Hainamoration de la poésie

La poésie ne m’est guère familière. Je me suis pourtant retrouvé à participer à un cartel traitant de la poésie, de la psychanalyse et du réel, dans l’attente que quelque chose s’ouvre peut-être, du fait des transferts de travail entre collègues.

C’est ainsi que j’ai découvert des poèmes proposés par les autres membres du cartel, qui ont tenté de me faire passer quelque chose de leur amour de la poésie. J’ai vite reconnu que l’allégorie, la métaphore, l’exaltation du beau m’incitaient plutôt à ricaner parfois. Position défensive sans doute, mais pas seulement. « Je m’approche de la poésie : mais pour lui manquer »1 comme l’a écrit Georges Bataille.

En effet, c’est à la lecture du livre La haine de la poésie de Bataille, que j’ai retrouvé ce qui m’arrêtait parfois et m’a permis de préciser ce qui pouvait faire malgré tout ouverture : l’hainamoration2. « L’éclat de la poésie se révèle hors des beaux moments qu’elle atteint : comparée à l’échec de la poésie, la poésie rampe »… « La poésie qui ne s’élève pas au non- sens de la poésie n’est que le vide de la poésie, que la belle poésie » (p. 54). Certes, « Sans l’exubérance de l’évocation, l’expérience serait raisonnable. Elle commence à partir de ma folie, si l’impuissance de l’évocation m’écœure » (p.56).

Dans sa contestation d’une certaine poésie, Bataille écrit aussi que « L’objet de mon désir était en premier lieu l’illusion et ne peut être qu’en second lieu le vide de la désillusion. » (p.57). La haine de la poésie aurait alors comme effet de barrer ce qui serait parfois si doucereux, allégorique et imaginaire, qu’il en recouvrirait le réel. L’illusion et l’exaltation peuvent en effet tenter de rencontrer cet Autre absolu, cet Être où la complétude et l’harmonie seraient idéalement atteintes. C’est un mouvement fréquent chez les poètes, mais pas seulement. Cette passion de l’Être qu’est l’amour se retrouve et dans la poésie et dans la cure. Le défaut de l’amour, de la poésie ou de l’analyse à faire du Un, de l’Autre non barré ou de l’Être se révèle immanquablement.

Quand ce défaut dans l’Autre est enfin reconnu, une autre poésie, un autre moment de la cure, un autre rapport au réel est alors possible. Dépasser la logique formelle, aller jusqu’au bout du possible en brusquant le langage et rencontrer ce qui ne se comble pas : le vrai trou dirait Lacan, celui où il loge ces vérités indomptables, le fait qu’il n’y a pas l’objet qui complèterait le manque, pas d’Autre de l’Autre, pas de rapport sexuel dit-il encore.

Se tenir au bord de cette béance, sans disparaître complètement et éprouver le vertige de ces éclats de réel. L’Être étant l’échec de la pensée du non-être, la poésie comme l’analyse permet de rencontrer ce manque-à-être, hors-sens, à condition de supporter sans trop d’affolement ce « savoir emmerdant » qu’est l’inconscient, l’ivresse vertigineuse d’un poème, où s’entend parfois, dans un dire, un bout de réel et des effets de vérité sur celui qui le lit ou l’entend. Comme disait l’autre, dire reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend.

Brusquer, tordre le langage, provoquer par un trope l’équivoque et le trouble, l’inattendu et l’inentendu. Ainsi, l’épigraphe de La haine de la poésie : « Durant cette agonie, l’âme est inondée d’inexprimables délices » selon Sainte Thérèse d’Avila. Ou encore Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud :

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; »

Sans hainamoration, pas de cure analytique, sans hainamoration pas de poésie !

  1. Georges Bataille, La haine de la poésie, Éditions de Minuit, 1947, p.52 ↩︎
  2. Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX : Encore, Seuil, 1975. « La vraie amour débouche sur la haine » p.133. L’hainamoration n’est pas la simple ambivalence amour-haine, c’est une manière de les inscrire par ce néologisme sur un anneau de Möbus. ↩︎

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