Au décours de ses réflexions sur les multiples formes de la présence des morts auprès des vivants, Philippe Charlier met en rapport la naissance du spiritisme, avec l’ouvrage fondateur d’Allan Kardec, et les progrès de la science occidentale. La mort apparaît en effet comme manifestation d’un chaos auquel la réponse médicale est insuffisante. Pour organiser les rapports entre les morts et les vivants, il faut des rites, c’est-à-dire des actes de langage, qu’ils soient religieux au sens usuel ou, à défaut, spi-rites. Du reste, il arrive qu’un défaut de rites – désert-rite – conduise chez le psy.
Les morts, en principe, laissent la place aux vivants. Heureusement, vu leur nombre. Alors, pourquoi reviendraient-ils ? Peut-être parce qu’ils ne sont pas tout à fait partis… « Je ne suis pas mort » répond Léa-dibbouk (p. 60) au Rabbi Azriel lorsqu’il la/le rappelle à l’ordre de la distribution des places entre morts et vivants. La victime d’une mauvaise mort s’est comme arrêtée sur les berges du Styx, sans un sou en proche, à la recherche de « chemins nouveaux » (p. 60).
Les psychanalystes sont bien placés pour reconnaître que ce qui passe pour l’actualité d’un sujet consiste souvent en l’actualisation d’un passé qui ne passe pas mais se répète au contraire obstinément, comme une partie que l’on joue et rejoue, sans le savoir, en espérant trouver une issue, sous la forme par exemple d’une traversée du fantasme qui soutenait la répétition.
Les fantômes ne sont donc pas les seuls revenants. Ils ont en commun avec les fantasmes de représenter simultanément la présence et l’absence d’un objet, en l’occurrence un être aimé, sous la forme d’une âme, en suppléant au réel de sa mort.
Que demandent-ils ? Le prix de la traversée du fantôme. Là où la parole a fait défaut, où elle a manqué ou l’on y a manqué, il y a rétablir la discursivité par laquelle peuvent advenir une séparation ainsi que de « nouveaux chemins ». En l’occurrence, Sender a manqué à la promesse fait à Nissan d’unir leurs enfants. Il n’a même pas reconnu le fils de son ami, faute de lui avoir demandé son nom, plus occupé à financer qu’à fiancer.
Hanan est par ailleurs engagé dans la quête d’une vérité ultime supposée accessible via le savoir de la Cabbale – là où le Talmud laisse vide le ciel – à la manière de Pierre Bezoukhov dans La Guerre et la Paix, qui trouvera finalement sa paix en captivité, après avoir traversé la crainte de la mort. Hanan ne songe pas à sa quête sans défaillir, et c’est aussi la contemplation d’une vérité qui le fait tomber.
« Pourquoi, pourquoi, du haut des sommets, l’âme se précipite-t-elle vers les gouffres ? Mais la chute porte en elle l’élan de la remontée… » (p. 19). Fascination pour l’abîme et le vertige qu’elle inspire, chute et remontée comme une mise en scène de l’apparition-disparition du sujet, à la manière d’un saut à l’élastique, la condition du retour étant de se trouver solidement arrimé, à un pont par exemple. Mais un pont suspendu au-dessus d’un abîme, ne serait-ce pas une métaphore de ce que l’on appelle communément le langage ?
A la fin de la pièce, un mélange de rite et de jugement rétablit une vérité de l’histoire et provoque le départ du fantôme. Mais, comme dans les récits entourant la peinture des Yurei au Japon, lorsqu’un mort (re)part, il emporte quelque chose. Ici, c’est l’âme de sa fiancée, puis le corps qui s’y tenait chevillé.
Paul Kretzschmar, janvier 2026