Et dune vie tout animale

Séminaire de lecture du GEPG

Le roman de Sandrine Bourguignon, Et d’une vie tout animale m’a intéressée parce qu’il m’a semblé être une métaphore assez réussie du déroulement du transfert dans la situation analytique. Comme on le dit parfois d’un moment d’analyse, l’auteure raconte une tranche de vie de son héroïne. La période concernée est plus marquée par des moments de bascules subjectifs que par les marqueurs chronologiques classiques. Cette structure m’a rappelée les trois temps logiques[1], tels que Lacan les définit dans le temps logique et l’assertion de certitude anticipée.

Ça commence avec l’instant de voir[2], c’est à dire le souvenir de l’accident de voiture qui rend Laure, l’héroïne, orpheline dans son jeune âge . Vient ensuite la rencontre inattendue avec un épagneul malade dont on ignore l’histoire. Depuis quand survit-il seul près de cet atelier abandonné au milieu de nulle part ? Cet habitat mi-civilisé, mi-sauvage, qui a gardé les stigmates de la vie de son propriétaire, un menuisier mort sans avoir pu revoir son père qu’il a renié pour s’être transformé en femme. Dans ce refuge, ni tout à fait une maison, puisqu’il s’agit d’un espace consacré au travail du bois, ni tout à fait une niche, puisqu’une fois construite par Laure, Diogène le chien refusera d’y entrer, ni tout à fait un terrier puisque loir, punaises et autres insectes en seront chassés. Dans ce refuge à la frontière entre le monde civilisé et le monde sauvage, que se passe t-il pour Laure ?

C’estle déploiement du temps pour comprendre[3]. Rester là. Voilà sa réponse à l’énigme de l’appel de l’Autre que vient représenter ce chien : il paraît que nous n’avons pas le choix […], que résonne un appel, Et la nécessité impérieuse d’y répondre (p.29). Diogène est atteint d’une maladie dont les symptômes rendent son corps d’animal très envahissant, sa survie tient à un fil. En s’attachant à lui, Laure prend conscience qu’elle en devient l’otage (p. 35). C’est, lestée du poids de la responsabilité de cette vie (animale), qu’elle va pouvoir supporter temporairement la sienne parmi les êtres vivants qui peuplent le Causse. Comme chien, Diogène ne se préoccupe pas du sens. A suivre ses errances dans la campagne, va se déployer pour Laure le déroulement métonymique de la pensée, dans une solitude qui ne la renvoie pas au vide mais à une incomparable sensation de plénitude (p. 46). A partir de ce cheminement quotidien, côtes à côtes, comme la répétition des séances dans une cure, elle prend le risque d’aller à la découverte du territoire du Causse. La pensée associative se déroule comme en écho, et va lui permettre la découverte de son territoire intérieur, de ce qu’il y a d’humanité dans sa vie animale mais aussi d’inhumain, de dénaturé, dans la d’« hommestication » qui caractérise la condition humaine. C’est le temps nécessaire au déroulement du dialogue intérieur, avec ses silences, son rythme singulier qui se dégage à travers le style syncopé de l’écriture de Sandrine Bourguignon. Ce rythme est parfois affecté par les rencontres humaines qu’elle fait au cour de ses missions d’écoute et d’écriture de vies toutes pourrites (p. 65) mais jamais autant que les quelques fois où le chien approche de la mort.

Depuis cette vie en apparence simple, débarrassée de la présence des objets matériels et relationnels, apparaît un objet aux contours flous. De cet objet omniprésent-absent elle va déduire progressivement sa position à elle. Celle d’être à une distance du monde qui lui permet de percevoir la puissance des effets du Réel, comme par exemple lorsqu’elle mesure sa fatigue à supporter la canicule, le soleil, cet assassin sans mobile (p. 145). Mais aussi sa place dans la générativité, place de descendante parmi la multitude des autres, d’une unique créature, (p. 146) dont les tentatives de retrouvaille ne peuvent que confronter au constat de la perte et au deuil. A partir du lien qui les attachent elle et Diogène, l’ambiguïté entre sauvagerie, domesticité et humanité est poussée à son extrême. Si les animaux domestiques ont pu avoir une fonction de protection de l’humanité contre une hypothétique menace extérieure, ne seraient-ils pas devenus aujourd’hui un moyen de nous sauver du danger intime que constitue le manque sans fond d’amour en nous (p. 128) ?

Cette formulation a retenue mon attention tant il est remarquable que la consommation d’animaux domestiqués, (chiens, chats, et autres NAC : nouveaux animaux de compagnie) est en augmentation dans les pays occidentaux avec son lot de lathouses[4] associées, telles que les promesses de relations harmonieuses véhiculés par les vendeurs de conseils en comportementalisme canin ou équin ou en coaching de la relation à l’animal. Si les naturalistes et les zoologistes ont tentés de définir le lien qui unit l’homme à l’animal à travers les notions d’acclimatation, d’apprivoisement ou de domestication, il est remarquable qu’ils se soient peu intéressés à la notion de zoophilie.

L’animal est un autre qui ne parle pas, mais qui peut donner toutes les apparences de l’écoute. Les enfants le savent, qui leurs racontent en secret leurs déboires au retour d’une journée d’école difficile. Le chien, le chat, est un autre auquel on peut tout dire, avec qui on peut bêtifier sans limites, dont on peut faire un lieu de dépôt sauvage de nos névroses (p.142). Lacan souligne que,les odeurs, qui pour les animaux sont signifiantes, sont des sortes de traces qui ne peuvent pas s’effacer, contrairement au sujet qui est justement « celui qui remplace ses traces par sa signature »[5].

Mais finalement, est ce que quelque chose change pour Laure au fil des jours et des saisons ? Le troisième temps, moment de conclure[6], s’amorce avec le rappel à la loi et la possibilité que lui offre le maire du village de faire que sa vie sur le Causse devienne légale et définitive (p.196). A partir de là, continuer à vivre comme elle vit n’est et ne sera plus possible. Moment de chute, elle s’aperçoit qu’elle n’est nécessaire ni au Causse, ni à Diogène. Et c’est à être témoin de ce que pour un chien, les retrouvailles avec le vieux mammifère placentaire (p.146)peuvent se réaliser, qu’elle peut se séparer de lui. A son contact, a t-elle réparé quelque chose ? Créé quelque chose de nouveau ? Les deux à la fois ? Elle constate en tous cas avoir appris avec Diogène, sur ce qu’il en est du fantasme, vieux comme le père mythique de Totem et tabou, de posséder toutes choses, femmes ou autres. Fin du cannibalisme chamanique (p. 199) donc, qui laisse le sujet certes repu mais coupable et repentant. Il me semble que cette fin peut se rapprocher de la fin d’une psychanalyse qui implique que le sujet reste sur sa faim quant à sa question. Pas de réponse à celle-ci, sinon celle qu’il lui faudra continuer à vivre pour savoir. To be continued..

Marylise Crotti, avril 2026


  • [1]Lacan, J. Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Les écrits I.
  • [2]Ibid.
  • [3]Ibid.
  • [4]Lacan, J., Séminaire L’envers de la psychanalyse, séance du 20 mai 1970.
  • [5]Lacan, J., Séminaire d’un Autre à l’autre, séance du 21 mai 1969.
  • [6]Lacan, J. Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée. Les écrits I.

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