Quand le mot d’esprit échoue, un pas poétique

L’objet déclaré de notre cartel fut donc la poésie, l’art d’écrire un poème, mais pour en parler, le mot d’esprit s’est bien présenté au rendez-vous, comme l’intrus de la Soirée des Proverbes, sans être particulièrement invité, et dont on s’aperçoit qu’il joua du contrepoint et qu’il se fit passeur de notre tentative. Passeur de ce que nous avions à dire de la poésie, il le fut sans être nommé, et passeur sans nom, le witz a quelque chose du revenant, ou, disons, du fantôme, et ce spectre serait aussi bien un avatar du fondateur de la psychanalyse. Comment avons-nous fait pour oublier le witz dans notre réflexion ? La question semble superflue, absurde, tant la poésie trouve ses appuis dans les trouvailles du mot d’esprit, ses trous, qu’elle semble simplement se donner la peine de collecter et mettre en ordre, vaille que vaille … mais l’écart entre poésie et mot d’esprit ne se laisse pas réduire ainsi. Le witz, proche du lapsus à s’y confondre, prend forme de ce qu’on rate dans ce que l’on vise, quand le jaillissement ouvragé du poème avise des torsions d’une langue qui éjectent certains mots. Et ce sont ces mots dessertis qui, avec le poème, font retour, ou pas, mais laissant alors leur place vacante. Y aurait-il, aussi, du witz au poème, un pas de vis, la translation d’un ou plusieurs tours qui sépareraient l’éclair premier du trait et sa récurrence décalée ?

Le tour est celui qui s’installe entre, d’une part, la castration symbolique sous-jacente à la lecture freudienne des formations de l’inconscient, et, d’autre part, un sujet contemporain qui se trouve dans l’impossibilité de se saisir de cette lecture, ou, plus justement sans doute, d’en être saisi, d’y prendre dessin. Le witz présente une issue élégante, d’une beauté mathématique, propre aux conflits névrotiques et aux symptômes qu’ils déterminent, conflits et symptômes dont la structuration dépend d’un lien social lesté par le deuil de l’objet et centré sur le réglage symbolique et ses avatars paternels. Mais aujourd’hui, ces appuis sont brouillés, et le nom déchu abandonne son vide esthétique au plein de l’objet consommable qui ne présage d’aucun deuil possible, mais d’un remplacement programmé… et d’une immixtion intempestive. En l’absence de deuil possible, devons-nous évoquer une pente mélancolique collective sans cesse colmatée par un ludisme forcené, un rapport aux choses et aux mots qui neutralise mieux que toute censure les effets de pas-de-sens du witz ? Caducité du witz au temps de la mélancolie et de la manie qui la recouvre ? Dans ces conditions, l’écriture du poème propose une trame pour que le witz retrouve quelques ajours. Si la coupure du mot d’esprit telle que Freud en fit son miel, reste dans sa relation à l’inconscient une ouverture dans la parole analytique, le poème- l’art plus généralement ?- assurément noue un rapport singulier et tout aussi décisif aux accès de l’inconscient, accès d’une fièvre que la parole ne parvient à porter sans en passer par l’écriture.

Au sujet attentif, l’écriture d’un poème se manifeste nécessaire, mais l’apparente nécessité de son écriture provoque tout aussi nécessairement son abandon et l’abandon même de son idée consciente. Ce renoncement contamine parfois la parole, se déplaçant sur le fait même de parler du poème et d’en écrire quelque chose. Et qu’on soit psychanalyste ne change rien à l’affaire, le renoncement guette. Autre écueil quant à cette manifestation de jouissance littérale, littorale, où s’échoue le witz plus qu’il n’échoue, s’il y a de l’intime dans l’écriture d’un poème, écrire ne résout en rien la difficulté d’un passage au public de l’intime. Le poète, en plus d’écrire, se fait passeur, entre les mots, d’une substance poreuse à l’écœurement, répulsive au point qu’un poète est amené à parler de sa haine de la poésie. Serait-ce l’expérience d’un plaisir, ou d’une jouissance féminine qu’il faudrait réprouver, comme le proposent les religions ou certains philosophes ? la nature même de cette jouissance rend la poésie pourvoyeuse de honte, impossible d’inscrire le poème du côté de la loi… ce qui n’est pas le cas du mot d’esprit. La culture est réticente au poème, dont l’exercice est déformation, puis foration de la norme qui afflige la culture dans laquelle le poème s’insère. Ainsi Bataille affirme-t-il dans sa Haine de la Poésie :

La poésie fut un simple détour : j’échappai par elle au monde du discours, devenu pour moi le monde naturel, j’entrai avec elle en une sorte de tombe où l’infinité du possible naissait de la mort du monde logique. La logique en mourant accouchait de folles richesses.1

Le poète, lydien pour ce que j’en sais, entraîne son lecteur dans un saut de l’ange, saut de langue qui l’écarte des faux-semblants de la culture pour lui mettre entre les bras la barbarie du réel. Cet excès, ce supplément de jouissance, qui use des mots pour s’affranchir de leur servitude naturelle, Bataille le décrit à sa façon

La poésie ouvre la nuit à l’excès du désir. La nuit laissée par les ravages de la poésie est en moi la mesure d’un refus- de ma folle volonté d’excéder le monde. – La poésie aussi excédait ce monde, mais elle ne pouvait me changer. Ce qu’elle substitue à la servitude des liens naturels est la liberté de l’association, qui détruit les liens, mais verbalement.2

Haine de la poésie il y a, dans la mesure où la haine d’une certaine qualité de parole peut animer l’esprit en quête de vérité. La langue de bois, si elle caractérise un certain type de parole, ne manque pas de parasiter le champ poétique, qui lui voue une forme de haine et qui dès lors peut se haïr lui-même. Aussi Bataille, livre-t-il l’infernale alternative qu’est la poésie :

Le vent de la vérité a répondu comme une gifle à la joue tendue de la piété. Le cœur est humain dans la mesure où il se révolte (ceci veut dire : être un homme est « ne pas s’incliner devant la Loi »). Un poète ne justifie pas – il n’accepte pas – tout à fait la nature. La vraie poésie est en dehors des lois.33

Et plus loin :

Le jeu sans retour de moi-même, l’aller à l’au-delà de tout donné exigent non seulement ce rire infini, mais cette méditation lente (insensée, mais par excès). C’est la pénombre et l’équivoque. La poésie éloigne en même temps de la nuit et du jour.4

…Non seulement ce rire infini, mais cette méditation lente… La pénombre et l’équivoque… comment mieux dire l’alliance du trait d’esprit et de son au-delà ?
A suivre la leçon de Bataille, la moindre des choses, pour parler des liens entre poésie et psychanalyse serait d’en passer par une formulation qui, de près ni de loin ne s’enlise dans une langue de bois avec laquelle les auteurs qui nous servent de référence n’ont eu de cesse de rompre. Et nous n’avons d’autre choix, si nous voulons prolonger l’ouverture qu’ils provoquèrent, que de rompre avec leur langue, la subvertir, la poésie, comme le poète doit rompre avec la poésie et lui manquer pour la rejoindre55. Et Bataille nous met en garde de ne pas confondre la poésie et sa métonymie, la beauté :

la poésie glisse à l’embellissement. A chaque effort que je faisais pour le saisir, l’objet d’une attente se changeait en un autre. L’éclat de la poésie se révèle hors des beaux moments qu’elle atteint : comparée à l’échec de la poésie, la poésie rampe. (…) La poésie qui ne s’élève pas au non-sens de la poésie n’est que le vide de la poésie, que la belle poésie.6

Dans la lancée de ces quelques phrases j’ajouterai que la poésie se défie de ce qui usurpe son nom, pratique généralisée dans la culture, hélas. Comme d’ailleurs pour ce qui concerne la psychanalyse.
Mais l’usurpation se reconnaît à son ignorance de la honte. En effet, la création artistique, particulièrement la poésie, fait vibrer d’une manière singulière la distinction entre la culpabilité et la honte comme deux fils dont un sujet peut se tramer. Activité inutile et donc coupable, exercice d’une jouissance distincte de celle qui est propre à la névrose, et qui donc met en jeu le narcissisme d’une façon qui excède le théâtre œdipien, la création poétique, qui met la chose créée dans une position privilégiée par rapport à la parole, une fois commise s’expose, et avec elle, expose le sujet au regard lecteur, et donc à la honte. Toute honte bue, la création artistique ouvre-t-elle la parenthèse d’un au-delà du transfert lié au savoir ?

Nizar Hatem

  1. G Bataille Haine De La Poésie p57 ↩︎
  2. 2 Georges Bataille, Haine De La Poésie P56 ↩︎
  3. GB Haine de la poésie P50 ↩︎
  4. GB HDLP P51-52 ↩︎
  5. Je m’approche de la poésie : mais pour lui manquer GB HDLP P52 ↩︎
  6. GB HDLP P53 ↩︎

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