À propos du livre : « Et d’une vie toute animale » de Sandrine Bourguignon
Freud, en son temps, avait souligné l’apport de la littérature à l’élaboration de la théorie psychanalytique en précisant, comme cela est bien connu, que l’artiste précède le psychanalyste dans la mise au jour des manifestations de l’Inconscient. Mais, il semble indifférent au savoir produit, ce qui va être du ressort de l’analyste. Cette précession n’a rien d’étonnant aujourd’hui dans la mesure où, si ce n’était pas le cas, la psychanalyse relèverait d’une direction de conscience. Tendance que n’ont pas évité, autrefois, certains auteurs, tenant d’une psychanalyse appliquée, en interprétant une œuvre et en lui donnant du sens. C’est une autre orientation que je proposerais de la lecture du journal de Sandrine Bourguignon. Elle consiste à reconnaitre la dimension d’acte à une production littéraire. Entendons par là, que la mise en scène qu’elle implique se caractérise par un travail psychique qui a un effet de déplacement sur la condition subjective et à ce titre, au-delà de l’aspect formel de l’œuvre de culture, elle produit un savoir dont les psychanalystes peuvent s’inspirer.
C’est en effet la situation à laquelle est confrontée Laure, l’héroïne de ce journal, dont l’activité sociale consiste à recueillir les dernières paroles de mourants et à les transmettre à leurs familles, contribuant ainsi à une aide à la fin de vie et à l’amorce d’un travail de deuil. L’histoire se déroule dans le Quercy avec des paysages somptueux évoquant pour l’autrice les premiers moments du monde. Sur ce fond d’une nature généreuse surviennent les prédations des animaux et la présence réitérée des chasseurs donnant la mort. Laure nous livre des éléments de son histoire qui permettent de comprendre ses choix et sa persévérance.
Elle est devenue orpheline après un accident de la circulation. Ayant été éjectée du véhicule dans un ravin, elle ne sera secourue que le lendemain avec le chien de la famille contre lequel elle s’était blottie pendant cette nuit. Elle nous dit n’avoir aucun souvenir de l’accident alors qu’il est survenu quand elle avait 8 ans. Son activité professionnelle l’amène à s’installer dans l’atelier d’un défunt dont elle avait transcrit les derniers propos pour sa mère. On entendra que c’est pour elle une manière de mettre la mort au cœur de ce qu’elle a à élaborer dans son existence. Elle recueille un chien perdu et leurs détresses vont se confondre. Le travail de deuil pourra-t-il s’effectuer alors que la fusion qui caractérise le duo risque de l’inhiber ?
Celui-ci semble entravé par le fait de l’absence de représentation de l’accident. Y a-t-il eu un traumatisme avec perte de connaissance et amnésie ou refoulement massif ? Il est impossible de trancher, mais ce qui va déterminer les destins d’un traumatisme c’est le préalable de sa représentation. Aussi allons nous assister à la recomposition de la scène traumatique où Laure et le chien recueilli ne font qu’un dans une fusion qui semble les apaiser. Situation d’identification où cohabitent le déni de la perte et en même temps la représentation de celle-ci dont le chien Diogène est le support, car il est en tant que chien perdu orphelin lui aussi, mais aussi substitut parental comme lors de la nuit de l’accident. Ce temps est, en quelque sorte, un préliminaire au travail du deuil dont la dynamique impliquera un processus de séparation, lequel sera souvent complexe car mettant en jeu des fantasmes de mise à mort de l’objet. Certains invoqueront l’œuvre d’un sadisme originel d’autant plus exacerbé si les relations avec le défunt étaient restées problématiques. Il me semble plus judicieux d’entendre l’incidence, dans les mises en scène de la disparition de l’objet aimé, de la nécessité d’un acte impliquant le sujet pour produire et faire place à son l’absence. Tel est l’enjeu de la problématique du deuil, au-delà du particularisme de chaque objet perdu. Elle conditionne l’issue du travail du deuil qui deviendra la possibilité de penser, à son terme, sa propre absence. Nous venons de résumer un processus qui caractérise le travail du deuil, reste à préciser ce qui le produit.
Ce qui est à relever dans ce travail d’écriture accompli par Sandrine Bourguignon, c’est ce temps de fusion avec l’objet, puis celui de la séparation (le chien perdu retrouve, in fine, son maître qui n’avait pas cessé de l’attendre). Tout semble dans cette célébration d’une communion avec la nature constituer un temps où tout s’unirait dans une certaine béatitude, même si celle-ci se trouve mitée par l’irruption de réels traumatiques. Cependant le titre donné à ce journal laisse entendre que l’on peut espérer « d’une vie toute animale » qu’elle ne cesserait pas de se relancer et qu’étant « toute » elle pourrait, en nous comblant nous éviter d’être confronté au réel de la perte. Animale est, aussi, à entendre, peut-être, comme ce qui spécifie l’animal, c’est-à-dire qu’il ne parle pas, même s’il peut nous comprendre et surtout qu’on puisse lui prêter des pensées. Ce journal semble ne pas suffisamment prendre en compte la fonction du langage dans le travail du deuil, mais le travail d’écriture y supplée. En évoquant l’objet perdu, il nous permet de penser ce qu’on a perdu dans ce qui a été perdu. Cette distinction est celle du signe et du signifiant. Le signe renvoie à quelque chose dans un rapport de sens fixé, alors que le signifiant renvoie à un autre signifiant et ouvre à la créativité, au nouveau et c’est peut-être là que la vie de l’esprit est autre chose qu’» une vie toute animale ». Le travail du deuil repose avant tout sur les effets de la parole, encore faut-il qu’il y ait une adresse où par effet du transfert la pensée de l’ab-sens puisse se rejouer. Ce qui n’exclut pas ce qu’il peut y avoir d’animal en nous et la manière dont cela se manifeste par les pulsions, qui rappelons le sont l’expression de l’incidence du langage sur le vivant.
Ce texte est peut-être, aussi, le témoin des aspirations d’une époque où les promesses de complétude ont engendré des problématiques addictives dont l’effet est de dénier le deuil, le manque, amplifiées par l’emprise des images (fussent celles d’une nature originelle) qui obturent l’expérience de l’ab-sens.
Albert Maître
P.S. Rappelons que la notion d’ ab-sens a été introduite par Lacan pour faire entendre que le sens, (chercher ou donner un sens), peut participer à l’occultation du Réel. C’est ce que réalisent les idéologies, les religions et les théories (psychanalytiques aussi)…