être écrasé par la gravité des événements, au moins pendant le laps de temps de l’effet du mot d’esprit. « Une victoire à travers la défaite » qui plus est, crée la cohésion de ceux qui la reçoivent et la font leur.

Lien social

Je voudrais insister sur l’importance de la cohésion du groupe que favorise le mot d’esprit. Importante dans tout groupe, elle prend une signification vitale comme antidote à la haine. Il y a beaucoup de témoignages qui soulignent que c’est grâce à l’entraide qu’ils ont pu tenir bon, entraide de gens du même pays, de même langue, de même appartenance idéologique, en général. La plupart des détenus étaient seuls et privés de tels supports face à leurs bourreaux.

Et puis, outre la haine de leurs oppresseurs, il y avait aussi ces petites haines entre individus, comme dans tout groupe humain, exacerbées par les conditions extrêmes.

Cette blague qui circulait dans les ghettos illustre bien ces tensions : 

Hitler demande à Hans Franck, le commandant de Varsovie, tout ce qu’il a fait aux Juifs. Alors il énumère toutes les exactions mais Hitler n’est pas satisfait. Alors il ajoute : « je leur ai créé les « Yudenräte » (les conseils-juifs très critiqués pour leur collaboration avec les nazis) et les « Zelbst-Hilf » (association d’aide sociale » -Très bien, s’est réjoui Hitler, il n’y a pas besoin de plus.

Et une autre contre les juifs collabos : « Toute la saleté surnage », disait-on.

Il y eut des jalousies, des rancunes contre celui qui prenait plus de place sur la paillasse, celui qui se levait la nuit et dérangeait ceux qui y étaient entassés avec lui, celui qui a eu une plus grande ration de pain, des raisons ne manquent pas dans ces conditions qui mettent chacun à bout, littéralement.

Nous avons déjà dit que l’humour utilise les mêmes procédés que le rêve mais, à l’opposé du premier, il a besoin d’un public. Celui qui raconte une blague, en plus de la confirmation du message inconscient par l’Autre qu’il en conçoit inconsciemment, le rire des autres renforce son estime de soi comme capable de faire rire. Et le rire partagé renforce le sentiment d’être semblables.

Je préciserais à ce propos que le risque permanent de décomposition groupale mettait d’autant plus chacun en danger. L’humour partagé recrée des liens de complicité entre les individus et contre l’agresseur.

 Il permet de se reconnaître dans un groupe et de lui appartenir, avec la solidarité et le sentiment d’identité que le groupe offre, ce qui était indispensable pour survivre. Le lien social et  la cohésion que créent une blague, en plus d’une prime de plaisir qu’elle apporte, étaient d’autant plus précieux.

Excipit

Ainsi la blague juive, véritable patrimoine du peuple, fait acte de résistance culturelle, une affirmation de la vie, face à l’annihilation. Si on ne peut pas modifier la situation dont on est la victime, on est libre de modifier l’image que l’on s’en fait. « Là où la terreur aliène au bourreau, le rire prend de la hauteur en renvoyant son action à un système inhumain dont l’indignité est telle qu’elle en devient risible. Avec le rire, le condamné défait le système par lequel et au nom duquel on le torture et, même s’il ne peut sauver sa vie, la distance ainsi établie lui permet de sauvegarder son humanité »

« Là où, semble-t-il, le tragique nie toute liberté, là où le pathétique englue dans la douleur, l’humour se présente bel et bien comme une libération tant il engage une rupture salvatrice du sujet avec ce qui lui est imposé ». (Phallipou et Provost)

Au-delà de la Shoah, le rieur rit de l’aspect dérisoire de ce qui fait notre condition de mortels. Il n’est pas une négation du tragique d’une situation mais la lucidité sur elle. Et si on revient vers la Shoah, l’humour nous dit son constat sombre que le massacre des Juifs n’est pas un accident, il émane bien des hommes tels qu’ils sont. Mais, ce même humour, en même temps, nous dit que malgré cette connaissance, les hommes veulent vivre et agir.

Bibliographie

  • Sidney Cohen : « Entre le Juif et son Dieu, une histoire d’humour ? » (Libres cahiers pour la psychanalyse, Printemps 2008) 
  • Haya Ostrover : Sans L’Humour Nous Nous Serons Tous Suicidés, édition  Yad   Vachem (en hébreu) 2009
  • Laurence Claude-Phalippou, Estelle Provost :  L’insoutenable légèreté du rire, ou comment peut-on dire l’horreur de la Shoah par l’humour ?  Paru le : 11.03.2023 in Memories at Stake; Mémoires en Jeu.  Revue critique interdisciplinaire et multiculturelle sur les enjeux de mémoire, (sur internet).

Ariella Cohnen, 11/09/2025

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