Dans l’enseignement de Lacan les références à Heidegger ne font pas exception. Forcer une recherche de compatibilités n’est pas le but, les cadres de la philosophie et de la psychanalyse n’étant pas les mêmes. Mais ça vaut la peine de regarder de plus près comment la pensée du philosophe précède la psychanalyse. La philosophie n’est-elle pas une forme de pensée créative ins Blaue hinein qui peut précéder à une pratique, plutôt qu’un savoir, d’une manière comparable à celle dont Freud concevait la création artistique comme ce qui précède la psychanalyse ?
Ainsi la référence à Heidegger dans « l’Ethique de la Psychanalyse » pp144-146 reste intéressante. Surtout du fait que les réflexions sur l’esthétique dans ces pages sont au centre de l’éthique de la psychanalyse pour Lacan. Il s’agit pour lui de discerner l’usage d’ustensil dans sa fonction signifiante, inspiré de ce que Heidegger a développé sur la Chose dans « Essais et Conférences ». La métaphore du vase comme acte de libation reçoit d’enhaut ét provient et érige de la terre. « …C’est bien le vide qu’il (le vase) crée, introduisant par-là la perspective même de le remplir. Le vide et le plein sont par le vase introduits dans un monde qui de lui-même ne connaît rien de tel. C’est à partir de ce signifiant façonné qu’est le vase, que le vide et le plein entrent comme tels dans le monde… …si le vase peut être plein,c’est en tant que d’abord, dans son essence il est vide. Et c’est tres exactement dans le même sens que la parole et le discours peuvent être pleins ou vides… …le potier, tout comme vous à qui je parle, crée le vase autour de ce vide avec sa main, le crée tout comme le créateur mythique ex nihilo, à partir du trou… …il y a identité entre le façonnement du signifiant et l’introduction dans le réel d’une béance, d’un trou. » On voit surgir cette dialectique du vide et du plein dans mainte oeuvre d’art, tel l’oeuvre d’Anish Kapoor par exemple, mais avant tout cette métaphore indique la parole vide et pleine dans la cure.
Et un peu plus loin dans ce même séminaire page 280 où il est question du fantasme, Lacan est tributaire de ce que Heidegger formule dans « Der Ursprung des Kunstwerkes »: « Im nächsten Umkreis des Seienden glauben wir uns heimisch. Das Seiende ist vertraut, verlässlich, geheuer. Gleichwohl zieht durch die Lichtung ein ständiges Verbergen in der Doppelgestalt des Versagens und des Verstellens. Das Geheure is im wesen nicht geheur; es ist ungeheuer… … Zum Wesen der Wahrheit als der Unverborgenheit gehört dieses Verweigern in der Weise des zwiefachen Verbergens… …Schönheit ist eine Weise wie Wahrheit als Unverborgenheit west. » Lacan: » Le beau dans sa fonction singulière par rapport au désir ne nous leurre pas, contrairement à la fonction du bien. Elle nous éveille et peut-être nous accommode sur le désir en tant que lui-même est lié à une structure de leurre. Vous voyez déjà cette place illustrée par le fantasme… le fantasme est dans la structure de ce champs énigmatique un beau-n’y-touchez-pas. » Quand l’analysant commence à parler de beauté, quelque déstructivité s’annonce : la beauté recouvre et découvre en même temps, ouvre et recouvre. Exemple à Ostende : la statue de Léopold II : la monumentalité qui vise le beau met justement en lumière les pages noires du colonialisme qu’elle cherche à masquer : en est le témoin parlant.
Joannes Kesenne