Ce que je veux ? – oui, me fuir moi-même, voilà ce que je veux – ne plus me souvenir de rien, de rien – me vider de toute ma vie – voilà, regardez : un corps – n’être que ce corps – vous dites que c’est le sien ? qu’il lui ressemble ? – moi, je ne ressens plus – je ne me veux plus – je ne reconnais plus rien et je ne me reconnais pas – mon cœur bat, je ne le sais pas – je respire et je ne le sais pas – je ne sais plus si je vis – un corps, un corps sans nom qui attend que quelqu’un s’en empare ! – Alors, oui : si lui veut me recréer, redonner une âme à ce corps qui est le corps de sa Cia – qu’il s’en empare, qu’il s’en empare et le recharge de ses souvenirs – les siens – une vie belle – une vie nouvelle – moi, je suis désespérée !
Comme tu me veux pourrait être lu comme une autre histoire de possession, sur un mode assez différent de ce qui est mis en scène dans Le Dibbouk mais, là encore, c’est une femme qu’il s’agi(rai)t de posséder.
J’ai failli m’étonner de cette insistance du féminin et de ses destins dans notre séminaire, alors que nous avions pris le parti de nous laisser porter par les inspirations de chacun, sans s’astreindre, donc, à tirer le fil du thème que j’avais proposé. Avec le recul, il m’apparaît que la question que j’avais souhaité poser ressemble à celle que posait Lacan dans le séminaire intitulé D’un discours qui ne serait pas du semblant. En tout cas, mon interrogation tournait autour de la possibilité d’une écriture qui entretiendrait, avec le Réel, une affinité particulière, et c’est pourquoi, lorsque nous nous retrouvons à discuter du féminin, je me dis que nous sommes finalement toujours dans un certain rapport au thème (pro)posé, fut-il élastique. Bien entendu, tout comme la question de Lacan sur la jouissance féminine adressée à des psychanalystes femmes était restée sans réponse, nous ne pourrions nous borner à chercher quelque « discours qui ne serait pas du semblant » dans la bouche d’une femme, même s’il s’agit du personnage d’une pièce écrite par un homme.
Ce serait oublier que la béance creusée par le non-rapport sexuel ne sépare pas simplement hommes et femmes mais les traverse, les uns comme les autres, en tant qu’ils sont assujettis au langage, ce qui bien sûr ne les empêche pas de s’y situer dans une position plutôt féminine ou masculine.
Comme tu me veux nous parle de son temps, que certains n’hésitent pas à constellationner en le mettant en perspective avec le nôtre, de son auteur, sicilien, si cela peut déterminer quelque chose, d’hommes et de femmes aux prises avec ce qui les représente par-delà ce qu’ils sont.
Le titre de la pièce n’est pas sans faire écho à cette question posée à l’Autre : ché vuoi ? « Comment me veux-tu ? » pourrait en être une variante, avec le suspens de l’interrogation, l’ambiguïté du comment, mais le titre de la pièce est bien Comme tu me veux. L’auteur aurait-il oublié le point d’exclamation ? « Comme tu me veux ! », ne serait-ce pas une maxime de la jouissance de l’Inconnue ? Tournure dont l’avantage est de nuancer la passivité qui transparaît dans l’affirmation et se trouve d’ailleurs démentie par la dénonciation systématique de la pente imposturante des semblants auxquels tentent désespérément de s’accrocher les prétendants de l’Inconnue, et elle avec. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’Elma n’est pas gelée, et que, supposée Lucia, elle jette la lumière, à sa manière autre – si tant est qu’elle soit sienne –, là où il sera bien difficile de la retrouver. Inconnue elle reste, témoin privilégié de l’absurdité comme ab-sens.
La déroute des impostures de quelques hommes me paraît faire écho à la défaite de tous les hommes, dans ce contexte si particulier de l’intervalle entre la « der des der » et la guerre suivante, en ces années dont on dit plus qu’on ne voudrait en dire en les qualifiant de folles. Drôle de victoire, vu son coût, que l’on prend pour une fin d’un côté tandis que de l’autre la défaite n’a pas eu lieu car elle n’aurait pas dû avoir lieu, n’était le « complot judéo-bolchévique ».
Parmi les semblants, y en a-t-il qui soient vrais ? Qu’est-ce qui en fait autre chose que du larifari, à supposer que l’on puisse effectivement parler pour ne rien dire ? Je ne vois pas ce qui, à part une parole propre, serait susceptible de leur attacher cette valeur, une sorte de preuve d’existence sans du tout avoir le statut de preuve. Or il faut bien constater que si l’Inconnue cause, c’est surtout le désir des hommes, dont aucun ne lui demande ce qu’elle pourrait vouloir, et dont elle se fait comme en représailles un objet petit tas, finissant tout de même par s’en aller avec l’écrivain, c’est-à-dire avec celui qu’on pourrait supposer détenir un savoir particulier sur le fonctionnement du signifiant.
La question que semble poser, à sa manière, l’Inconnue, est celle de l’être-femme, dont on sait qu’elle ne peut recevoir de réponse générale ni ne pas s’articuler à celle de la subjectivation, c’est-à-dire avoir à en passer par la parole. Du reste, la poésie ne repose-t-elle pas toujours sur une articulation de ce genre ? Ce qui frappe pourtant chez l’Inconnue, c’est ce qui se présente comme une quasi-absence de mémoire. Jusqu’à son nom, il est bien difficile de déceler les signifiants qui ont pu se déposer, strate après strate, pour composer ce que l’on appelle communément son extimité, ce qui facilite le jeu de parade – tout joueur étant aussi une pièce du jeu – par lequel elle prend puis lâche les mots d’un autre et que, une fois encore, je prends comme une manière d’interroger l’Autre.
La « folle » est-elle, à cet égard, mieux lotie ? Quelle est sa folie d’ailleurs ? Celle du pas-tout ? Dans l’interprétation de Cécile Coustillac (et la mise en scène de Stéphane Braunschweig), la folle manifeste une angoisse presque archaïque, un abîme d’hilflosigkeit d’où surgit l’appel que l’on devine adressé, dans son enfance, au nebenmensch. Alors qu’en l’Inconnue on voit – presque ! – tout ce que l’on veut, la folle fait figure de celle en qui il est difficile de reconnaître, pas tant à cause de ses traits qui ne lui ressemblent pas que de sa réduction à un seul signe. Mais n’est-ce pas finalement cette trace ténue d’une histoire qui l’ « emporte » ? Du reste, la question de la folie ne tombe pas de nulle part. De l’aveu même de l’auteur, la fréquentation de femmes abîmées, sa fiancée d’abord puis sa femme ensuite (le déclencheur, pour celle-là, ayant vraisemblablement été la faillite du père), fut l’expérience la plus terrible de sa vie.
Vous avez dit faillite du père ?
Paul Kretzschmar, janvier 2026