Nietzsche, et la musicalité pré langagière

L’œuvre de Nietzsche est de celles que l’on peut découvrir et redécouvrir plusieurs fois dans une vie. D’autant plus que, vivant la vie, elle nous change, et qu’on ne lit pas le même livre à l’aube de la jeunesse, que lorsque le trajet est déjà bien entamé.

La Naissance de la tragédie1, publié en 1872 a été dédié en priorité à Wagner, à l’art et aux artistes. Mais la critique de Nietzsche adressée à l’homme moderne de son époque sur la décadence de la société, n’est pas moins importante.

C’est un texte précurseur et inspirant pour l’élaboration freudienne sur l’origine de la subjectivité et la théorie des pulsions.

Nietzsche décrit la condition de l’homme dans sa profonde solitude, négociant entre ses besoins de sensualité et de plaisir, et l’encadrement des constructions rationnelles dont il aurait besoin pour ne pas sombrer dans la folie. Il reproche aux scientistes de méconsidérer les besoins poétiques de l’âme et du corps.

Il semble pressentir la terrible hécatombe qui surviendra quarante ans après sa disparition, l’anéantissement barbare de l’humain par l’homme, au nom du dégoût pour son semblable et d’une idéologie identitaire et nationaliste.

Ma lecture, imprégnée de notre actualité socio-politique, m’amène à trouver dans ce texte une réelle proximité entre ce que Nietzche reproche au monde de son époque, et les déséquilibres et les crises que nous vivons aujourd’hui. Il dénonce les excès de scientistes séduits par

« L’illusoire présomption d’approfondir l’essence la plus intime des choses au moyen de la causalité »2 ainsi que « la fièvre pour l’expansion des appétits des plus riches »3; situation qui caractérise nos sociétés contemporaines. Son analyse politique réverbère l’actualité.

Le texte a été écrit en pleine guerre alors que Nietzsche s’inquiétait pour la renaissance de l’esprit socratique au service du pouvoir de l’Eglise et d’un État qui visait à contrôler davantage ce qu’on appelait les instincts. Il se méfiait, non sans raison, de la prévalence du conceptuel théorique, en dépit de la joie de l’esprit poétique et créatif.

Au cœur de son angoisse et imprégné de la douleur de vivre, il a trouvé dans la dualité du mythe grec qui lie Dionysos à Apollon dans le sublime de la tragédie, ce qui apprivoiserait l’horreur par l’art ; c’est-à-dire le recours qui permettrait la transition du monde corrompu vers un avenir meilleur.

La prophétie du chaos et de la destruction de l’humain par l’homme s’est accomplie au-delà du pensable. Le monde, meurtri chantait « plus jamais ça », « Peace and Love ».

Durant ces années d’après-guerre, les écrivains, les artistes, imbibés de l’absurde, se sont mis à écrire et à chanter la liberté, l’égalité des droits, la fraternité. Les arts populaires figuratifs, les chants sans partition, et les danses païennes se sont trouvés intégrés à la culture. L’effervescence faisait la fête à la vie et au désir vital de créer et de reconstruire.

Mais la mer ne reste paisible qu’en attente des nouvelles turbulences de ses eaux.

L’homme, malgré l’amour et sa conscience, ne parvient pas à se défaire de son rapport agité à la vie. Il apparaît soumis autant au besoin de créer qu’à celui de détruire. Cela est ainsi depuis la nuit des temps et ne semble pas voué à changer.

La tension entre la démesure de l’extase dionysiaque et celle de l’ordre excédé apollinien est intrinsèque à l’humain. Leur rapport est conflictuel et leur lien passionnel, chargé d’excitation mutuelle, inséparables, pour la vie et pour la mort.

L’étoile surgit du chaos 4 signe la naissance de la subjectivité, sans pour autant s’en détacher. Ordre et désordre sont constitutifs de l’homme et des mondes qu’il créé.

Bien que critique sans complaisance, Nietzsche n’est pas un esprit pessimiste. Pour lui, l’homme a besoin de nourrir des rêves, de s’illusionner, de reconstruire des mythes pour ne pas succomber à sa propre violence destructrice.

Car une société qui nie la puissance dionysiaque du corps et de l’esprit est vouée à la mélancolie et à la destruction.

Sous les régimes totalitaires, l’homme robotisé doit céder son âme et domestiquer sa pensée. La création artistique, le théâtre, la danse et même la musique sont interdits par les doctrines extrémistes islamiques.

Dans notre vieille Europe, la recrudescence d’un rationnel scientiste puissant sur lequel s’appuient les États pour repérer les causes et résoudre les difficultés existentielles et sociétales de notre époque, ne cesse de faire des dégâts. Ceux qui vivent en marge de la norme sont vite rangés dans le pathologique et d’une manière ou d’une autre, mis à l’écart.

Les apports de la psychothérapie institutionnelle qui a été pourtant un mouvement éminemment créatif, ainsi que l’éducation populaire et d’autogestion de la pédagogie institutionnelle sont tombés dans l’oubli. Même le monde de l’entreprise avait été traversé par ses mouvements qui accordaient une place essentielle à la puissance créative de l’âme dionysiaque, c’est-à-dire celle qui accepte de courir le risque d’emprunter des chemins non balisés en se réjouissant des découvertes comme des errances.

Désormais, dans l’excès et l’arrogance, la vie prétend être objectivable, prévisible, voire programmable et s’accompagner, tant qu’à faire, de la garantie de jouir.

La valeur de l’objet d’art aujourd’hui n’est pas celle qui se détermine par les effets qui surgissent sous le regard contemplatif ; c’est la valeur marchande, orientée par des influenceurs d’art qui la remplace.

Malgré cela, nos démocraties résistent, en grande partie grâce aux artistes qui savent y faire avec la bipolarité pulsionnelle décrite par Nietzsche.

Au théâtre, au cinéma, lieux éminemment créatifs, la tragédie humaine continue à se mettre en scène. Chaque spectateur réécrit la pièce, ainsi qu’elle se joue pour lui.

Ces lieux d’art ont traversé les époques en assurant hospitalité au tout venant. Ils jouent un rôle éminemment politique dans la cité.

Les cinéastes, les metteurs en scène, les musiciens et leurs créations bousculent les têtes remplies de certitudes, fissurent la carapace de l’aliénation et participent du politique qui régule la tension sociale.

Je voudrais évoquer maintenant la place primordiale qu’occupe la musique dans l’élaboration de Nietzsche. Il affirme que « La naissance de la tragédie est enfantée par l’esprit de la musique ». Cette proposition énigmatique amène loin mes associations, précisément au lieu du chaos originaire d’où surgirait la subjectivité, pour m’interroger : le néant, serait-il musical ?

Comment penser une telle musique originaire ? Ses compositions joueraient des notes de sonorités viscérales, de palpitations du cœur, du souffle en mouvement, grattements, frottements, murmures, respirations silencieuses, odeurs, goûts. Tout cela associé au rien, en l’absence de sens.

Lors des instants de grâce, confrontés à l’art, il arrive que l’énigme de la perception et des sensations nous amène aux premières loges du corps pour l’entendre. Et parfois, elle surgit sur la scène du divan, lorsqu’analyste et analysant, imbibés du transfert, s’offrent à ce qui dans l’entre peut se créer ou se recréer.

Cela m’aide à penser une clinique qui témoigne du jaillissement de la musicalité pré langagière. Elle renvoie au corps, aux empreintes, aux résonances et aux matières qui peuvent composer du symptôme comme un bouquet qui se rapproche étonnamment d’une œuvre d’art.

Cela a pris du temps, avant que les mots puissent devenir audibles.

Elle vivait avec l’impression certaine et terriblement douloureuse de sentir mauvais, odeur d’excrément dont elle n’arrivait pas à se débarrasser.

Persuadée que d’autres le sentiraient aussi, elle a dû quitter son travail et s’est repliée chez elle ; jusqu’à ce que cette souffrance, devenant insupportable, l’oblige à sortir pour se rendre à mon cabinet.

Parvenir à revenir chaque semaine a été le premier obstacle à franchir.

Un jour, alors qu’elle parlait de sa honte, convaincue que sa mauvaise odeur avait envahie l’espace, je me suis retrouvée imprégnée d’une odeur nauséabonde.

L’odeur est restée en moi encore quelques instants après la fin de la séance. Mais cette odeur, d’où venait-elle ? Était-ce la mienne ou la sienne ? S’agissait-il d’une hallucination ? Ou d’une perception sensible ?

La question reste posée. Seule une différence de degré qui relève du contexte et des modalités de croyance semble les départager. Pour Charles Sanders Pierce5, créateur d’une élaboration originale sur la sémiotique, la perception et les sensibilités ; il est difficile de distinguer l’hallucination de la perception car les deux se construiraient de la même façon à partir des sensations multiples du réel6.

Le corps résonne aux vibrations du son des mots affectés et cela se passe de la pensée rationnelle. La fonction poétique du langage ouvre l’expérience esthétique de l’émotion et de l’affect, et parfois, elle sillonne des brèches perméables qui peuvent créer des liens associatifs entre le son et les sens. Il est alors possible de penser, grâce à la puissance émotionnelle du son et aux associations liées par des empreintes sensorielles comme un fait du réel, que la perception d’une odeur puisse être associée à celle d’une qualité sonore chargée en émotion.

Cette sorte d’association synesthésique qui a pris la forme d’une odeur dégoûtante m’a amenée à partager, le temps d’un instant, la répugnance que cette femme ressentait envers elle.

« Les couleurs, les parfums et les sons se répondent… » comme l’écrivait Charles Baudelaire, et cela produit la touche, la touche d’une nuance de sens… bien singulière.7

La tragédie du drame subjectif se noue parfois dans le symptôme qui, en se dépliant, renvoie à cette clinique de la résonance des vibrations phoniques associées aux traces laissées par les perceptions sensorielles du monde musical pré-langagier.

« C’est une providence lorsque le lien entre son et sens, de latent devient patent, et se manifeste de la manière la plus palpable et la plus intense » 8

Le sensoriel appartient, autant que les associations de la pensée, à ce qui se partage dans l’entre de l’analyse et qui nous transcende en tant que phénomène énigmatique qui fait signe à l’analyse. Ce qui se crée appartient à l’entreprêt9 du transfert. Ce lieu préserve ce qui surgit tout au long du trajet analytique, notamment les résonances sensorielles qui affectent le corps de l’analysant et celui de l’analyste.

Oui, la pratique de la psychanalyse se soutient, à plusieurs égards, du mouvement créatif que l’on pourrait rapprocher de l’écriture d’une sorte de poésie existentielle. Elle s’écrit, lorsque analysant et analyste, liés par une écoute profonde, abandonnent toute volonté d’un vouloir, pour laisser créer et surgir ce qui peut prendre valeur vivante de vérité.

« L’artiste, à tout dévoilement nouveau de la vérité, contemple toujours avec ravissement, ce qui, malgré ce dévoilement, demeure voilé encore. » 10

Pratiquer l’art de l’entendre et de la proposition ; soutenir une présence et s’offrir au transfert, voilà déjà un pari suffisamment risqué pour celui qui se prête à la pratique de la psychanalyse.

Lucía Ibáñez Márquez

Séminaire Inter-associatif « Art(s), réel et Psychanalyse » de L’Inter-associatif européen de Psychanalyse, juin 2023.

  1. Nietzsche Friedrich, œuvres complètes, Robert Laffont, Vol 1, p1-130 ↩︎
  2. La naissance de la tragédie, idem ; p103 ↩︎
  3. Idem ; p 102 ↩︎
  4. Nietzsche Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra ↩︎
  5. Sémioticien et philosophe américain, 1839-1914 ↩︎
  6. C.S Peirce, Collected Papers, CP 7. 639-648. ↩︎
  7. Jean Claude Molinier, « American Skeleton, l’autre imaginaire de Charles S.Pierce», en cours de publication. ↩︎
  8. Jakobson Roman & Linda Waugh; La magie des sons du langage in « La charpente phonique du langage » éditions de minuit. ↩︎
  9. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974 ↩︎
  10. La naissance de la Tragédie, page 88 ↩︎

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