Propos sur Nietzsche

Chères Lucia et Luciana, Chers Franco et Leo,

Il arrive maintenant, enfin, à mon tour d’écrire quelque chose…concernant le thème de la musique comme source, voire âme, de la tragédie grecque selon Nietzsche.

Sur le tard, pourvu qu’il ne soit trop tard…

En guise d’introduction, j’essaierai de dire ce qui me sera venu à l’esprit en lisant l’argumentaire de ce séminaire :

« Si créer une œuvre et la partager trouve de précises résonnances avec l’exercice d’un dire tel que la psychanalyse y invite, nous nous proposons de repérer les points de rencontre qui organisent ces résonnances. Par l’usage inédit des objets courants du désir, l’ exploration des objets voilés qui le causent, par l’attention singulière prêtée au reste et au détail, par un rapport à la jouissance nouveau, arts et psychanalyse se donnent la réplique. »

Oui, il y a « résonnance », dans la mesure où l’objet voilé, obscur du désir, se révèlera dans l’après-coup comme un « plus-de-jouir » (nouveau rapport à la jouissance, nommé

« sublimation » par l’un et « escabeau » par l’autre), autrement dit, toujours et encore (en corps) attaché, pour ne pas dire englué dans la jouissance (idée, idéal d’un objet perdu qui n’est pas assumé d’être déjà perdu).

L’artiste et l’analysant continuent malgré eux à persévérer de se bercer d’illusion, de continuer à croire « vivre » (prenant leur rêve comme réalité) en faisant économie d’un travail de deuil, dans le refoulement (de la représentation) de l’objet (qui est déjà perdu). Celui-là, s’il est effectivement traversé, ne pourra aboutir qu’au désespoir tel que Kierkegaard le conçoit, dans le sens où il en fait plutôt l’éloge que de le fuir. Il ne s’agit plus d’espérer, d’attendre passivement, par exemple, la venue d’un Sauveur, mais de vivre présentement le présent.

Par contre, il y a « dissonnance » :

Pour l’Art, au fond, l’Objet demeure essentiel, à l’image du carburant alimentant un moteur. Sans lui, pas de production possible. La production pour la production, ne serait-ce pas là une fuite toujours en avant ? De quoi, l’artiste a-t-il horreur, au fond ?

Pour la psychanalyse, notamment conçue par Lacan, qui tenta désespéramment d’aller au- delà du point de butée de Freud, qu’étaient le « roc de castration » ainsi que « l’envie de pénis » comme fins d’une analyse…

Sans castration, pas de désir !

D’où solution par « la passe », un dispositif nouveau (par rapport au standard IPA) qu’il propose afin de vérifier, dans l’après-coup de l’expérience du passant qui ne peut être que singulière, non pas quelque nouveau rapport à la jouissance, mais plutôt s’il n’y en a plus…afin de confirmer son « il n’y pas de rapport sexuel ».

Autrement dit, l’objet tant désiré n’existe plus, ou pire ou mieux, n’existe pas et corrélativement le Grand Autre, non plus.

L’« échec », déclaré en 1978, lors de son intervention conclusive aux Assises de l’EFP à Deauville, devient dès lors pour la psychanalyse « sa raison d’être ».

Et corrélativement, « l’échec de toute association de psychanalyse est sa raison d’être même. »

Le pari fou, voire le défi, est là.

Quand j’avais proposé comme thème « désir d’analyste et désir d’institution » pour le

Séminaire de septembre 2019, c’était précisément pour pouvoir traiter, « ensemble », cette problématique.

« Ensemble » est à entendre comme « mise en commun », échange de paroles dans le sens du don mutuel (gratuit car libre), sans tomber malgré soi dans un rapport de pouvoir ou de prestance, voire une lutte à mort…

Traiter, pas seulement le contenu, ou l’idée du thème (le fond), mais son fonctionnement même (la forme), à travers le dispositif expérienciel, le plus congruent possible…

Est-ce un hasard ? Est-ce une coïncidence innocente ?

De facto, nous (en tant qu’ I-AEP) avons battu le record, de tous les temps, en terme de participation : 12 pour le samedi, un peu plus le dimanche, 15. !?! Seulement !

12, à l’image de la Cène, mais sans J.C., (J’y Sais, ou bien, J’y C’est !?!) Comparaison n’est pas raison. Soit.

Pour le thème actuel, relatif aux Arts, quatorze cartels y sont dénombrés ! Du jamais vu, comment comprendre, interpréter ce succès fou ?

« Dans leur recours singulier au symbolique, les arts seraient-ils aussi à la pointe de ce que les psychanalystes cherchent à nommer de leur expérience, et du réel qui la conditionne ? »

Le symbolique, qu’est-ce que c’est ?

N’est-ce pas « le mot est le meurtre de la chose » ?

Autrement dit, la mise en rapport à partir du « il n’y pas de rapport » ?

Paraphrasant Lacan : « Joyce va tout droit au mieux de qu’on peut attendre de la psychanalyse à sa fin. » (Lituraterre, 1971),

quand il remarque que Joyce n’eût rien gagné à suivre la psychanalyse qu’une mécène voulait lui offrir.

« Et si la création artistique traduit le réel dans un langage propre à la technique de l’auteur, ce travail de traduction prend une forme qui laisse place au féminin, entendu comme ce qui se distingue de la norme phallique et ne se prête pas à l’universel. De ces affinités avec l’immanence du féminin, et la crudité du réel, les arts partagent avec la psychanalyse l’exigence d’en suivre le dessin littoral. Mais si la création artistique se fait passeur de la dimension du réel encore faut-il qu’une parole en fasse acte. »

La condition posée dans la dernière phrase serait-elle ce que « l’art conceptuel » tente de réaliser en acte, de performer ?

Auquel cas, serait-ce encore de l’art, en tant qu’art ?

Ou, ne serait-ce que qu’un prétexte, un alibi, je dirais, un instrument, outil, voire arme, du point de vue de l’artiste, afin de dire l’ « impossible-à-dire » ?

« Qu’il s’agisse de la répétition symptomatique et de son élaboration, de l’altération de la jouissance et de la permanence de leur inscription, aussi affins qu’ils soient, arts et psychanalyse entretiennent quelques différences déterminantes. Nous pouvons attendre de ce séminaire qu’elles soient relevées avec rigueur pour mieux définir le statut radicalement nouveau de la psychanalyse dans la culture. »

En ce qui concerne le statut radicalement nouveau de la psychanalyse dans la culture, je rejoins tout à fait ce qu’avait avancé Laurits Lauritsen, lors d’un colloque organisé par Acte

Psychanalytique à Bruxelles, juste avant la dissolution de son association « Kreds » (assoc. danoise membre à l’époque de l’I-AEP), c’est ceci : « La psychanalyse est politique, ou elle n’est pas ! ».

« L’inconscient est politique » énoncé par Lacan n’est pas, me semble-t-il, toujours saisi par des psychanalystes dit lacaniens même.

Pour preuve, un de nos associés psychanalystes avait cru qu’il faudrait, en tant que psychanalyste, s’engager comme homme politique, ou pire fonder un parti politique ! Une amie philosophe, professeure d’université, m’avait dit « J’ai toujours cru que la psychanalyse est subversive, or de fait, je constate qu’il n’en est rien ! ».

La psychanalyse (lacanienne) prétend qu’elle diffère de la psychothérapie, dans le sens qu’elle est une « entreprise de liberté », alors que l’autre n’est qu’une « Ego psychology » (ce y compris la psychanalyse que Lacan désignait par le terme « américaine » ! ).

Soit ! De là, à rejoindre, sciemment ou inconsciemment ?, à pieds joints, ce qu’on appelle le « néo-libéralisme », il n’y a qu’un pas.

Pas mal l’ont franchi ; je pense en particulier, aux psychanalystes patentés d’Outre- Atlantique et de Chine (que je connais personnellement, donc bien sûr, à ne pas généraliser !). Ils baigneraient allègrement dans un vrai marché, je dirais, boursier. Ils y jouissent de pièces sonnantes et trébuchantes.

Le prix demandé est proportionnel à la qualité, compétence,…etc…, attestée par un titre universitaire…, par exemple, entre d’autres critères réputés de sérieux, d’objectivement scientifique, d’une instance universitaire prestigieuse…

Plus son prix est fort, plus la qualité du psychanalyste est crue par les patients.

Cette logique, en vertu de ladite « Loi de l’offre et de la demande », semble couler de source, tout naturellement.

Il en est, d’ailleurs, de même pour l’Art, notamment pictural. A tel point que les richissimes de ce monde achètent des tableaux au marché de l’Art, non par amour du Beau, mais plutôt comme placement en vue d’un gros gain financier à venir, n’est-ce pas ?

LE VIF DU SUJET

Je ne peux pas me contenter d’être commentateur, ou interprète de ce que pensaient Nietzche, ainsi que Wagner.

Ce qui m’intéresse au plus haut point, si tant est que cela soit possible pour ma part, d’essayer de trouver le joint entre la psychanalyse, l’art et le réel…

Psychanalyse, non point prise comme doctrine, théorie, concept, etc…, voire Dogme, dans le sens d’un quelconque « comprendre »,

Mais plutôt comme praxis, terme ô combien trop savant, ou mieux, plus simple et à la fois plus problématique que serait un « acte analytique » !?!

Ce n’est pas par hasard que quelques personnes (moi y compris) ont fondé en 2004 une association dite de psychanalyse et l’ont nommé « Acte Psychanalytique ».

A l’époque, me concernant, j’étais déjà successivement membre du bureau et membre fondateur de plusieurs associations (Ecole de Psychanalyses, Forum du Champ Lacanien de Bruxelles, Chan-Tiers, Autre).

Assez vite, j’avais démissionné de toutes ces associations, dont en tant que fondateur- président de l’asbl Autre), afin de me concentrer sur une seule, à savoir, la dernière née…

D’emblée, j’avais pointé et mis en question la nomination « Acte Psychanalytique » auprès

de notre cartel fondateur durant une année de notre travail préparatif au lancement de notre tout premier colloque dont le thème fut « Acte Psychanalytique ».

Comment substantiver (du fait de nommer l’association) l’insubstantivable (qui est l’acte psy, ou l’acte tout court) ?

Questionnement, bien sûr, éludé d’une manière ou autre par mes associés. Autrement dit, pas d’écho, ou mieux de résonnance !

Je commençai à expérimenter à corps défendant même le « parler aux murs ».

Ce sentiment continue par ailleurs son chemin, pas de bonhomme, mais plutôt d’une espèce de nomade errant en quête d’un « je ne sais quoi ? », encore jusqu’à aujourd’hui, au sein de notre association.

« Le collectif n’est rien, que le subjectif de l’individu » à en croire Lacan, c’est dans l’après- coup de l’échec de ce que j’avais toujours tenté, à savoir le fait que j’avais tout misé sur le collectif, en tant que vecteur d’une possible co-construction, voire co-création de quelque

« chose »…

Quelque « chose » qui ne tombe pas dans les écueils tant constatés dans les associations, notamment les plus grandes, dont j’avais connaissance à travers leurs colloques ou conférences, à y entendre les discours proférés par leurs maîtres et auxquelles j’avais assisté de manière fort compulsive, durant longtemps…

A tel point que j’avais déclaré, non sans ironie, au tout début de la période de candidature de notre association, lors d’une réunion de coordination I-AEP : « Small is beautiful !».

En effet, comme tout artiste-créateur, la condition de possibilité minimale de sa créativité est la solitude. Comme l’a mis en exergue Luciana.

Sinon, l’effet de groupe, cette « psychologie de masse » s’imposera d’emblée, même dans les groupements de psychanalystes, qui en sont, et pourtant, bien avertis…

Je ne suis pas poète et même pas poème. Pour ce, il faudrait que j’aie, au moins, l’amour de la langue. Je lis en effet beaucoup, mais très rarement les œuvres littéraires, à part quelques unes imposées lors des études secondaires.

Qu’est-ce que je lis alors ? Rien que des choses qui me forcent à penser…

Rien qui soit dans le « se faire plaisir » comme jouir de belles lettres, tout autant qu’être en extase devant de beaux tableaux…

Exception : la musique, pas n’importe laquelle, seule celle qui m’émeut jusqu’aux larmes. La musique classique, instrumentale, pas nécessairement vocale avec des mots, pas toute, seul, en gros, les adagio ou aria.., celle qui, de par son rythme, son harmonie, sa gravité ( à l’opposé de la légèreté caractéristique de la musique dite populaire), quelque chose qui est en résonnance avec du « mélancolique ».

(S’agit-il de cette « Mélancolie », qu’a mentionnée Lucia et qui l’associa à

« destruction » ?)

Pas du « tragique ».

Qu’est-ce qui causerait l’attraction, la fascination chez les spectateurs devant une pièce de tragédie ? Si ce ne serait la recherche, la soif de sensations fortes à même le corps ?

Pas du « comique » non plus, que je trouve trop superficiel, trop léger…, qui n’engage personne, sauf le plaisir de la forte décharge en terme économique (au sens de Freud) ?

Pour finir, je me demande : en quoi consisterait cette « jouis sens » qui me prend aux tripes ? non pas à « la gorge » comme l’a écrit Leo, à la fin de son texte.

Serait-elle un signe de résistance (dans le sens de ne pas céder à quelque fatalité, induite par « le Malaise dans la Kultur », traduction problématique en français par « Civilisation », qui trahit sans le savoir la Kultur dans l’esprit de Freud !) ?

Constat admis, par ailleurs, voire déploration par nous tous et toutes, du malaise actuel, n’est-ce pas ?

Ne serait-il que l’effet du narcissisme primaire, « humain trop humain », où seul s’impose le Pouvoir, voire pire, l’amour du Pouvoir ?

En conséquence de quoi, que peut la psychanalyse ? Fort du « l’Inconscient est politique » ?

Serait-elle capable du « Génie » d’un Nietzsche ?

« Le génie est démesure. Mais une malédiction pèse sur l’homme qui, enfreignant l’ordre établi, prétend soumettre le monde à sa volonté démiurgique. Qu’il cesse de s’inscrire dans ce qui est stipulé, établi, qu’il tente de créer un autre univers auquel il imposerait sa propre loi, et voici que les Erynnies le poursuivent, qu’à chacun de ses pas, des fantômes se lèvent ; prisonnier de ses propres hallucinations dans la forêt de Niebelungen ; encerclé par les flammes, comme Brunehilde, voué à la plus cruelle des solitudes, jusqu’à ce qu’il se cloue lui-même à quelque rocher cyclopéen et devienne « le bourreau de lui-même »1 tel est le sort qu’il lui faudra subir, accepter et, s’il le peut, aimer. (C’est moi qui le souligne)

NB : Ceci est extrait du chap. 1, intitulé « Nietzche et son temps » d’un petit livre

« Nietzsche » de J. Chaix-Ruy (Ed. Universitaires, Paris, 1963).

Notons au passage, Ruy, né en 1896, élève de Maurice Blondel, était professeur à la Faculté des Sciences humaines de Grenoble, après avoir enseigné à Rome, à Coïmbra (Portugal) et à Alger.

Formidable coïncidence, n’est-ce pas ? Grenoble et Rome !

1 « Aujourd’hui –
Solitaire avec toi-même
en désaccord avec ton propre savoir, au milieu de cent miroirs,
faux devant toi-même, incertain,
parmi cent souvenirs
ouffrant de toutes les blessures,
refroidi par toutes les gelées,
étranglé par ta propre corde,
Connaisseur de toi-même bourreau de toi-même.
(Poésies : Parmi les oiseaux de proie. Ecce homo et Poésies. Mercure. Paris)

Joseph-Lê TA VAN, Mai 2023

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