Septembre 2022, atelier théâtre : je choisis quelques extraits d’un texte d’Hélène Cixous, « Si près », paru en 2007. Ils seront joués, et intégrés au spectacle de fin d’année.
Avril 2023, la proposition d’Eugène Perla de travailler, avec d’autres, sur la question du double, à partir de la lettre de Freud à Schnitzler (14 mai 1922) « Pourquoi, en vérité, durant toutes ces années, n’ai-je jamais cherché à vous fréquenter et avoir avec vous une conversation ? … je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double.» m’intéresse. Je m’engage dans ce travail pour creuser le livre « Si près » d’Hélène Cixous, choisi précisément pour l’affleurement des doubles, et la confusion. Catherine Guillaume sera de la partie, avec « La nouvelle rêvée » d’Arthur Schnitzler.
L’organisation du séminaire de l’interassociatifs de psychanalyse nous contraint, et nous tricotons un drôle de passage au public. Mon travail, ma lecture, sera transmis par mes passeurs, ce qu’ils en entendent. Passage ou passe, comment rendre compte des effets de ces moments qui s’entremêlent : lecture du texte, interprétation théâtrale, écoute d’Eugène Perla et de Catherine Guillaume, passage au public.
Lecture du texte d’Hélène Cixous, lecture de mon texte, intime, nouvelles interprétations. Ces lectures, ces échanges font évènement, de nouveaux chemins de mon histoire se présentent et se déploient.
Le double ; l’alter égo ; le prochain ; l’ombre ; le reflet ; le sosie …
Hélène Cixous, une vie en solitude : « Pendant quelques instants la solitude est sur toute la terre, le corps me manque. Ensuite ma mère revient … ce n’est pas aujourd’hui que je serai exécutée» (p.125)
« … et moi seule suis là pour être coupable, je vis pour répondre de la faute, et vivre est une faute dont je ne peux demander à personne le pardon.» (p.182)
« … je suis coincée entre des « Gens », je suis sur le point de pleurer hélas pleurer est impossible il me faudrait un peu de vie intérieure … » (p.90).
HC est née en Algérie en 1937. Elle va faire de la mort de son père l’évènement crucial qui la détermine : « d’une certaine manière, je suis née à la mort de mon père»1. (Qui est née ? Hélène, la narratrice, l’auteure ?). Elle avait 10 ans.
«Si près» n’est pas un récit linéaire, d’une histoire familiale inscrite dans la grande histoire. Dans ce texte à trou, les évènements ne se donnent pas d’emblée. Noms et dates, énigmatiques, ponctuent le texte qui sont autant d’indices. A la recherche d’une cohérence, je me plonge dans une lecture au plus près du texte pour essayer d’en extraire une chronologie, trouver des liens.
Les parents d’Hélène sont juifs. La mort du père est précédée de l’interdiction d’aller à l’école au moment de la promulgation des lois de Vichy, en juin 41, et du déménagement d’Oran à Alger : « Déjà à Oran quand j’avais 5 ans, G. mon père, la guerre, l’expulsion, la vipère Vichy»(p.192) «dans les coulisses du théâtre d’Oran, c’est là qu’ont commencé le doute et l’égarement quand j’avais 5 ans»(p.192).
1955, année de son arrivée à Paris pour la poursuite de ses études, est évoquée à plusieurs reprises : «1955, année de pire en pire»(p.171) ; «passer d’un pays qui ne vous veut pas à un pays qui ne vous veut pas.» (p.190). 1955, c’est l’instauration de l’état d’urgence, la mobilisation du contingent, le massacre du constantinois. La situation en Algérie se dégrade.
Jusqu’en 1971, date de la fermeture de la clinique de sa mère à Alger, Hélène semble retourner régulièrement en Algérie.
Puis, la famille n’y retournerait plus ? Dès lors, mort du père et exil sont noués : la tombe est restée en Algérie. 2
Dans le livre «Si près», il sera question d’un retour, retour en Algérie, et visite au père, sur la tombe du père.
L’écriture d’Hélène C., en forme de pensées, d’association libre, est tout à la fois fascinante et difficile. L’histoire n’avance pas, piétine, semble reculer, quelque chose fuit, ne se laisse pas attraper, rien ne se résout. Cet indécidable, va-t-il arriver à prendre fin ? Mouvement circulaire, fusion avec l’autre, fusion des mots aussi, laissant peu de place à l’imaginaire, à l’identification. M’y plonger, fiévreusement, puis un dégoût, comme un étouffement, impossible d’y revenir pendant un temps. L’auteure creuse, profond. Elle fouille les signifiants encore et encore, le sens glisse, s’échappe, et ce qui fait d’abord jeu, avec son corollaire de plaisir, nous laisse exsangues, échoués. Jusqu’où va aller cette folie ? Le sens aussi est forcé. Tenant une idée, le filon est approfondi, comme pour en extirper jusqu’au cœur … des images sauvages apparaissent. L’idée première nous est proche, mais comment accepter la proximité de la monstruosité qui en découle ?
De tous cotés, l’horreur pointe son nez, quelle vérité s’y glisse ?
La 1ere partie du livre se passe en France, des dialogues, avec la mère, nombreux, dialogues imaginés avec Zohra Drif, dialogues avec sa fille, une amie, dialogues entre femmes.
Dans la 2eme partie, Hélène arrive en Algérie, tout s’entrecroise et s’entremêle, couleurs, animaux, rues, un environnement vivant et animé, habité, des images apparaissent. La tombe du père est trouvée, et la la mère, à distance, de l’autre coté de la Méditerranée, peut enfin faire repère.
Pas de coupure et de la division tout le temps
Les sujets s’intervertissent et tout ce qui donne consistance à l’identité est dissocié, diffracté. Toute séparation est annulée.
L’espace est diffracté : « quand je pense à la tension qui m’occupait tout le corps lorsque je vivais en Algérie avec la sensation insupportable de ne jamais me trouver dedans mais comme plaquée à l’extérieur du dedans … je passais ma vie à chercher l’entrée du dedans sur la paroi extérieure invisible duquel j’étais agrippée …» (p.17).
Lieux et corps divisés : « D’un côté je suis du côté de Zohra l’autre, de l’autre côté, mon autre côté de l’autre côté, notai je dans un effort suprême pour me réunir à moi-même, je suis à coté, née à coté, notais-je dans le carnet blanc papier bible …»(p.128).
La temporalité abolie : «la tombe ne compte pas, elle n’a pas d’âge, lui a tous les temps, moi me dis-je tout le contraire… j’ai du mal à ressusciter, du moins à me ressusciter avec Alger … »(p.38).
Ainsi que les séparations vie/mort, et entre les générations : « Il faut déplacer les immeubles pesants, parvenir jusqu’à la terre où nous dormons peut-être croyant que nous sommes réveillés, peut-être croyant que nous dormons, creuser l’humus délicatement jusqu’à trouver peut-être la petite poignée de Sperme qui n’a pas cédé à la mort. Il n’est pas impossible que l’on ne puisse y arriver – tous les quarante ans peut-être (l’âge d’Hélène Cixous au moment de l’écriture du livre). C’est long, revenir.» (p.150).
Le sens s’envole dans des dérives signifiantes : «je ne peux dire que je sois sur des points d’exclamation, je ne suis ni à cheval ni à cabri, je suis triste » (p.38).
Des retournement dans le contraire : « j’ai toujours admis simultanément l’hypothèse contraire » (p.21) ; « A la fin il n’y aura pas de fin » (p.146).
C’est la langue même qui joue, avec homophonies : «Mieux vaut se taire. La terre parle-t-elle ?»(p.88) ; mots valises, néologismes : Algériance, algérrance, broussailler, squelettre, désaprouvement, pourquoiement …
Les mots nous font signe dans leur pur valeur de son : le jardin d’Essai/décès ; si près/cyprès …
Et la structure de la langue aussi est tordue, dans des inventions syntaxique, et/ou de ponctuation, avec des phrases sans ponctuation du tout, phrases non terminées, sans point final, etc.
La langue trébuche, vacille, se rétablit par le jeu, ou s’éteint.
Figure de la mère, place de la mère, lien à la mère.
Par cette écriture étrange, envoûtante, HC monologue ou plutôt dialogue, avec elle même, et avec les femmes proches, trop proches, la narratrice passe de l’une à l’autre, sans qu’on comprenne parfois qui parle. Le double : être à la fois soi même et un autre. Le défilé des mots empêche le à la fois, oblige à la succession. Pour dire la confusion des places, HC déroule des images : «je n’ai jamais été chez le coiffeur sans avoir le sentiment que je lui coupais mes cheveux ou que je me coupais ma mère». Premier temps de la lecture, première compréhension : la mère comme double. Je le jouerai avec un manteau, je choisis une chemise, bleue, qui m’enveloppe, elle sera la mère, les cheveux, les siens, les miens. L’objet perdu ou l’objet partagé, arraché du corps propre. Le Réel, ce qui n’a pas de double.
Les scènes avec la mère sont des huis clos, ponctués de visions sauvages. Comme au théâtre, sur scène, pas de retour en miroir. L’acteur dans le dévoilement d’un ignoré qu’il faut à la fois laisser jaillir et maîtriser.
Comment se démarquer de l’autre ? Exister sans être l’autre ? Être comme … à côté : «je lui donne le bras, j’ai peur qu’elle tombe. Ne va pas trop vite ! Dis-je. Nous sommes bras dessus bras dessous devant la porte. Tout d’un coup elle change de côté, elle saute de mon côté, elle dit : c’est un peu au fond. Il y a une allée à droite. Tout en haut. Prends un sécateur. Puis à gauche vers le mur : Mais au même instant j’avais sauté de son côté, j’ai dit : je n’irai pas à Alger. Et nous fûmes chacune sur l’autre rive, déracinées, vacillant à la place de l’autre que l’autre venait à l’instant même de quitter afin d’être du même côté.»(p.89,90).
Avec le temps, et les questions de Catherine et Eugène, je fouille le texte, en extrait de nouvelles pistes, de nouveaux trésors :
« je me regarde dans ma mère, et je me vois à l’envers. »
A la 1ere lecture, certains mots disparaissent :
je (me) regarde (dans) ma mère, et je me vois (à l’envers).
je regarde ma mère, et je me vois. .
Je le comprends d’abord comme je me vois dans ma mère, c’est à dire j’ai le visage de ma mère. Elle et moi confondues, un même visage. La mère, dans les yeux de qui se regarder, c’est à dire être vue, premier miroir. Un texte qui fait miroir.
J’ai le visage de ma mère – elle me précède – me montre la voie – comment vieillir – j’aurai ses rides – ses cheveux blancs – c’est demain – elle me regarde aussi – me voit – jeune – enfant – se voit jeune – pourrait-elle vouloir me prendre quelque chose ? Confusion.
Pour ce qui est d’être entendue, c’est la figure d’Echo qui parcourt le texte «j’étais destinée à faire Echo, celle qui a laissé le corps pour ne garder que la voix …»(p.35). Punie par Junon (figure de mère) qui lui confisque sa propre parole. Irrémédiablement seule, Echo ne peut que répéter les dernières paroles qu’elle a entendues.
Quitter Echo, et prendre la parole. Traversée du livre et traversée par le livre.
Empêchée de dire et empêchée d’écrire : «que va dire Zohra ? cette phrase m’empêche d’écrire ce que j’écris.»(p.41). Parole, puis écriture confisquées, par l’autre. Cette écriture ne m’évoque pas une quelconque inhibition qui serait parole pétrifiée par l’écoute, le regard, une trop grande présence d’un autre jugeant, différent, un autre en face même s’il est introjecté.
Comment faire avec l’autre, en moi, ce double qui sème la confusion.
En 1956, Zohra Drif, militante FLN, pose une bombe au milk bar. 3 jeunes femmes trouvent la mort et 12 personnes sont blessées dont de nombreux enfants. « Quand Zohra est dans la casbah en 1956 ma mère la sage-femme est dans la Casbah, ma mère délivre les femmes dans la Casbah, mon spectre est dans la Casbah, avec ma mère d’un côté, Zorha est dans sa cache, je ne suis pas dans la Casbah, je suis ma mère d’un côté de l’autre je suis Zohra dans le dédale où la mort et la vie se relaient pour donner la vie.»(p.124)
Cette interrogation sur le lien à Zohra, sur Zohra elle même, avec qui HC aurait été en classe, parcourt le livre. Hélène aurait elle pu être Zohra ? Aussi proche de Zohra que de sa mère, être l’une et l’autre ? 3 femmes, ça fusionne encore. Sans séparation ni repère qui donne du sens, le sens de la vie, la différence entre la vie et la mort : « La bombe du milk bar qui a tué la belle fille de Mme B. … je ne pouvais qu’approuver ma mère … je ne pouvais qu’approuver Zohra, pensais-je »(p.134,135)
Au milieu de ces scènes, ces conflits, pour s’en extraire, un récit s’imagine qui s’adresse, à un homme, absent : son ami JD, celui qu’elle appelle mon aimé, sont au loin, ne répondent pas, eux peuvent être absents.C’est parfois l’énigmatique téléphone qui fait adresse, dans une nouvelle modalité de présence/absence de la voix et de l’autre qui convoque le lecteur : «C’est que le Téléphone, c’est toi »(p.14)
La pensée d’un autre, l’idée de raconter permet à la narratrice de se décaler du récit des trop grandes proximités. Une distance apaise, le temps s’écarte. Le décollement de soi même, entre celui qui vit et celui qui raconte, assomption du double, en soi.
Raconter oblige au récit. L’écrire, un second tour qui verrouille.
Dans la 2eme partie du livre, Hélène est en Algérie. Hommes, animaux, et végétaux sont nommés et prennent corps dans des descriptions détaillées et un univers de sensations. Mélange d’éléments de réalité, les temporalités et les lieux s’entrecroisent. Au milieu des interlocuteurs (imaginaires?), la mère, restée à Paris, apparaît dans des conversations ubuesques. Cette présence à distance apaise, un dialogue s’ébauche. Enfin absente, la mère peut faire soutien par sa voix, corps vivant.
Moment d’écriture, nouvelle étape de cette traversée, déplacement vers d’autres traces. Les associations, elles, se poursuivent.
Aline Mizrahi, octobre 2023