(Séminaire de l’I-AEP, 3-4 Juin 2023 à Grenoble)
J’ai parlé de Claude Monet dans le cadre du séminaire du GEPG lequel pendant deux ans avait comme thème L’Art et la Psychanalyse, avant de devenir L’Art, le Réel et la Psychanalyse, la troisième année. Nous y avons abordé d’abord l’art pictural en commençant par le grand Léonard De Vinci, puis l’historien d’art Daniel Arasse qui a enseigné que c’est justement l’invisible qui est le point d’entrée dans le tableau. Avec Soulage c’est la lumière du noir qui nous a subjugué. Après, nous avons abordé la représentation de la féminité à travers les âges ainsi que celle de la violence jusqu’à l’art contemporain. L’art corporel avec ses dérives mais aussi sa puissance nous a amené à la danse, à « la condansation » chère à Lacan, d’abord dans l’expérience des danseurs puis dans des romans et des écrits théoriques.
Dans ce cadre, en parlant de Claude Monet, j’ai raconté une expérience personnelle : combien les eaux bleus où vertes des Nymphéas me captivent chaque fois que je les rencontre au hasard de mes déambulations dans différents musées. Ce ne sont pas les Nénuphars et autres fleurs, qui me fascinent d’habitude, non, mon regard n’est attiré que par l’eau. Et je m’immerge dans ses profondeurs, flottant à la verticale dans cet espace illimité, en apesanteur, les yeux grand ouverts, (alors que je n’ouvre jamais les yeux dans l’eau). Une paix m’envahit. Une légèreté. Je ressens juste un soupçon d’inquiétude mais qui est vite relégué à l’arrière-plan.
La sensation est semblable à celle de la vue des dessins 3D, où des contours flous ou ne ressemblant à rien, sous l’effet de la convergence des yeux, prennent de la profondeur et dévoilent, devant nos yeux fascinés, un dessin inattendu.
Ainsi, dans cet état de quiétude de l’immersion, mon regard ose converger vers l’inquiétude qui se tapit au loin, vers l’horreur. Elle prend une forme, chaque fois différente.
Une d’elles est « la mer des larmes », je suis baignée dans les larmes de ma mère. Elle pleurait beaucoup à ma naissance, je l’ai appris un jour à travers les paroles de la voisine, Damira. Elle m’avait laissée une heure chez Damira pour faire des courses, et au retour elle lui a dit : « Je me suis permise d’enlever les langes et de regarder le corps de Lusia (c’est mon prénom en polonais), elle n’a aucun défaut ! Alors pourquoi tu pleures tout le temps ?! »
C’était trois ans après la fin de la guerre qui a vu se déchaîner la Shoah, ma mère pleurait ses proches disparus qu’elle n’avait pas pu pleurer auparavant…
(post-scriptum) J’ai montré mon texte à Nicole Yvert-Coursilly, psychanalyste qui travaille avec des nourrissons, et elle a commenté : Damira a fait à ta maman une véritable interprétation : « Lusia est bien vivante ! » et toi tu l’as certainement entendu.
J’ai écrit tout ce qui précède dans mon IPhone , dans l’avion, planant dans un espace infini, dans les « eaux de dessus », c’est ainsi que l’on nomme le ciel en hébreu. Une fois l’avion atterri je me suis documenté sur les Nymphéas de Claude Monet et j’ai découvert que l’état dans lequel ces tableaux me plongeaient correspondait bien au dessein de l’artiste.
Les Nymphéas ont été peintes avant et après « La Grande Guerre », Monet les a voulus comme un « asile », une retraite visuelle pour l’Homme qui vécut des années sombres. Nature poétique élémentaire et intemporelle, vide de toute présence humaine. Des panneaux de grandes dimensions, 2m sur 6m et jusqu’au 17m – faites pour une immersion totale. Mais, ajouterais-je, ce qui s’esquive ainsi de la lumière se tapit dans les ombres.
Plus Monet peint son jardin de Giverny et plus les formes se décomposent au profit de touches de peinture, des couches qui s’ajoutent et se superposent. De nombreux peintres américains, comme Rothko, voient en lui le précurseur de l’art abstrait et la source de leur propre peinture. Un groupe de peintres s’est donné même comme nom « Les impressionnistes abstraits », parmi eux Joann Mitchell dont les abstractions colorées nous ont envouté dans l’exposition récente au Centre George Pompidou (hiver 2023) en association avec les dernières œuvres de Monet.
Le musée de Grenoble a aussi son Nymphéa, offert par le peintre, il s’approche de l’abstraction, mais la végétation y est encore bien présente.
Curieux hasard : j’ai présenté cette évolution vers l’abstraction de Monet dans le cadre de notre séminaire juste après la présentation de l’art sumérien avec ses silhouettes juste esquissées aux immenses yeux ouverts, pourrait-on dire, sur le monde qui change, qui passe des pictogrammes à un degré supérieur d’abstraction : l’écriture.
Cette marche vers l’abstraction s’accompagne de la cécité progressive de Monet mais qui est loin de l’expliquer à elle toute seule. Monet en est d’ailleurs le premier surpris en disant de ses tableaux que « C’est un encroûtement entêté des couleurs, ce n’est pas la peinture ». Mais, comme le commentent Jacqueline et Maurice Guillaud, les commissaires de l’exposition des Nymphéas (Claude Monet, Au Temps de Giverny, 1983) : « Nous pouvons y discerner l’étonnement absolu de qui crée sans savoir précisément ce qu’il invente : ce dont il ne peut encore saisir toute la portée »
Le jardin réel de Giverny peint par Monet, écrivent encore les Guillaud, devient son jardin intérieur, ce n’est plus un « Moment-Sujet » (de la peinture) mais le « Moment-du-Peintre », son instant, son vécu en peignant. Il n’est pas surprenant que le jardin secret aquatique du spectateur en soit sollicité.
La métaphore aquatique n’est pas étrangère à la psychanalyse. Freud s’en sert dans la représentation de la libido comme un flux et reflux, un écoulement libre de l’énergie auquel les défenses font barrage qui est à l’origine des symptômes. Le dispositif de la psychanalyse, le divan, l’écoute flottante (encore de l’eau…), les libres associations, la régularité de séances, étaient pensés pour assouplir les défenses (lever partiellement les barrages), et rétablir l’écoulement plus libre du flux libidinal.
Ce n’est peut-être pas un hasard si c’est justement en peignant l’eau si Monet arrive à l’abstraction : l’eau érode les reliefs, émousse la rudesse des rochers. Ceci nous permettrait de filer, au fil de l’eau, plus loin notre métaphore de la psychanalyse : la plongée dans l’inconscient permet d’émousser les signifiants pétrifiés, de modérer le contrôle du rationnel, relâcher la recherche obsessionnelle du sens, éroder un tant soit peu le roc de la castration. Mais l’eau peut aussi noyer et détruire, ranimant les fantasmes. Le sujet peut être submergé par ses désirs ou ses pulsions.
L’eau (la notion de flux) pourrait même être le représentant de la psychanalyse : l’essence du travail n’est-elle pas le flux de la pensée et des associations, facilité par le dispositif, auquel le psychanalyste laissera libre cours, sans faire barrage avec des interprétations prématurées. Laissant l’analysant s’y immerger, comme dans les eaux profondes ou comme dans les Nymphéas de Monet, et pouvoir affronter ses coins tapis dans l’ombre, l’horreur du réel. Ainsi aussi la création artistique peut permettre de toucher des yeux, ou des oreilles, la dimension du réel – il faudrait encore une parole, d’un psychanalyste peut-être, pour faire acte.
P.S. Un temps après la présentation de ce texte au séminaire d l’I-AEP j’ai découvert un livre qui décrit une angoisse semblable à la mienne devant les Nymphéas. L’auteur, Grégoire Bouillier, dans la peau de son héros le détective Bmore, est pris d’un vrai malaise devant les grands panneaux de l’Orangerie. Son enquête l’amène à explorer l’histoire de la vie de Monet, ses morts qui y seraient « enterrés » et l’inconscient de l’œuvre, en passant par Auschwitz-Birkenau pour tenter d’élucider son « Syndrome de l’Orangerie » qui est le titre du livre (Flammarion, 2024). Quelle surprise de découvrir que je n’étais pas la seule à voir dans les fonds sombres des Nymphéas mes disparus qui n’ont pas trouvé de sépulture.
Ariella Cohen


