Lectures du livre de Sandrine Bourguignon, Et d’une vie tout animale
Une brebis est garée dans une impasse, en marge du troupeau.
Dès les premières lignes, Laure s’installe à la place du mort, celle du passager dans sa propre voiture puis celle de Manu ensuite, dans son à-te-lier. Mais on découvre assez vite que cette question de la mort qui hante l’héroïne n’est pas nouvelle : elle répète une première confrontation brutale lors d’un accident de voiture qui a causé la mort de ses parents et peut-être de son chien qui, n’ayant jamais été déclaré mort, a des chances de revenir.
La place du mort, c’est aussi celle que celle que côtoie Laure dans son métier, en portant la voix des mourants. D’autres morts illustres sont également convoqués, par l’héroïne ou son grand père, comme invités à parler à la place des vivants. Comme quoi ils ne sont pas si morts que ça. Mais on entend aussi derrière tout cela la nécessité d’y aller de ses propres mots pour dire la douleur qu’on devine sienne.
Le chien mort est effectivement revenu, sous la forme d’un autre chien qui, étant sans arrêt malade, oblige Laure à vivre, ne serait-ce que pour le sauver, de sorte que la question de savoir qui sauve qui n’est pas bien claire, pas plus que celle de savoir qui est le maître, « personne » étant une réponse possible. Entre ces deux-là, la dépendance mutuelle est très forte et l’exemple du magistrat qui avait tué son petit chien qui le suivait comme un petit chien est là pour rappeler l’insoutenabilité du manque du manque. Toutefois, l’important n’est pas l’effet analgésique de cette relation mais la manière dont elle permet de rejouer une situation marquée par la problématique de la séparation pour y trouver une issue qui, contrairement à la mort, serait une véritable issue.
La répétition du jeu de frontières vie/mort, homme/bête, pose en creux une question au pouvoir subjectivant éprouvé de longue date : et toi, « où es-tu ? ». Le sas ou la frontière sur laquelle Laure dit se tenir n’est pas encore tout à fait un lieu, comme l’attente du franchissement n’est pas le franchissement (ou comme l’attente du chien ne fait pas apparaître le maître). Cela n’empêche une curiosité pour ce savoir Autre qui se situe au-delà de la frontière, celle de l’espèce par exemple (p124,154).
La villégiature de Laure ne prendra cependant sa valeur de point de chute que dans le geste de la quitter, conditionné par un laisser choir faisant écho à l’anecdote relative à Rousseau qui aurait été marqué par une chute causée par un chien (p66). S’agissant de notre héroïne, on pourrait dire que l’étau de la loi (positive) se resserre, puisque vers la fin du récit elle est sommée de régulariser sa situation soit en quittant ce lieu qui n’est pas une zone résidentielle, soit en s’associant avec le berger Joachim (quel genre d’association, d’ailleurs ?). Mais c’est sans compter les invitations quasi-perverses à se soustraire à la loi lancées par le maire et la châtelaine. On comprend en passant que le château Dalord n’est plus ce qu’il était depuis le trouble jeté par ce que l’on entrevoit d’une question subjective peut-être pas sans rapport avec la fonction paternelle. La fragilité d’un ordre phallique transparaît encore dans la vulnérabilité des mâles : il y a ceux qui meurent, ceux qui se font écraser (Joachim) ou tuer (le grand Cerf), ceux qui échouent à conquérir (le chevreuil). Tout juste ont-ils l’excuse de faire ni pire ni mieux que le reste du monde (p145). Heureusement, il ne s’agit là que de formes imaginaires dont l’incidence n’est pas nulle mais auxquelles on ne saurait réduire la question phallique.
La nécessité de se (re)mettre en mouvement répond en effet à l’appel d’une autre loi qui, sans être formellement écrite, n’en est pas moins impérative. Une poussée dans le sens du départ insiste. On la retrouve dans l’idée que Laure dérange l’équilibre des lieux (p 45), ce qui la laisse dans une guère de position, ensuite, dans le sentiment que son autosuffisance ne peut être une façon durable de vivre sa vie (p174), puis dans l’idée qu’il faudra payer quelque chose pour rester là (p70) ou dans le pressentiment que l’obligation qui lui est faite de quitter les lieux sonne juste (p191) et, enfin, l’idée qu’elle a fait son temps mais cherche encore le prix de son départ, étant entendu qu’elle ne pourra se payer de mots (p199), ni à proprement parler rembourser cette dette qui n’est pas financière. Le prix le plus évident est la perte du chien, à condition d’y inclure tout ce que l’héroïne avait investi dans ce chien, c’est-à-dire les ressources engagées dans la quête de réponses aux questions qu’elle lit dans la présence de ce présumé Sphinx (p34). Toujours est-il que, comme la brebis cernée par le chien, elle est finalement contrainte de se jeter à l’eau (p220). Peut-être parce qu’il n’y a pas de réponse.
La question serait alors : qu’est-ce qui, en l’occurrence, a rendu possible ce déplacement, sachant qu’il s’agit d’en dégager la logique et non la recette ? Il ne me semble pas qu’il y ait dans cette histoire un unique évènement qui puisse être pris comme une révélation existentielle. S’il fallait passer par une image, je dirais que ce qui produit un effet me semble être le frottement répété des éléments qui entraîne à la longue l’érosion des cales. Laure vient buter de manière répétée sur une question qui tourne autour de la mort et de la vie (qui, comme on le sait, désignent bien davantage que des qualités biologiques) et il lui faudra un certain temps pour s’apercevoir que la tentative de démêler l’une de l’autre est vaine (p98).
Par-delà une tonalité générale pour le moins mélancolique, les manifestations de la vie sont nombreuses et variées : forme des collines qui imitent un fameux tableau de Courbet (p9), fécondité printanière de la faune (brebis…) comme de la flore, résistance du chien ou vitalité des mourants et de leurs proches…
Mais la vie n’efface pas la mort (p59). Le problème n’est pas de démêler l’un de l’autre mais d’en assumer l’inévitable intrication au sens d’une modalité d’articulation du type pas l’un sans l’autre d’où ne résulte ni totalité, ni harmonie, ni équilibre, car la vie n’est pas un équilibre mais une tension (p111). Reste à « vivre et laisser mourir », pour reprendre le titre d’un James Bond, ou l’inverse d’ailleurs car, à condition que rien ne vienne l’encombrer, la place du mort est aussi celle qu’en mourant il laisse… aux vivants. Il y a là matière à tourner autrement quelques antinomies classiques. En finir devient, par exemple, une manière de commencer ou encore un suicide peut être mû par un élan vital, ambivalence qui se cristallise parfois, d’une manière qui rappelle la thèse de Freud sur le sens opposé des mots primitifs, dans un seul signifiant, à l’instar d’hostis qui désigne à la fois l’hôte, l’hôte et l’ennemi (p50). De même, cette ambiance de fin du monde qui imprègne le récit est plutôt à entendre comme la fin d’un monde, celui de l’enfance peut-être, condamné à s’effondrer dans « l’inéluctable émiettement du temps qui passe » (p80), sans pour autant se réduire à une fin. Ainsi, au moment de l’orage qui met le feu à l’origine du monde, a la question de savoir « si c’est la fin ou le début de tout » (p139), on pourrait répondre que la fin du tout est aussi le début de quelque chose. Au reste, contrairement au vœu formulé par Laure, on ne peut vivre sans faire un minimum de dégâts (p110).
C’est dans l’écriture que, pour l’héroïne (et pour l’auteur ?), le nouage semble opérer. Elle décrit en effet l’écriture comme une manière de guetter des signes de vie, mais fait commencer sa vocation avec la lecture d’un texte de Duras sur la mort d’une mouche (p135) et consacre une bonne part de son temps à travailler comme ghost writer pour des mourants. Sa zoégraphie du Causse est une aussi une zoographie commencée enfant, lorsqu’elle passait des journées entières à compulser des éléments d’histoire naturelle dans le lit de ses parents (p223). En tissant ces temps de l’expérience que sont l’expérience en elle-même et ce qu’elle peut en dire, Laure parcourt un pan de son histoire qu’elle vit comme une fractale de l’histoire humaine, redécouvrant sans le savoir la loi d’homologie entre ontogénèse et phylogénèse. Elle convoque ce faisant la théorie de l’évolution, en y mêlant un malentendu pas tout à fait arbitraire : la sélection naturelle n’est en effet pas déterminée par la loi du plus fort (qui n’est toujours pas une loi) mais par l’adaptabilité d’une espèce. En d’autres termes, elle promeut l’aptitude à changer de forme dans laquelle on retrouve l’intrication formation/déformation.
Ces aperçus phylogénétiques donnent parfois des allures anthropologiques au récit. On y voit apparaître l’ancêtre mort, le totem (et quel totem !), le cannibalisme… Pour un peu, on entendrait cette fratrie installée autour du père mort (p206) freudonner Totem et tabou.
Paul Kretzschmar, avril 2026