L’œuvre au noir de Soulages: impressions

C’est en quelque sorte à une promenade que je voudrais vous convier, parmi les peintures de Soulages et particulièrement celles qu’il a peintes à partir de 1979 et pour lesquelles il a inventé le mot « Outrenoir ».

Ce sont des toiles monopigmentaires Rien que du noir, mais pas une teinte unique. Plutôt une matière, travaillée par le peintre et qui fait effets.

Je le cite : « mon outil n’est pas le noir mais la lumière » « C’est la texture de la surface et la manière dont la lumière s’y décompose qui créent la couleur ». Ce noir est éclairant comme un monochrome polychrome.

Nous voici donc face à un oxymore, une énigme, parfois un mur.

Une énigme qui fait défaut au sens, un mur qui fait obstacle aux interprétations. Il y a donc nécessité d’un franchissement.

Pour se révéler à nous ces peintures appellent à un déplacement, celui du notre corps ou celui de la lumière. On ne regarde pas simplement cette peinture, on y entre, on s’y déplace.

Je vous y invite, puisque cette peinture réclame du mouvement. D’ailleurs Soulages peint la toile au sol, on imagine (puisqu’on ne peut le voir peindre) tout un ballet de mouvements et de gestes autour.

Regardez et donc imaginez.

Il n’y a pas de scène, pas de figurations, pas de récit, pas de temporalité mais des reflets, des espaces, des rythmes, des répétitions qui créent une tension.

La peinture de Soulages s’inscrit cependant dans un tableau, ce qui induit bords, limites et « sens » de présentation.

L’aléatoire est à l’origine de la peinture, dans l’intentionnalité du peintre, mais il s’engage ensuite dans une sorte de quête graphique, sous le joug de contraintes librement consenties, à commencer par le noir, qui détermine un style et fait un tableau. Il faut savoir que Soulages a détruit de nombreux tableaux dans cette quête exigeante.

Il en reste beaucoup au bout de ces 102 ans de vie ! A titre d’exemple :

Polyptyque I 1986 peinture 324×362 cm
Polyptyque F 1986 peinture 324×363 cm

A propos de titres, ceux de ces tableaux sont descriptifs et factuels, forme, date, format, chronologie. Cela rabat en quelque sorte toute velléité d’interprétation où d’imagination hors du regard sur l’oeuvre.

Comment regarder ce que nous voyons ?  Comment un tableau, ça nous regarde ?

« Le regardeur se trouve dans l’espace du tableau. Il appartient concrètement à l’œuvre. S’il la voit, il en fait partie ».

Ces peintures nous obligent !

Dans les tableaux de Soulages il n’y a pas à proprement parler de scène, il y a une mise en scène.  Soulages l’a exprimé à plusieurs reprises, la peinture est un objet vivant, une expérience poétique.  Il affiche une volonté de s’affranchir de la tyrannie du sens (en tant que signification), il faut se laisser happer et/ou pénétrer, par le sensuel.

« Une peinture est un tout organisé, un ensemble de formes (lignes, surfaces colorées…) sur lequel viennent se faire ou se défaire les sens qu’on lui prête. Le contenu de cet ensemble n’est pas un équivalent d’émotions, de sensations, il vit de lui-même » dit-il.

Et voilà que mes associations et donc mes pas m’amènent du côté du Japon et de son poétique haïku tel qu’en parle Roland Barthes. Dans « l’Empire des signes » il présente le haïku comme une forme graphique (en général 3 vers courts), pure matérialité, qui tout en étant intelligible ne veut rien dire. Il ne dit pas, il nomme plutôt. Le sens est reporté à plus tard, voir effacé. Barthes parle d’exemption du sens « ... lisible nous le croyons simple… insignifiant néanmoins, il nous résiste… et entre dans cette suspension du sens… » et  » de tel traits (ce mot convient au haïku, sorte de balafre légère tracée dans le temps) installent ce qu’on a pu appeler « la vision sans commentaire »… ce qui est aboli, ce qui n’est pas le sens, c’est tout idée de finalité…« 

Cela fait écho à Soulages quand il dit « les choses viennent d’une façon que je trouve naturelle, n’obéissant pas à un projet« 

Le tableau se fait plus qu’il ne le fait.

Et peut-être qu’à chaque vision d’un tableau que pourtant nous connaissons, une nouvelle perception se révèle. Le regard ne revoit pas le tableau mais voit autre chose de nouveau.

Le tableau est un dispositif comme le haïku (comme le divan), il nous invite au déplacement, aux associations libres, il échappe au sens premier, il est un suspend et un suspense.

La « vision sans commentaire » me fait penser à une « lecture flottante » d’un tableau de Soulages, en référence à ce qu’on appelle l’écoute flottante du psychanalyste : ne pas se concentrer sur la signification des mots, mais écouter la musique des mots, pour en entendre ce qui résonne en tant que signifiant. Autrement dit se dégager de la tyrannie du sens, de la fonction communicante du langage et laisser vibrer ce qui nous fait signe dans le tableau, dans la poésie, dans la parole.

Contournant le langage communication, le chemin peut nous mener maintenant au jeu poétique de lalangue. On y retrouve la jubilation qui peut nous saisir face à un tableau, et une ab-sens qui nous convoque dans l’ ici et maintenant face à un tableau de Soulages.

Dans le babillage les sons ne font pas mots et sont porteurs de sensations corporelles, vibration, rythme, musicalité. La peinture de Soulages fait sensations. Elle a des effets sur le corps, effets d’optiques, effets de gestes, effets de mouvements. Il y a du sensuel qui ne se laisse pas entamé par le sens.

Lalangue est antérieur au langage comme le noir est antérieur à la lumière selon Soulages. Lalangue a l’empreinte de la langue maternelle comme quelque chose d’intime qui ne nous parle qu’à nous même. Et Soulages d’une certaine façon s’y réfère quand il parle du noir. Il évoque le noir qui habille sa mère, la tâche noire sur le mur en face de sa chambre d’enfant, le noir d’avant la naissance, « avant de voir le jour », la plus totale obscurité de l’univers avant la lumière, et aussi le noir des grottes préhistoriques où l’on trouve les premiers tracés.

« Tracés digitaux dans la glaise des grottes où l’interrogation inquiète de signes obscurs accompagne un plaisir sensuel comme celui que nous pourrions éprouver nous-même…Ce qui est impressionnant ce n’est pas que la peinture préhistorique soit l’origine de ce que nous appelons maintenant l’art, c’est qu’un homme ait fait ce geste-là: peindre, geste qui témoigne simplement, fortement d’un désir impérieux… »

Plaisir sensuel des vocalises, de lalangue, désir impérieux de l’enfant à être et effets de jouissance de l’entrée dans le langage, à devenir parlêtre, au bout du chemin.

Le mot « outrenoir » est une invention langagière comme les enfants peuvent en faire dans un mouvement de jubilation d’entrée dans le langage qui l’engage à être.

Soulages joue avec : « Outrenoir, je vois ça comme un autre pays, comme outre-Rhin, outre- Manche, une autre façon de concevoir la peinture« .

Et l’on peut poursuivre le jeu des associations avec outre-passer, soit passer au-delà de l’obstacle, à un en plus, « en outre ».

« Quand on voit ma peinture on dit « c’est noir« , parce qu’on a le noir dans la tête ! Si on regarde réellement, on s’aperçoit que ce n’est pas noir : on voit quelque chose qui vient du noir mais qui va vers nous qui regardons. Outrenoir, ça désigne le champ mental atteint par le noir lumière ».

Soulages encore : »Je ne crois pas qu’il soit possible à un peintre d’oublier complètement l’expérience poétique qui l’a conduit au tableau achevé et de juger son œuvre comme le spectateur auquel elle est destinée. Il en est l’interprète nécessaire pour que ce travail devienne une œuvre d’art« , ce qui est vrai, bien sûr, pour toute peinture y compris figurative, mais il précise : « ce qui échappe aux mots, ce qui se trouve au plus obscur, au plus secret d’une peinture, c’est cela qui m’intéresse ».

Il ne nous facilite pas la tâche !

Se faisant il s’adresse au plus obscur, au plus secret, de celui qui veut bien se plonger dans la contemplation de sa peinture. Si l’on refuse la proposition, le tableau peut bien devenir un obstacle, comme on peut « se heurter à un mur d’incompréhension ».

De celui qui peint à celui qui regarde il y a comme une adresse à l’autre, qui constitue le regardeur comme sujet de la peinture. Sujet en sa radicale division. Désir d’y voir, désir d’en être même, et pourtant ça échappe encore.

Mais cette échappée n’est-elle pas aussi la possibilité d’être atteint, d’être touché par la beauté qui fait l’œuvre d’art ?

« Ouvrir l’imagination du spectateur à ce qu’il ne voit pas à travers ce qu’il voit est propre au travail du peintre abstrait ».

Martine Petit

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