Les malentendus de l’amour

La pièce de Pirandello « Comme tu me veux » met en scène les vicissitudes du sentiment amoureux. À ce titre elle est susceptible d’intéresser les psychanalystes dans la mesure où, comme le disait Freud, l’amour de transfert n’a rien à envier à ce qu’on appelle l’amour.

Je vous propose de suivre ces vicissitudes en nous mettant dans les pas et les paroles de celle qui est dénommée l’Inconnue. Elle entre en scène dans un moment de beuverie accompagnée d’un quatuor d’hommes à la dérive. C’est visiblement sa manière d’exhiber sa détresse subjective et l’insatisfaction de sa vie amoureuse avec Salter. L’intrigue se noue quand un visiteur déclare reconnaitre en elle la femme qui avait disparue en Vénétie pendant la première guerre mondiale et dont l’époux l’a mandaté pour la retrouver. Malgré les tentatives de Salter pour retenir Elma, allant jusqu’au geste suicidaire, elle cède à ce qu’elle entend comme une preuve d’amour, la recherche inlassable d’une épouse disparue depuis une décennie. Elle n’est pas dupe qu’accepter de se mettre à cette place relève d’une imposture mais elle choisit de remplir ainsi cette fonction qui la met en situation d’être aimée et croit-elle d’entamer une nouvelle vie.

Dans le domaine qui était supposé être le sien avant sa disparition elle est accueillie par oncle et tante qui ne semblent pas douter de son identité et lui imposent son nouveau prénom :Lucia. Elle est aussi tenue de ressembler au portrait de celle-ci ce qui ne va pas sans réaction d’’étrangeté. Ce qu’elle découvre surtout c’est qu’elle est un enjeu patrimonial dans la mesure où c’était Lucia qui était l’héritière et que son mari ne peut jouir de ses biens que si elle est en vie. L’amour supposé n’était donc que vénal.

Un rebondissement imprévu va hâter le dénouement. Salter, qui n’a pas renoncé, s’annonce avec une femme lourdement handicapée et prétend que c’est la vraie Lucia plongeant la famille dans l’embarras et l’imbroglio. Contrairement à leurs attentes l’Inconnue jette l’éponge en quelque sorte et repart avec Salter.

Il faut croire que l’usurpation d’identité ne va pas de soi et surtout que l’immixtion du personnage handicapé vaut pour l’Inconnue comme une interprétation : voilà ce à quoi tu te réduis si tu persévère dans l’imposture. On peut entendre qu’elle préféra retourner danser fusse en cohabitant avec Salter.

Au-delà du personnage de l’Inconnue ce qui est mis en évidence dans cette pièce c’est la crédulité des personnages. Une crédulité qui ne se réduit pas à une attitude passive mais qui est une passion au sens où comme le montre le personnage de Léna se dessine une nécessité subjective de croire. Cette problématique nous intéresse car nous ne sommes pas sans savoir depuis Freud que le sujet croit à son symptôme et il y croit parce qu’il en jouit et l’aime. Cet obstacle apparu dans la pratique de l’analyse nous oblige à ne pas réduire la croyance à une disposition caractérielle mais à l’envisager méta-psychologiquement. En évoquant l’autosuggestion des patientes hystériques les cliniciens du siècle passé témoignaient, paradoxalement, d’un refus de les entendre et d’une vérité dans le rapport de ces patientes à leurs symptômes. Le phénomène de la suggestion va être abordé par Freud dans l’étude de la relation hypnotique (Psychologie collective et analyse du moi) où il nous dit que l’effet de suggestion de l’hypnose repose sur la condensation d’un objet pulsionnel et de l’idéal du moi. C’est la modalité de l’amour de transfert que l’analyse est supposée résoudre par l’effet de séparation de la parole quand elle se déploie sur le mode de l’association libre qui évide l’objet.

Ce dont souffrent l’ensemble des personnages de la pièce de Pirandello c’est qu’effectivement il y a un objet phénoménal qui occupe la scène et qui est le bien patrimonial. L’Inconnue peut, elle,  sortir de cette impasse en y renonçant.

Ablert Maître

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