Réflexions sur le livre de Roland Topor, « Le locataire chimérique«
Les quelques réflexions qui suivent ont essentiellement été inspirées par le livre qui a lui-même inspiré le film de Polanski. L’adaptation cinématographique est globalement fidèle, mais on trouve dans le texte de Topor des propos qui, sans avoir été « traduits », ne sont pas sans fécondité pour lire de l’histoire de M. Trelkowski.
On pourrait dire que cette histoire met en scène une autre version du thème de la possession, mais ce serait laisser en suspens ce que, justement, elle présente d’autre. On pourrait y voir le récit de l’éclosion d’un délire paranoïaque et saluer quelques intuitions – probablement impensées – de l’auteur, concernant notamment le pousse-à-la-femme dans la psychose. Cela pourrait peut-être rendre service à la nosologie, mais après ? Les psychanalystes n’ont pas usurpé leur réputation d’être peu friands de diagnostics, et pour cause : en matière de classement, ils sont structurellement défaillants, et s’ils survivent à la loi du marché c’est par la grâce d’autres lois.
Sans compter l’évident potentiel persécutoire d’un tel diagnostic, il ne s’agit pas de rajouter un supplément à la prolifération d’être qui fait verser Trelkovski dans l’être en trop, c’est-à-dire celui à qui l’on fait la chasse, parce que l’on a contre lui une dent. On pourrait dire qu’être Trelkovski devient une faute inexpiable, mais le nom en lui-même ne fixe pas l’être, ce qui laisse un suspens : qu’est-ce que Trelkovski ? L’être en trop renvoie aussi à une prévalence insoutenable de l’image que l’on retrouve dans la fascination pour le tableau vue sur les toilettes de l’autre côté de la cour, que le personnage principal regarde encore et encore, ne cherchant pas tant ce qui s’y trouve que ce qui, manquant à l’image, serait susceptible d’y faire entame. C’est encore l’image de la femme dans le miroir, qui précède une tentative de se sauver en se dérobant et en reprenant à son compte, dans le chapitre 15, la suggestion d’un robinet : fuir. Trelkovski quitte alors la femme pour une femme, ce qui n’est pas rien, même si cela sera de courte durée. Défaire l’image suppose une part de cécité, puisque si « on ne donne rien aux aveugles » (dixit la femme du propriétaire), ce qui n’est pas rien non plus, le rien précède en fait l’aveuglement. Mais Trelkovski est bien voyant, trop voyant même. Les messages énigmatiques qui semblent s’adresser à lui peuvent toutefois signifier l’intuition que, par-delà ce qui se donne à voir, la trame de l’évènement est une écriture à déchiffrer.
La question de l’être est très explicitement posée en plusieurs endroits. L’un des plus directs et des moins explicites est peut-être celui ou Trelkovski s’interroge sur ce que pourrait être le siège de l’être, en quelque sorte, en se demandant ce qu’il en reste lorsqu’est perdu tel ou tel membre. Prise ainsi, la question s’enlise au fur et à mesure qu’il la pousse, car à la fin, ce qui compte, ce n’est pas qu’une substance soit logée quelque part mais que quelque chose puisse se dire, fut-ce « moi et mes vers ».
Le film fait cependant l’impasse sur une part importante de ce qui s’actualise dans le délire du locataire. L’anamnèse à laquelle il se livre dans le récit de Topor se résume en effet au souvenir d’un propos pour le moins étronnant lancé par sa maîtresse lorsque, étant enfant, il fut ramené des toilettes jusque dans sa classe par une camarade : « vous n’êtes donc pas tombé dans le trou ! ». Traduction dans l’inconscient du jeune Trelkovski, honteux et peiné : « vous êtes une merde ». En passant, cet évènement éclaire la portée cathartique des pleurs du jeune enfant dans le jardin du Luxembourg, prématurément interrompus au goût du héros. Comme le dira plus tard un médecin à l’occasion de son accident, « si vous aviez eu mal, on vous aurait entendu ! ». Sauf qu’il manque une condition essentielle : dire, c’est accroître ses chances.
La merde ressurgit çà et là, sous des formes parfois détournées (ordures…), mais pas toujours. Lorsque la voisine, menacée d’expulsion (préfiguration, pour le locataire, de ce qui l’attend), défèque dans l’escalier et sur les paliers, Trelkovski s’inquiète : « ils vont croire que c’est moi », avec toute l’ambiguïté de la formule.
Paul Kretzschmar