Quelques notes lisant « Mon vrai nom est Elisabeth »

Les adultes, ils n’en parlaient jamais. Absolument jamais. Ça alimentait nos imaginaires.[1]

Je ne veux pas vous le cacher : il y a au moins une chance sur deux que je sois tué et il n’y a presque aucune chance pour que je puisse vous revoir avant cinq ou six mois.[2]

C’était un nom qu’on ne prononçait pas. Maman, c’était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c’était un non-sujet.[3]

Seigneur, si c’est possible, faites que ce calice s’éloigne de moi. Ne permettez pas que je reste indéfiniment dans cet isolement où je souffre actuellement. Que Betsy guérisse vite ou alors rappelez-la à vous.[4]

De Glass House à Betsy, ou le syndrome de Rebecca

L’enquête que nous livre Adèle Yon sur son histoire familiale intéresse plusieurs champs connexes à la psychanalyse, et sans doute la psychanalyse elle-même. L’autrice, normalienne et chercheuse entreprend un projet de thèse sur le cinéma et plus particulièrement suivant la thématique d’un film d’Eisenstein sur un projet de film qui aurait dû avoir lieu dans un gratte-ciel de verre. Les scènes y auraient eu une concaténation spatiale et non temporelle, puisqu’elles auraient pu être saisies par la caméra de façon synchronique et par transparence du décor, d’un lieu à l’autre. Ce film en projet s’appelait Glass house, ou la maison de verre. Dans le contexte du confinement et de certains bouleversements dans sa vie sentimentale, ce projet cède la place rapidement à ce qui pourrait en paraître très éloigné, la question des doubles fantômes- si fréquente dans les romans du 19ème siècle- partant notamment du film Rebecca de Hitchcock. En réalité, ce passage d’une thématique à l’autre pourrait correspondre, comme elle le laisse entendre à un simple détournement, celui du transparent par le trans-parent, ce qui traverse une filiation d’apparence limpide de façon occulte, et que l’on peut lire occultée, effacée et qui semble déterminer le présent de la descendante par une forme de réitération. Ce phénomène aurait pu, pour les férus de désignation clinique, s’intituler le syndrome de Rebecca.

Rebecca nomme une souffrance qui l’habite comme d’autres femme de sa famille, syndrome de la femme agitée, possédée par le spectre d’une femme qui l’a précédée, et Adèle Yon s’attèle à l’affronter, à en éclaircir les zones d’ombre, qui l’attirent, d’autant que sa famille, et notamment la génération de ses grands-parents semblent vouloir les éviter et l’en éloigner. Comme le spectre d’une arrière-grand-mère tenue pour folle dont le nom devient indicible[5], et dont les souvenirs sont effacés, un mal difficile à nommer et effrayant semble se transmettre de génération en génération à certaines femmes de la famille, et cette transmission suit un mode de transmission assez fantaisiste au regard des lois ordinaires de l’hérédité génétique. Ainsi, une discussion entre cousines qui penche à attribuer la transmission au chromosome X, se conclut sur l’impossibilité d’une telle conclusion, puisqu’au moins un homme fut affecté de ce mal de l’arrière-grand-mère appelée Betsy…

Betsy révèle par son histoire douloureuse une éviction du féminin caractéristique de son temps en ce qu’elle s’appuie sur le discours scientiste tout en s’inscrivant dans la tradition patriarcale de ces hommes marqués de culture martiale : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l’opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie.[6]

Par une remarque latérale qui fait du traitement psychotrope une sorte de lobotomie chimique réversible[7] et enfin acceptable, l’autrice indique la résonnance que son travail pourrait trouver dans les pratiques psychiatriques contemporaines, qui semble en apparence se situer à mille lieux de cette chirurgie barbare d’un autre siècle. Les enjeux restent ceux d’une paix sociale obtenue sous traitement.

Un voyage au pays du leucotome

Si son parcours de recherche commence par un voyage en voiture avec ses grands-parents vers Salamanque, ce trajet s’avère lieu d’une féconde ouverture sur le manque puisqu’ elle s’adresse à sa grand-mère sans croiser son regard, étant assises l’une derrière l’autre, et se révèle propice à l’abord un sujet impossible, associé à la souffrance qu’elle éprouve dans sa relation amoureuse avec un jeune psychiatre. Dans ce contexte de déréliction, le nom de Betsy lancé à sa grand-mère, qui en fut la fille, ce nom balancé à travers le vide pourrait être le roc depuis lequel une corde se tendait juste avant l’impact.[8]

Le récit d’Adèle Yon déploie une écriture dont le talent déborde et subvertit ce qui est sans doute attendu d’une chercheuse, même normalienne.  Son récit tresse avec sensibilité ses questions et rencontres contemporaines avec les éléments d’archive qu’elle retrouve d’une époque révolue. Elle met à nu avec les résistances des proches qu’elle interroge sur le sort de Betsy, cette arrière-grand-mère internée pendant près de deux décennies après avoir subi une lobotomie, et s’appuie tour à tour sur les silences manifestes et les ouvertures inattendues que les uns et les autres lui livrent pour avancer dans sa quête d’une vérité douloureuse.

Retraçant ce parcours singulier dont elle traque les traces avec la pugnacité dont seule une intime cause semble pouvoir donner le ressort, Adèle Yon nous livre une fresque de la psychiatrie du 20ème siècle et, au-delà, de la condition de la femme durant cette période, fresque qui prend des accents universels.

Enjeux contemporains

D’une manière assez exemplaire de notre temps, pour ne pas dire de manière assez symptomatique, les figures masculines se distribuent entre celles d’hommes abuseurs, violents et toxiques, et celles des supplétifs de la fonction maternelle[9]. Il apparaît ainsi à plusieurs reprises que les conjoints des femmes concernées interviennent pour éclaircir une mémoire fuyante. Ainsi, d’une façon assez paradoxale, la netteté de la mémoire des gendres contraste de façon surprenante avec les effacements et les fluctuations de la mémoire des filles d’Elisabeth. Mais cet oubli-là se découvre comme une façon de protéger la mémoire et ses vérités des altérations que les discours du maître et celui du savoir lui infligent. Ainsi, quand Adèle demande ce qu’avait Elisabeth, sa grand-mère est incapable de lui répondre, et cette élision qui laisse une place vacante, et donc ouverte, est comblée par la réponse du grand-père qui lance « Betsy était schizophrène »[10].

Nombreuses sont les résonnances de ce texte avec la situation analytique, au point d’évoquer ce que pourrait être un journal de psychanalyse, de ses tours de chauffe, et d’une mémoire recouvrée.

Notre chercheuse reçoit un jour ce message anonyme : Si tu trouves quelque chose, je ne veux pas le savoir[11]. Elle devine qu’il lui est envoyé par une grand-tante. Ainsi, le périple rencontre résistances et soutiens, parfois des mêmes personnes. Là où quelques-uns ridiculisent la démarche comparée à une entreprise freudienne de destruction, d’autres la récusent au nom de la paix des âmes, mais personne n’est indifférent et sa grand-mère lui livre un motif intéressant de résistance qui concerne son refus de parler en présence d’un jeune psychiatre : il aurait eu un regard clinique qui n’est pas celui que je souhaitais là-dedans. Mais je trouve que toi, en tant qu’arrière-petite-fille, il n’est pas anormal que tu crèves le monde du silence.[12]

Symptômes, condensations et déplacements

Avec une finesse qui excède justement celle d’un clinicien, Adèle Yon expose d’une lumière rasante les ressorts de la censure, du déni, ou du refoulement. Sa sensibilité aux nuances de la langue lui permet de relever l’annulation d’une annulation dans les derniers mots du message laissé par Jean-Louis, le grand-oncle qui vient de se suicider[13]. Et de ce même oncle, elle proposera que son geste d’écrasement rejoint celui par lequel sa propre mère, Betsy, fut trépanée. Elle montre leurs liens avec la mémoire subjective, et le lien de cette mémoire à la censure familiale. Ailleurs, elle cite un souvenir amusant lié aux étrangetés de Betsy : Mon père me raconte qu’un jour, alors qu’il était lui-même adolescent, au beau milieu de la nuit, sa grand-mère, la mère de sa mère- Betsy, c’était son nom- qui occupait la chambre voisine de la sienne dans la propriété de vacances familiale, s’était mise à donner des coups de fer à repasser contre le mur en hurlant que mon père était en train de regarder à travers la cloison.  Mais la phrase criée par mon arrière-grand-mère et restituée par mon père me tourne en boucle dans la tête nous dit-elle, ajoutant ne pas comprendre ni que cette femme que je ne connais – elle est morte avant ma naissance- ait pu accuser mon père adolescent d’actes lubriques, ni qu’un adulte puisse affirmer qu’il est possible de voir à travers les murs[14].  Très tôt dans son existence, l’arrière-petite-fille ne peut se résoudre à la cocasserie ni au pittoresque du récit de son père, et laisse se déployer en elle puis dans son œuvre ce que cette étrangeté condense et ce dont elle est l’indice. Sa sensibilité à la teneur littérale du texte lui permet de révéler de troublantes résonnances, avec un événement dramatique lié au mariage de ses arrière-grands-parents. Ainsi, le château où Betsy a retrouvé André, son fiancé en permission, pour s’y marier est détruit par un incendie la veille du mariage. La première fois qu’il en est question avec Adèle Yon, le feu est attribué à un accident domestique : une employée de maison l’aurait déclenché en oubliant un fer à repasser. Mais dans un retournement typique d’un deuxième tour de parole sur un événement traumatique, le refoulement est levé et le départ d’incendie est attribué à Betsy, qui l’aurait elle-même provoqué en mettant le feu à sa robe de mariée avec le fer à repasser. Quant au voyeurisme qui pourrait laisser penser à une maison aux murs de verre, une Glass House, il annonce la dernière découverte d’Adèle, celle des perversions de son arrière-arrière-grand-père, Louis, le père de Betsy, incestueusement exhibitionniste ou voyeuriste, et peut-être plus grave encore.

Le livre foisonne de déploiements qui s’appuient sur ce que l’on pourrait appeler des formations de l’inconscient, dont la production semble une œuvre collective. Y est souvent invoquée l’image familièrement inquiétante du fantôme, ou celle du corps-machine : la plus frappante est sans doute celle du robot ménager dont les terrifiantes tentacules aspirent le fond de la piscine et que tout le monde appelle d’un air entendu : La Grand-mère.  Je ne sais pas exactement ce qui lui a valu ce surnom mais son ombre menaçante, qui me poursuit dans la piscine et sonne l’heure malheureuse où nous devons en sortir sous l’œil autoritaire de mon arrière-grand-père André, se confond, dans les cauchemars, avec le fantôme en colère de la chambre voisine. Je ne me trompe pas : des années plus tard, alors que, immergée dans cette même piscine, je ferai remarquer à mon père la modernité de l’engin de nettoyage avec lequel les enfants seront désormais autorisés à cohabiter (minuscule et dépourvu de tentacules), il me racontera que la Grand-Mère avait bien été nommée en référence à Betsy par l’un de ses petits-enfants que ses nages matinales et dégingandées avaient forcé, hilare, à sortir de l’eau. Mon père en rira encore.[15]Mais là où le rire défensif semble caractériser la mémoire masculine de cette grand-mère, pour Adèle, comme pour d’autres filles de la famille, son idée fait naître la peur d’être folle. Mais elle s’interroge : il est aussi possible que cet événement advienne à l’inverse et que ce soit la crainte d’être folle, nourrie par la conjonction d’un certain tempérament exalté et d’une période acérée de la vie, qui installe durablement en moi le fantôme de cette aïeule.[16]

Ces craintes se doublent de symptômes aigus, puisque dans des moments aussi banals qu’un trajet en métro ou une heure de cours, je me mets à avoir l’impression de sortir de mon corps.[17] Et mes soudaines sorties de corps se doublent de visions de cauchemar dans lesquelles je tue ou je suis tuée, de flashs sanglants alors que je me trouve parfaitement éveillée.[18]

Avec, ou sans rapport sexuel ?

Sa rencontre avec un jeune étudiant en psychiatrie répond à cette crainte d’être folle, et au moment où je me sépare de l’homme qui est depuis devenu psychiatre, me revient confusément l’idée de cette femme.[19] La levée du refoulement et le repérage des identifications qu’il conditionne est un processus dont Adèle Yon déploie les étapes avec précision.

Tentant de retrouver avec précision la représentation qu’elle se fait de la maladie de sa grand-mère, par-delà la qualification de schizophrénie, une image s’impose : je voyais une femme sans visage enfermée dans une chambre d’hôpital, seule, habillée d’une blouse en papier bleue, sans plis, à laquelle venait rendre visite, occasionnellement mais régulièrement, un homme muet qui était son mari. Dans cette chambre, ils s’accouplaient (était-ce ma première représentation de l’enfantement par voie naturelle ? Etant moi-même ce qu’on appelle un bébé-éprouvette, il me semble fort possible que la corrélation entre rapports sexuels et enfantement se soit forgée pour moi par le biais de cette séquence imaginaire) et de ces accouplements naissaient, les uns après les autres, un, puis deux, puis cinq enfants.[20]

Cette vérité risque cependant, par l’interprétation traumatique qu’elle propose d’un rapport sexuel, prendre la place de ce qui est structurel dans le refoulement auquel se trouve soumise, de façon plus ordinaire, la subjectivité contemporaine. Ainsi, le risque serait de laisser entendre qu’une parole singulière ne serait possible qu’à la condition d’avoir un secret honteux à dévoiler, et notamment sexuel, avec une vérité traumatique pour cause.

Nizar Hatem


  • [1] P47
  • [2] P89 Lettre d’André à Betsy, datée du 28/05/1940
  • [3] P98
  • [4] P186
  • [5] A l’instant où j’aurai tiré ce nom du silence (…) quelque chose sera différent. Une modification imperceptible de la qualité de l’air. Quelques difficultés à respirer, contagieuses.
  • [6] P216
  • [7] P219-220
  • [8] P31
  • [9] Comme quand la grand-mère de l’autrice ne parvient pas à se souvenir de la date de la mort de sa mère, ni de l’année, ni même, semble-t-il de la période, mais doit recourir après le rappel proposé par son mari, à une sorte de contextualisation métonymique (P27).
  • [10] P29
  • [11] P58
  • [12] P60
  • [13] P17 « Au revoir à toute la famille »  Alors, il y aura donc in fine quelque chose à revoir ? Annulation d’une annulation.
  • [14] P36
  • [15] P36-37
  • [16] P38
  • [17] P40
  • [18] P41
  • [19] P42
  • [20] P169-170

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