Quelques remarques sur le roman Molloy de Samuel Beckett

Je fais l’hypothèse, à justifier, que ce qui peut plus particulièrement intéresser un psychanalyste dans un roman et à fortiori dans une œuvre littéraire ce serait l’évolution subjective des personnages telles que nous pouvons la constater entre le début et la fin d’un roman ou au cours d’une œuvre. Ce constat doit, bien entendu, s’accompagner d’en proposer les raisons.

L’errance de Molloy qui caractérise le premier chapitre n’est qu’apparente puisqu’il nous dit p.123 » j’avançais droit devant moi, malgré tout, jour et nuit vers ma mère… j’ouvris les yeux et constatais que j’étais arrivé… quelque part ma mère respirait, Molloy pouvait rester là où il était ». Ce qui caractérise ce moment du roman c’est la fixité de la problématique subjective où un objet tels des cailloux vient effacer la dimension du manque et de l’absence tout en l’agissant selon une modalité qui nous rappelle la scène bien connue du Fort-Da. L’invocation de la mère comme une présence sur fond d’absence donne un support humain et figure les enjeux subjectifs de l’errance de Molloy qui relèvent de la séparation. Ce premier chapitre met en scène sa problématique subjective laissant à la suite du roman la possibilité de la dénouer ou de la poser en d’autres termes.

Le deuxième chapitre va déployer un autre dispositif discursif. Il n’échappe à personne qu’à travers la recherche de Molloy par Moran se joue la quête d’une vérité subjective et la résolution d’une errance qui est celle d’une consistance subjective possible.

Ce dispositif discursif est introduit par la demande de l’Autre entendu comme une voix qui s’impose à Moran, une voix qui en demandant un rapport met en place la dimension d’un discours possible puisqu’il donne un lieu d’adresse à Moran/ Molloy. Ceci se traduit (p. 240) par le fait qu’il commence à mieux comprendre le langage des oiseaux. « Est-ce à dire que je suis plus libre maintenant ? « Bonne question. Puisqu’il s’agit des modalités d’aliénation qui vont déterminer le destin d’un sujet. En l’occurrence l’alternative entre une identification imaginaire telle qu’elle apparait dans la collusion des personnages Molloy/Moran qui le laisse sous l’emprise de la jouissance de l’Autre sur un mode quasi persécutoire et un assujettissement au langage qui bien qu’aliénante le fait exister comme sujet du fait de la fonction séparatrice du signifiant qui ouvre sur la fonction poétique de la parole comme le montre les derniers mots du roman : « j’écrivis, il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. » Cette contradiction apparente en termes de sens signe et met en place la possibilité de la fiction, du rêve, du fantasme soit l’effet poétique de la parole et de l’espace littéraire.

Il me semble que c’est ce qu’on peut attendre des effets d’une analyse au-delà de ceux cathartiques sur le symptôme.

Ce qui caractérise ce deuxième chapitre et qui est congruent avec la problématique de l’aliénation signifiante c’est l’introduction du père fusse sous la forme d’un lavement. La fonction paternelle est en fait déniée car Moran obère toute possibilité de transmission en traitant son fils comme un débile ne lui laissant comme alternative que de s’y conformer ou de s’enfuir mais laissant en plan la fonction symboligène du père dont on peut espérer que sa fuite soit équivalente à un meurtre symbolique.

Cet aspect rend problématique la condition subjective en jeu dans ce roman. À plusieurs reprises il est question de voix. L’auteur nous rassure en leur donnant un lieu personnifié. Mais est-ce aussi anodin que cela ? Fécaliser la fonction paternelle ne porte-t-il pas atteinte à son efficience ? Bien qu’il s’agisse d’une fiction littéraire, celle-ci n’a-t-elle pas la valeur d’un sinthome prévenant une catastrophe délirante.

L’exemple de Joyce dont Beckett fût très proche peut nous autoriser à faire cette hypothèse sans disqualifier l’œuvre, au contraire, vu ses effets. Elle nous fait entendre les effets subjectivants de la fonction poétique de la parole constituant une orientation éthique pour la psychanalyse à l’heure où dans le social s’exerce une pression pour la réduire à une psychothérapie dont une psychopathologie incertaine servirait d’argument.

Albert Maître, septembre 2025

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *