l’inhumain
la fraîche inhumanité. il y faut deux langues, au moins.
Deux fois la langue, comme je passerai.
Retenir quelque chose au seuil de l’inhabité dans la langue quand on y sera entré .1
… papier, face
calme, un instant, de la terre. Dehors, la montagne, froisse2
Il n’y a pas d’entrée en psychanalyse sans un silence de l’analyste, et ce silence trouve un écho dans l’écriture poétique, ses suspens, ses scansions. Ainsi, Je serais tenté d’ajouter que si l’entrée en psychanalyse est tributaire d’un silence de l’analyste, elle implique, du même mouvement, une lecture de poète, lire et être lu par un texte de poète, ici André Du Bouchet, et, un instant perdu, saisir le cillement, la caresse intermittente d’un regard lecteur, le ciment d’une signification qui saisit, puis se fracture sur le silence.
Lancé dans le texte sans comprendre, sa forme se dessinera-t-elle dans une oscillation de la lecture, son reflux laisse-t-il une ligne fugace sur le littoral ? Une sorte de retour. Le texte nous force à relire, même bord, autre version.
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Le destin du couple constitué par l’analyste et l’analysant part d’un constat de silence et de solitude face à la tache blanche de l’inconnu, qui pourrait rejoindre celui qu’établit Hassan Al-Sabbah3 dans Alamut, roman slovène des années trente. Mais ce destin ne peut certainement arriver à la conclusion du chef ismaélien dans sa réponse à son disciple. Qu’on en juge à l’aune de ce passage où son successeur désigné interroge le Vieux de La Montagne :
– Tu as donc fait l’inventaire du blanc de la carte, dit Abu Ali. Où aurais-tu trouvé autrement l’endroit de ton paradis ?
– Voilà la différence entre nous qui avons les yeux ouverts et les foules considérables qui errent dans l’obscurité : nous nous sommes limités ; elles, elles n’ont pas voulu ou n’ont pas pu le faire. Elles exigent de nous que nous leur supprimions la tache blanche de l’inconnu. Elles ne peuvent supporter aucune incertitude. Comme nous n’avons pas la vérité, nous devons les consoler en imaginant des fantaisies et des contes.4
Ce texte dit le paradoxe d’un accès au « paradis » d’une jouissance centrée sur l’inconnu, sur la tache blanche qui en marque la place dans la carte. Ou sur la page. Mais à l’encontre du leader spirituel, qui, renonçant à traduire l’intransmissible de la rencontre avec le réel, envoûte ses ouailles en imaginant des fantaisies et des contes sur les délices de l’Au-Delà et leurs avant-goûts terrestres, le psychanalyste, à l’instar du poète, dans ses pas, n’a d’autre choix que de maintenir cette place vacante, et d’en laisser le discours s’altérer. Cela permet à l’analysant de saisir les mots du poète quand il dit
que ma propre langue soit la langue étrangère qui deviendra la plus proche5
Le propos, sibyllin, propre à la poésie, porté à blanc chez Du Bouchet, au plus brûlant de la forge langagière, fait le joint entre le sacré, la transmission du réel, la vérité, et l’écriture poétique. Il faut parfois traverser les intermittences de la lecture pour arriver au bout de sa poésie, à la possibilité d’en parler. Du Bouchet peut nous initier, mais dans une forme à la fois lumineuse, ajourée, aride, à une autre nomination des concepts que nous employons. Ne pourrions-nous entendre dans le bout suivant, un aphorisme étincelant qui résonne avec la pratique de l’association libre :
comme toute chose, je dirai qu’elle ne nous retrouvera que si – et pour peu que j’aie avancé, je suis perdu.6
Ou cette halte sur une pente, que l’on peut retrouver dans une résonance tout aussi minérale, chute lapidaire :
sur l’occurrence d’un mot qui, dans l’autre langue – c’est la mienne – sera perdu, faire halte à nouveau.7
Paradoxal flottement qui éveille l’attention :
au centre
comme à côté. attentif – autant qu’à soi, à l’inattention88
La difficulté tient à l’extrême dépouillement du propos, auquel Du Bouchet ajoute, s’il était possible,
un surcroît de soustraction par son usage du blanc typographique. Le blanc typographique, ouvrier
de la lettre, humble jusqu’à l’effacement, espace, ponctuation négative qui sépare les mots, modèle les textes imprimés depuis toujours sans qu’il n’en soit explicitement joué.
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Dans Ici en Deux, la structure de l’écriture est indiquée pour partie par le jeu des titres :
FRAÎCHIR
PEINTURE
NOTES SUR LA TRADUCTION
PEINTURE
FRAÎCHIR
D’entrée, avec les noms donnés aux parties de son recueil, le redoublement du signifiant s’accompagne d’un dédoublement du signifié9, et ce dédoublement s’opère avec, à sa jointure, la Traduction, oxymore, torsion mœbienne qui altère la boucle entre deux langues, de les avérer versées dans l’envers l’une de l’autre. La coupure du blanc typographique, copieusement utilisé dans le texte, et par laquelle abonde l’abandon d’une quelconque possibilité de maîtriser le sens du texte, produit ce qu’une coupure longitudinale de la bande produit : en plus d’une nouvelle bande mœbienne, un don de l’objet chu, sans reflet dans la langue.
cela est proche
puisque la substance en moi qui souffle est
la même que l’autre des lointains.10
Autre bande brève, mais fulgurante dans sa torsion
…interstice – le jour qu’a-t-il retiré pour se faire jour.11
D’une lecture qui s’éternise, je tente de dire l’effet fulgurant, difficile à saisir, fugace instant où la glace se rompt et livre passage, où la page produit une déchirure par laquelle le jour éclate, furtif, porte qu’un souffle tourbillonnaire ouvre puis rabat sèchement sur la chambre obscure- à la porte. Voilà un bon moment que s’ouvre cette porte et se ferme… papier sur papier
… en achever la lecture, comme on perd pied sur papier,
… parole, parvenue à ce que la solidité des eaux la contienne, est emportée.
… sol de la route qu’avançant, je ne quitte, comme l’eau, que pied à pied.12
mais dans la halte la route révèle son asphalte,
… si, plus loin, je ne suis pas
source dans l’asphalte, je ne suis pas.
Et la route, telle qu’elle est, perdue.
… si, plus loin, je ne suis pas source dans l’asphalte, comme pour boire
à la face des routes l’eau, je ne suis pas.
Je ne suis pas.
mais qui, où les lèvres mêmes auront cessé d’apparaître, sur sa marche interrompue a été jusqu’à perdre l’asphalte13
Nizar Hatem