La psychanalyse aux temps du COVID19

Albert Maitre – Septembre 2020

Cet intitulé est une allusion au célèbre roman de Gabriel Garcia Marquez : L’amour aux temps du choléra, allusion fondée car la psychanalyse est aussi une histoire d’amour (mais pas sans haine) ; ce que Freud avait remarqué en précisant que le transfert n’avait rien à envier à un amour véritable.

L’épidémie actuelle avec ses mesures de confinement a impacté la pratique des psychanalystes et le recours aux séances téléphoniques est venu questionner le cadre habituel de notre pratique.

Avant d’envisager les effets constatés par cette situation nouvelle, il me parait nécessaire de rappeler ce qui fait l’originalité du praticable psychanalytique au sens où l’entend Jacques Nassif. Cette spécificité tient à sa différentiation du modèle médical. Alors que le médecin délivre une prescription à son patient après avoir établi un diagnostic, le psychanalyste opère autrement car, pour lui, le symptôme a une autre consistance que d’être la manifestation d’une lésion ou du trouble d’une fonction. Il est l’expression d’un désir refoulé dont l’insistance ne peut céder que par l’énonciation de l’analysant, qui cesse alors d’être un patient. Cette possibilité d’énonciation est prescrite par la fameuse règle fondamentale et par la position de l’analyste qui s’abstient de répondre à la demande. De même son absence du champ visuel de l’analysant institue l’objet scopique comme manquant, ce qui ne peut que susciter un lieu pour le manque de l’Autre et donc une mobilisation du fantasme pour y répondre selon les modalités que les vicissitudes de l’histoire de chacun auront privilégiées. Il n’y a pas lieu de détailler plus avant le déroulement d’une analyse dans la mesure où ce déroulement est chaque fois singulier et relatif aux protagonistes en présence.  Aussi le cas ne peut faire série, ce qui rend impossible toute cumulation afin d’établir quantitativement la vérification d’une technique de soin comme cela se pratique plus ou moins judicieusement en médecine.

Les modifications du praticable induites par les mesures de distanciation méritent d’être évoquées bien qu’elles paraissent aller de soi. Elles se caractérisent par :

  • L’absence du déplacement de l’analysant vers un lieu autre.
  • L’absence des corps de la scène analytique.
  • Si bien que la voix comme objet partiel va apparaitre sans attaches et origines corporelles.
  • Des alternatives variées au règlement direct des honoraires.

Parmi les effets induits par les séances téléphoniques, corroborés par le témoignage d’autres collègues, je relèverai le fait suivant : alors que nous pensions que ces séances allaient être un recours permettant d’attendre la reprise du dispositif habituel nous avons eu la surprise de constater que le travail associatif s’y effectuait d’une manière apparemment plus aisée comme si l’absence des corps laissait plus de jeu et de facilité à la voix. Effet d’autant plus remarquable qu’il avait disparu lors de la reprise des séances selon le dispositif classique.

Comment rendre compte de cet effet ? En revenant sur la notion de pulsion comme l’effet du langage sur le vivant et plus précisément sur le corps avec la séparation des objets partiels qu’il produit. Cette séparation à un corolaire c’est que le corps inscrit un manque en regard. L’absence des corps va faire que cette séparation ne semble plus avoir de traces et l’objet d’attaches. Assisterait-on à un phénomène évoquant la manie où la jouissance de l’objet voix viendrait pallier et signer un triomphe sur l’absence des corps ? Ou bien un phénomène évoquant un effet proche de l’hypnose. Rappelons que celui-ci se réalise quand s’effectue une condensation entre un objet partiel et un signifiant de l’idéal du moi (Cf. Freud in Psychologie collective et analyse du moi). Cet effet relève en quelque sorte d’une réalisation du fantasme au sens où S barré poinçon de petit a devient Sa. Pendant la séance téléphonique, l’absence des corps comme lieu où s’inscrit la séparation laisse l’objet apte à se condenser potentiellement à tout signifiant réalisant ainsi un effet de suggestion qui court-circuite le refoulement.

Mais l’analyste n’est pas indemne des effets suscités par les séances téléphoniques. Divers témoignages font part d’une fatigabilité à soutenir sa fonction dans ce contexte. Est-ce le fait de devoir résister à faire conversation comme le téléphone en est l’outil habituel ? Ou bien que la fonction analyste n’est pas, elle aussi, questionnée et troublée par cette absence des corps ? N’est-il pas incité, lui dont la fonction relève de la scansion, c’est-à-dire de la séparation à offrir un corps porteur de ses traces pour donner un lieu à cette voix et par là manifester une présence dont la situation téléphonique pourrait faire douter ?

En somme, alors que la psychanalyse semble être une pratique qui repose exclusivement sur la parole, les séances téléphoniques viennent nous rappeler l’importance de la présence des corps en un même lieu, le corps comme lieu où s’inscrit la séparation et la jouissance, une présence où peut s’inscrire l’absence comme en témoigne son immobilité sur le divan.

La fatigabilité que nous évoquons dans cette pratique au téléphone témoigne probablement d’une jouissance à contenir parce qu’en excès. L’analyste aussi n’est pas exempt de mouvement maniaque où par cet instrument qu’est le téléphone il s’affranchit du réel de l’absence et peut continuer sa pratique.

Cet excès de jouissance a à être tempéré par le risque de ses interventions. Nous avons vu que la pratique du téléphone pousse à la conversation et qu’à l’opposé le silence peut faire douter de son écoute dans la mesure où la présence du corps n’est pas là pour l’attester. Il semble que des interventions à fonction de scansion manifestent cette présence de l’analyste de même que des relances à la manières des fameux squiggles de Winnicott qui laissent à l’analysant la faculté de s’en emparer ou pas et de les rejouer à sa façon.

Ainsi notre pratique aux temps de l’épidémie COVID nous amène à l’adapter pour que la psychanalyse puisse se poursuivre. Nous usons à cette fin des technologies qui le permettent. Ces nouvelles sortes de pratiques interpellent nos idées acquises sur le dispositif analytique. Elles nous amènent à en retenir les fondamentaux de manière à pouvoir les maintenir dans les diverses variantes que les changements sociétaux nous imposent et imposeront à notre pratique.

POST-SCRIPTUM

L’évocation des contraintes imposées par la situation épidémique et de ses incidences sur notre pratique ne doit pas nous faire oublier que le dispositif de la cure-type ne se réduit pas à ses circonstances matérielles ni à l’introduction de nouvelles technologies. Il repose essentiellement sur le désir du psychanalyste. Les variations et les aménagements du praticable n’ont pour fonction que de permettre la poursuite de cette pratique de la parole qu’est une psychanalyse. Elle l’est que dans la mesure où cette parole rencontre une écoute orientée par l’éthique propre à la psychanalyse.

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