Cosmos, mais lequel ? A propos du roman de Witold Gombrowicz

En proposant la lecture de Molloy, j’avais déjà à l’esprit deux manières de poursuivre notre séminaire. La première eût été de discuter d’un autre récit de Beckett, Comment c’est par exemple, que j’ai fini par entendre Commencer à force de le prononcer, malentendu qui vient comme un écho à une forme d’errance que nous avons relevé dans Molloy, aussi bien au niveau du trajet des personnages que du maniement de la langue, qui frise le paradoxe d’une maîtrise stylistique du rien. La seconde était de se confronter à cette lecture qui a en commun avec Molloy de pouvoir susciter quelque inconfort, mais qui pour beaucoup d’autre raisons me paraît faire contraste, à savoir Cosmos, de Witold Gombrowicz. Il ne s’agit pas forcément de trouver un rapport entre les deux œuvres, Cosmos illustrant d’ailleurs, à sa manière, que la passion du rapport peut aller très loin sans conduire nulle part. Je ne peux cependant m’empêcher de trouver un discours qui, d’un côté, tourne autour d’un sens de l’insensé et, de l’autre, d’un insensé du sens. Cela ne va pas non plus sans errance.

Comme nous l’indique le titre du roman, il s’agit, pour le narrateur (Witold, comme l’auteur) et, dans une moindre mesure, pour son compagnon, de trouver un ordre dans la collection des faits observables. Ordre qui en l’occurrence ne relève pas, pour l’essentiel, du symbolique car il lui manque justement cette dimension du manque par laquelle les faits et ce que l’on peut en dire viennent s’intégrer dans l’ordre des signifiants. Ce que l’on découvre, c’est plutôt une petite musique très spéciale, étonnante, angoissante, des choses qui se mettent à faire signe, quitte à renvoyer à d’autres signes. Il y a pourtant des moments de doute dans le récit, lorsque le narrateur se dit qu’il se lance dans une (en)quête proprement absurde, mais le doute-lui-même devient une présence envahissante, de sorte qu’il ne cesse de pointer dans la direction d’une explication. J’ai cru entendre parfois cette tournure qui ponctue à l’occasion le discours d’un psychosé : on va me prendre pour un fou, mais…

Ce récit me paraît propice à susciter une angoisse chez celui qui le reçoit, si l’angoisse correspond bien à l’éprouvé d’un resserrement, d’un passage qui, devenant de plus en plus étroit, ne laisse presque plus passer le moindre souffle, comme ces pierres et racines devant lesquelles le narrateur se trouve figé, incapable de prendre une décision qui s’apparenterait à un franchissement. Il finit bien par partir, mais partir n’est pas passer.

On retrouve, en creux, la question de la place du sujet, d’autant plus épineuse lorsque le langage se met à faire signe. Il y a cependant un autre niveau de doute dans le discours du narrateur, dans l’intuition qu’il a que si les choses sont ainsi mises en rapport, c’est qu’il doit y avoir un rapporteur ou un rapportant, peut-être lui-même. A ce sujet, je me demande si la pendaison du chat n’est pas une tentative de trouver une place quelque part : à défaut de la trouver dans l’articulation des signifiants, la chercher dans la chaîne des pendaisons (sans compter qu’un ordre peut aussi désigner ce qui commande un acte). Cela en vain, puisque si le meurtre de la chose est bien une condition du mot, il ne faut évidemment pas confondre le meurtre symbolique et le meurtre réel.

La pendaison n’est pas non plus n’importe quelle mort, comme le chat n’est pas non plus n’importe quel objet. Il y a peu d’indications concernant la pendaison dans le récit. Pour ma part, elle m’évoque ce qui, étant attaché, reste suspendu au-dessus du vide, une drôle de forme imaginaire que pourrait prendre le sujet, mais je pousse probablement l’interprétation trop loin. Le narrateur rattache le chat au personnage de Lena, lui-même rattaché à Catherette et à sa lèvre abîmée, et tout cela se noue à un mélange obsédant d’idées de saleté, d’impureté, de pulsions sexuelles, du voisinage de l’agression et de la passion amoureuse. Dans ce contexte, j’entends l’impureté comme une forme de l’entame qui pose au narrateur la question de la séparation, de même que son hainamoration tempère ses élans amoureux.

Il manque peut-être un agent de cette séparation. Léon, le doyen de la pension et mari de la gérante, semble en tout cas mal placé pour assumer quelque équivalent de la fonction paternelle. Depuis la touche où il se trouve mis, il émet quelques babillages et se livre à de menues occupations qui lui valent, de la part du narrateur, le qualificatif d’onaniste, ce qui n’est pas tout à fait infondé compte tenu des jouissances solitaires auxquelles il s’adonne. Solitude atténuée lorsque le narrateur fait écho à son « berg », à la réserve près qu’en se prêtant à tout un jeu de variations autour de ce mot, il ne paraît pas loin d’une folie à deux.

Il est toutefois significatif que Léon soit finalement à l’origine d’un déplacement, celui des habitants de la pension – à l’exception de Catherette – qui sera également l’occasion de rencontres dont celle d’un prêtre mystérieusement égaré. Est-ce que cela déplace quelque chose pour le narrateur ? Je n’en suis pas certain. En tout cas tout ne s’est pas (encore) déplacé, à en croire l’insistance avec laquelle revient le réseau de signes conçu du côté de la pension. Pourtant, ce déplacement lui-même se clôt sur un déluge aux allures bibliques, ce qui dans la tradition chrétienne est plutôt un synonyme d’espoir (pour ce qui y survit) :

Noé bâtit un autel pour le Seigneur ; il prit de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs, et il offrit des holocaustes sur l’autel. Le Seigneur sentit une odeur agréable, et le Seigneur se dit : Je ne maudirai plus la terre à cause des humains, parce que le cœur des humains est disposé au mal depuis leur jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait.

Tant que la terre subsistera,
les semailles et la moisson,
le froid et la chaleur,
l’été et l’hiver,
le jour et la nuit
ne cesseront pas. 

(Genèse, 8, 20-22)

Mais les dernières lignes, pour le moins ramassées, en décrivant presque un retour à la case départ, montrent que ce n’est peut-être pas si simple que ça.

Paul Kretzschmar, octobre 2025

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