A propos de l’essai : Mon vrai nom était Elisabeth, d’Adèle Yon.

Ce texte contient un résumé du livre, pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, mais à savoir pour ceux qui veulent lire sans que soit révéler l’intrigue. J’ai appris qu’on disait divulgâcher.

Introduction :

La trentaine, alors qu’elle est doctorante et prépare une thèse sur le cinéma russe, Adèle Yon, l’autrice, entame en parallèle des recherches, se révélant plus urgentes pour elle, sur l’histoire de Betsy/Elisabeth, son arrière-grand-mère paternelle. Elle va d’ailleurs changer le sujet de sa thèse qui portera désormais sur les doubles fantômes. Son récit est parfois difficile à suivre, dans la confusion des dialogues sans prénoms, dans la profusion des témoignages, dans les différents niveaux de généalogie où elle se situe, principalement par rapport à elle, et parfois par rapport à son père, ce qui est confusant ; mais le sujet est passionnant.

C’est le suicide programmé et prémédité de son grand-oncle, Jean-Louis, fils de son arrière-grand-mère, Elisabeth, inventeur du minitel rose, qui la lance dans une enquête sur le destin tragique de sa famille. Jean-Louis représente la génération qui porte le poids du passé familial, du silence. Il le dévoile à travers sa mort et les traces qu’il laisse, notamment un portrait de sa mère, Betsy.

Jean-louis, dans un geste ultime, s’est fracassé le crâne en sautant dans le vide. Sans le savoir encore, ce geste amorce la plongée dans les secrets familiaux.

Rapidement, Adèle Yon doit dépasser le fait que, pour la plupart des membres de sa famille, « le passé, c’est le passé, qu’il n’y a rien à découvrir ou à expliquer ». La honte, la peur, la crainte de la transmission génétique les mure dans un silence opaque.
La question qu’elle pose sans cesse à sa grand-mère est : Qu’est-ce qu’elle avait ta mère ?  Son grand-père dit très vite dans le début de son récit, à propos de sa belle-mère Betsy, que le silence a une raison d’être :
« Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Il vaut mieux laisser le passé là où il est, quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l’oublie ». Cela fait trou dans la mémoire.
Son grand-père annonce également que tous savaient que Betsy était schizophrène, lui-même, sa femme et les frères et sœurs de Betsy, mais ils sont restés silencieux sur son destin. Très vite, l’autrice nomme alors la seule vraie question qui la hante :  » suis-je folle moi-aussi ? »

1/ Maman, c’était un « non-sujet ». Tentative de reconstruction d’un récit.

L’arrière-grand-mère de l’autrice, Elisabeth, était marié à André, un polytechnicien, né d’une famille aisée, qui l’a épousée alors qu’elle était déjà malade. Il ne vivait pas avec elle. Élisabeth était mère de six enfants, dont Louise, la grand-mère de l’autrice, qui lui montre des albums photos :
« Six enfants en maillot de bain entassés dans un trou de sable ou posant sur le perron d’une maison. » Le signifiant trou es présent régulièrement dans le récit, du trou de sable aux trous de mémoire, signifiants du réel d’Elisabeth et de ce qu’elle a subi. Mais nous y reviendrons.
Peu à peu, l’autrice interroge les membres de sa famille, plutôt bourgeoise, toutes générations confondues, se faisant passeuse de mots et d’histoires, malgré l’injonction à se taire.
« Toutes les femmes de la famille, entre 25 et 30 ans, ont posé des questions sur Betsy », dit la dernière fille, évoquant une période de construction, de désir d’enfant, avec ce besoin de comprendre ses origines.
À chaque génération, l’autrice découvre que les filles dans cette famille héritent de la phobie de la drogue, car « leur cerveau ne pourrait sans doute pas le supporter ». Les femmes ont toutes des angoisses au même âge et la parole magique « ce n’est pas grave  » doit les sauver. D’autres ressentent des blocages car l’angoisse d’avoir un enfant avec l’histoire qui est la leur, est là en toile de fond.

Adèle Yon écrit qu’elle est à un moment de sa vie où elle bascule dans le vide et se laisse malmener par un homme. Elle ne peut surmonter cette question lancinante : « Est-ce que je suis folle moi aussi ? » Sa peur d’être folle rejoint celle de se faire confiance, de se fier à ses jugements, alors que toute la famille l’enjoint à stopper ses recherches dangereuses. Lui revient un souvenir de ses 17 ans. Un été, elle commet l’acte d’apporter de l’herbe dans une soirée avec ses cousines, provocation face aux injonctions et interdits se mêlent à sa quête de sens, de paroles. Les grands-parents la préviennent qu’il y a des antécédents de maladie mentale, et qu’elle doit être plus vigilante que les autres, car le risque est pour elle, réel. La génétique se mêle à sa peur, elle a des sensations de sortir de son corps. Elle est alors avec un homme qui va devenir psychiatre.

La fille aînée d’Elisabeth dit qu’elle ne sait rien, qu’elle s’est absentée deux ans, et ne se souvient pas de s’être posée des questions. « C’était comme ça. Je ne sais pas broder, je n’enjolive pas, je suis factuelle, je ne peux pas dire plus que ce que j’́estime être la vérité, ma vérité ».
Son propre père, qui s’appelle Jean-Louis, se souvient de sa grand-mère alors qu’il était adolescent, elle s’était mise à hurler qu’un petit-fils la regardait nue à travers le mur, qui aura un semblant d’explication peu exploité dans le récit.

. Il évoque les sorties inattendues, les folies attendrissantes de Betsy, une femme qu’il dit drôle, touchante, au visage doux et calme, une femme très élégante, sportive, qui aimait nager.

« Elle avait des marques de chaque côté du crâne, des zones d’ombre. Des trous plutôt. Cela lui donnait un air étrange ». Dit un des oncles de l’autrice. Il y a des trous dans l’histoire aussi, et ce signifiant circule.

Personne n’a rien à dire, sur l’indicible, sur l’innommable. Adèle Yon continue de chercher, elle qui a toujours dormi dans la chambre jaune de la maison familiale, la pièce des archives. Elle recueille tout ce qu’elle peut : paroles rapportées, bribes de paroles et de non-dits, silences, correspondances entre Betsy et André quand ils sont fiancés et éloignés l’un de l’autre, papiers de famille, discours de mariage, d’enterrement, albums de photographies. Enfin, dossiers médicaux, certificats d’internement, registres spécifiques des archives, et plus tard dans le récit, les livres de la loi. L’autre versant est celui du roman familial, du mythe, des interprétations, des inventions.

Adèle Yon accède à un moment du récit au dossier médical et trouve ces informations :

Nature de l’affection :
Schizophrène : Le mot est barré.
Suite : internée en juillet 1951
Placement libre devient internement, placement sous contrainte.
Elle a donc passé 17 ans à l’asile.
On apprend que Betsy a été la première femme, drôle de titre, à être lobotomisée en France.

Elle découvre dans cette famille que les adultes ont instauré le silence comme règle absolue, protection, mais la digue lâche, les enfants parlent entre eux, Betsy alimente leur imaginaire, devient un objet de curiosité, de génération en génération.
L’un d’eux prend des photos d’elle pendant dix étés ! Un oncle d’Adèle Yon. Donc un petit-fils. Le fameux petit-fils, sans doute, dont Elisabeth disait qu’il la regardait nue à travers le mur ?

« On veut tous savoir ! L’histoire nous appartient à tous ». Dit une cousine.
A l’opposé, sa tante ne veut rien savoir. « Rien ne me dérange, rien ne m’intéresse. Tu lui rends hommage, c’est bien ».
Plus tard, elle apprend qu’on se dit fragiles dans cette famille. Mais ils sont tous dans l’injonction inconsciente d’avoir une vie normale dans le déni des névroses, parce que derrière le psychisme, peut se cacher pire.

Adèle Yon rencontre enfin un grand oncle qui a 89 ans, il est tout ce qu’il reste de la mémoire vive de cette famille. Le souvenir de cette parole de Betsy lui est restée :
« Je sens que je deviens folle, mais je ne peux rien faire ». Elle écrit aussi qu’elle se sait intuitive et psychologue. « Je suis en parfaite santé mentale ».
Le frère de Betsy explique qu’on avait un tempérament fragile dans cette famille. Et que c’est sans doute une conséquence de mariages entre cousins, un autre non-dit.

« Dans cette famille, il y a une capacité d’oubli qui est totalement exceptionnel. D’ailleurs, moi, j’oublie tout. La folie est du côté des freudiens. »
Une cousine de sa génération, qui est psychothérapeute, se préoccupe comme elle de leur généalogie et travaille sur le trauma. Afin de couper le fil de la transmission, comme elle s’emploie à le dire.
La réponse est chercher du côté d’une kinésiologue qui travaille sur les mémoires du corps, encore une histoire sans paroles.
La réponse est dans le silence et la suggestion.
La kinésiologue nettoie la lignée maternelle toxique, ne lui en dit rien, mais elle ne veut de toute façon rien en savoir. Elle n’entend pas ce qui fait symptôme dans sa pratique. Elle coupe imaginairement sans coupure signifiante.
« Je ne crois pas qu’il y ait besoin de dire pour guérir », reprend indirectement la formulation « parler, c’est mal » du grand-père de l’autrice, fils de Betsy.
Sous le prétexte de faire place au silence, au secret, des thérapeutes construisent leur pratique non pas dans le respect du secret, mais dans son maintien coûte que coûte, dans un déni de l’existence de l’inconscient, qui n’est d’ailleurs jamais nommé dans le texte.
C’est à ce moment du récit qu’Adèle parle subrepticement d’elle en évoquant le fait qu’elle est un bébé éprouvette.
À travers ce signifiant, lui vient un questionnement et une image, un fantasme d’une grand-mère, d’une femme qui s’accouple sans désir, et enfante sans pouvoir s’occuper de ses enfants. Elle évoque avec sa cousine ce souvenir construit, qui « ne devait pas venir de nulle part ».

Le poids du secret se répète de génération en génération : une autre arrière- petite-fille dit :
« En allant forcer la parole, on risque de détruire plus que de soigner. » Parler est systématiquement associé à forcer la parole, faire parler, comme on le ferait dans un interrogatoire policier.
L’autrice a beau lui expliqué que le symptôme de la famille est l’injonction au silence : « « Il ne faut surtout pas parler. » La répétition est implacable.
Elle tente de lui faire entendre le contre-sens, que respecter le silence n’est pas l’injonction à ne pas parler. Entre forcer à parler ou dire qu’il ne faut surtout pas parler, il y a un gouffre, un trou ! Quant à faire de la psychanalyse, surtout pas !

La cousine veut que sa tâche consiste à réparer, terme énigmatique : suturer les failles dans le discours, boucher les trous ? Quitte à ce que cela passe par de la suggestion.

« On ne va pas déterrer des choses qui vont prendre une importance qui ne devrait pas être. On se construit autour de ce qui nous reste. De nos sensations ».
Sa cousine continue ainsi de la prévenir que ce qu’elle fait est dangereux.

« Chercher, c’est se masturber ! L’intellectualisation et l’interprétation sont opposées au ressenti ».
Cela produit des récits qui seraient de faux récits. La suggestion est, par exemple, d’aller voir aujourd’hui des hypnotiseurs, des magnétiseurs qui arrêtent la toxicité des lignées précédentes, coupe le mal, par de simples tours de passe-passe et une pensée magique. Sa cousine n’entend pas qu’elle est dans une forme d’injonction à ne pas parler elle aussi.

L’autrice lui explique que c’est exactement l’inverse. Elle tente de développer l’idée que lorsqu’on sait, c’est justement à ce moment qu’on lâche, et qu’on s’ancre dans le présent, qu’on quitte les histoires pour être dans l’action.
« Un moment on sait quand on est à la juste place ».

Une fille cadette chez qui le symptôme s’est traduit différemment mange les mots, des mots en mille feuilles, dans l’excitation de dire, et elle parle du suicide de Jean-Louis, qui est plutôt évincé dans le récit.

2/ Les archives et un moment sombre de l’histoire de la psychiatrie

Adèle Yon entreprend à ce moment du récit des recherches sur la lobotomie et la psychiatrie des années 50. Le récit entremêle dès lors la vie d’Elisabeth et l’histoire des asiles.

La lobotomie dans les années 50 est la chirurgie magique, qui guérit les mots de l’âme, séduit un public en quête de potions magiques, de remèdes miracles, même s’il s’agit d’un « pic à glace » ! L’opération consiste à détruire totalement ou partiellement la substance blanche des lobes frontaux qui les connectent au reste du cerveau. Après les essais du psychiatre suisse Gottlieb Burckhardt sur plusieurs patients de l’asile qu’il dirigeait à la fin du 19e siècle, la neurochirurgie émerge véritablement en 1935 avec Egas Moniz. Le médecin se verra décerner le prix Nobel de médecine en 1949. Moniz finira en fauteuil roulant, après une agression par un patient schizophrène, dit la narratrice.
La technique est barbare et pourtant simple. A l’aide d’un « pic à glace », on va perforer le toit de l’orbite et sectionner la base des lobes frontaux.
La lobotomie était itinérante, spectaculaire, sa réalisation en ambulatoire fascine les foules curieuses. Les psychiatres américains sillonnent les États-Unis à bord de leur lobotomobile. Comme les arracheurs de dents dans Lucky Luke. [1]
.
Walters Freeman et Marcel David en Europe ont le même mode opératoire de serial-lobotomiseurs. La dernière personne à être lobotomisée fut Helen Mortensen, en 1967, par Freeman, à Berkeley. Ce n’était pas sa première lobotomie. Elle meurt d’une hémorragie cérébrale lors de cette dernière opération.
Dans ses recherches, l’autrice découvre que la psychochirurgie au pic à glace ne traitait pas la cause, mais visait des conséquences pratiques : en émoussant les affects, doux euphémisme, la patiente n’a plus de moyens pour troubler l’ordre social, plus de comportements inadaptés. Ce sont des opérations expérimentales, les motivations sont troubles, souvent pour répondre à des demandes familiales floues. Le consentement n’existe pas.
Durant 50 ans, 84 % des lobotomies furent réalisées sur des femmes, en France, Belgique et Suisse.[2]

3/ Le cerveau de Betsy

Peu à peu, l’histoire d’Elisabeth se reconstruit comme un puzzle, au fil des recherches de son arrière-petite-fille. Betsy redevient peu à peu Elisabeth

Elle a été internée dans les années 1950 et est sorti en 1967, plus de 17 ans après son internement. Elle a subi les traitements psychiatriques brutaux de l’époque : électrochocs, cure de Sakel, comas hypoglycémiques répétés, jusqu’à trois par semaine, plus de 40 à 80 en tout, lobotomies et internements non consentis à Fleury-les-Aubrais.
L’autrice fait des recherches sur la lobotomie de son arrière-grand-mère en 1950, ainsi que sur les cures de Sakel que cette dernière a subi à Ville Evrard, Neuilly sur Marne. (Camille Claudel et Antonin Artaud y étaient internés)

Elle est tenace malgré les refus et découvre, dans une thèse, qu’on a proposé l’opération de lobotomie sans garantis de résultats, sans demander son avis à la patiente lucide et refusant l’intervention. C’est enfin dans un des livres de loi qu’elle découvre qu’Elisabeth a été internée à 34 ans, presque son âge au moment où elle écrit ce livre, coïncidence inconsciente.

Elle va trouver le certificat d’hospitalisation qui énonce les raisons de l’internement :

« Troubles du comportements, attitudes inadaptées, autoritarisme morbide, incapacité à la vie sociale normale, intolérance aux contraintes. »

Un tel certificat si peu circonstancié, impliquerait aujourd’hui la sortie immédiate du patient ou un procès contre le médecin. Il est insuffisant pour interner une personne contre son gré.

Elle découvre aussi un diagnostic de psychose puerpérale, qui n’est pas creusé, seul signifiant qui me vient, car Elisabeth a eu tout de même 6 grossesses.

Le suicide de Jean-Louis, comme son isolement social, ou la maladie d’une cousine, n’est pas plus très exploré. La piste génétique reste pourtant possible et ouverte. L’épisode d’Elisabeth mettant feu à la maison ou « oubliant le fer à repasser sur sa robe de marié » n’est pas exploré non plus, ou vu comme une rébellion d’une femme contre l’ordre établi, conclusion un peu hâtive.

Conclusion :

Albert Maître s’interrogeait dans un texte récent sur « ce qui fait acte dans un roman ou tout autre écrit. Acte à entendre au sens d’un déplacement permettant une levée ou une modification de la répétition ». L’écrit remet en cause les évidences, questionne les certitudes.
Dans cet essai, je trouve une forme de tentative qui réussit autant qu’elle échoue.

L’autrice réussit à lever un peu le voile du silence dans cette famille murée dans les non-dits, à se persuader que son arrière-grand-mère n’a été qu’une victime de la psychiatrie asilaire, de la violence envers les patients, une vérité terrible, qui ne dit pas tout, reste inévitablement trouée. Elle réussit à « se prouver » sans le démontrer que cette dernière n’était pas schizophrène, donc que les femmes de cette famille ne sont pas en danger. Mais elle échoue à nous en persuader par des preuves cliniques. Rien ne dit vraiment qu’Elisabeth l’est, rien ne dit qu’elle ne l’est pas. Toute la phase de recherche est fort intéressante, interroge, là où toute la fin romancée du texte referme trop vite l’histoire pourtant, qui aurait mérité d’ouvrir à des questions personnelles plutôt que de clore sur des réponses généralistes trop convenues, dans cette tentative d’imaginer la vraie histoire d’Elisabeth. L’autrice exprime qu’elle est partie d’une intuition, et son texte tente de démontrer cette intuition initiale. Élisabeth aurait été qualifiée de « folle » alors qu’elle était surtout une femme émancipée, exubérante, refusant son assignation sociale, devenue gênante pour son entourage et prise au piège d’une famille autoritaire. L’histoire de Betsy ne serait pas le récit d’une maladie transmissible, mais d’une femme brisée par des institutions médicales et familiales. Ce qui me semble un peu catégorique et univoque. Brisée, et n’ayant pas bénéficiée des soins appropriés. Ce qui conduit l’autrice à écrire : « J’hérite de la colère de mon arrière-grand-mère, pas de sa folie ».

Le texte se termine sur une écriture nouvelle du roman familial, avec un mouvement vers une sortie de la réitération à l’identique, un début de mise en mots qui tente de border les lacunes, mais aussi le réel, les trous. L’autrice entretient pourtant à son insu une forme de répétition par la reconstruction qui la satisfait le mieux, une part d’imaginaire tentant d’emboîter le pas au réel et au symbolique, en lui évitant la question de sa propre subjectivité, de ses propres fantasmes. Sans nier la maltraitance des femmes et la violence faite aux patientes dans les années 50, on aurait pu espérer une fin plus équivoque. Une thèse n’est pas une analyse, mais l’autrice est encore jeune. Ce livre est donc plus intéressant dans ses recherches, dans ce qu’il révèle de tabous sur les maladies mentales et les violences subies, dans ce qui se lit au-delà des mots, que dans ses conclusions.

Enfin, le domaine de la psychiatrie a certes évolué depuis un siècle, mais a tendance à régresser dans le champ hospitalier et de la prise en charge psychothérapique et psychanalytique des patients. L’amendement 159, arrêté dans sa course, n’en dit que la surface.

Les remèdes devenant plus efficaces, avec moins d’effets secondaires, c’est une voie de facilité. La ritaline pour calmer les enfants n’a jamais été tant prescrite, les TDAH sont reconnus au même titre que la schizophrénie et les troubles bipolaires dans les demandes de reconnaissance de travailleur handicapé. Dans le domaine médical, l’interventionnisme sur le corps est gigantesque.[3] Mais les séries sur les psychothérapeutes ne cessent de fleurir, comme Empathie ou Schrinking, après En thérapie, et bien d’autres, qui mettent en scène des psys. Quant à la demande des jeunes patients d’être écoutés et de parler, elle ne cesse de croître, ouvrant l’espoir d’une parole toujours vivante et renouvelée. La psychanalyse est décriée, mais a de beaux jours devant elle.


  • [1] Plus besoin de médecins itinérants aujourd’hui, nous avons les réseaux sociaux, qui nous livrent, par l’écran du téléphone, de multiples remèdes plus farfelus les uns que les autres en matière de santé mentale et physique, d’amaigrissement, de non vieillissement et de beauté fantasmée.
  • [2] Rosemary Kennedy, de John F. Kennedy, a subi une lobotomie à l’âge de 23 ans sur décision de son père dans l’espoir de traiter ses difficultés comportementales et améliorer son QI. Elle eut pour séquelles un handicap physique et mental, elle fut placée en institution spécialisée.
  • [3] Aujourd’hui existent des chirurgies esthétiques impressionnantes pour changer de sexe, se faire tirer le portrait, gonfler les joues et les lèvres, greffer les cheveux, comme à Istanbul, où les cliniques fleurissent à bas prix pour une patientèle européenne avide. Ou encore des chirurgies de mumies Make Over au Brésil, vantés par des influenceuses aux millions de suiveuses, dont plusieurs femmes ayant accouché sont mortes.

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