La brièveté est le but

Isabelle Carré. Mai 2023

« La brièveté est le but » est une phrase prononcée par Jean-Michel Basquiat, peintre et graffiteur du mouvement undergroud de Brooklyn. Il accompagnait ses œuvres originales, avant sa célébrité, de courtes phrases poétiques, énigmatiques sous forme de haïkus, ou sarcastiques, lui qui signait ses graffitis du nom SAMO, signifiant « Same Old Shit ». C’est une phrase qui résonne comme en écho à la poésie et à l’analyse, qui ont leurs moments d’errance, d’égarement, de réitération à l’identique, leurs petits tas de secrets et leurs instants magiques, leurs fulgurances. Le lion ne bondit qu’une fois, dit-on souvent.

La poésie est une question d’intime, comme l’analyse. En poésie pourtant, l’intime s’expose tout en se camouflant, et devient parfois un intime que l’on peut s’approprier, l’air de rien, discrètement.

Alors comment rapporter le travail d’un groupe sur la poésie en faisant l’impasse de cette part secrète, profonde, en théorisant, en camouflant ? J’aurais l’impression de travestir mon propos et de ne pas être dans une éthique du bien dire, mais de rester dans une esthétique de l’écrit. D’autant que la poésie est forcément ressenti par des fils inconscients qui rende sa réception, son accueil ou son rejet singuliers pour chacun d’entre nous.

Ce sont les poètes et poétesses qui m’ont permis de percevoir, entrevoir, éprouver, apprivoiser, même inconsciemment la mort. Je reste toujours fascinée par le poème d’Arthur Rimbaud, Le dormeur du val, appris en classe, alors que j’avais 9 ans.

C’est un trou de verdure où chante une rivière…
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson
bleu,
Dort…

J’ai occulté pendant des années que la fin du poème disait :

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur la poitrine,
Tranquille, il a deux trous rouges au côté droit.

Ce sont ces deux trous rouges qui sont restés ancrés dans mon inconscient pendant longtemps, très longtemps, qui ont creusé pourtant d’emblée, comme en écho à la réalité, l’angoisse de mort, encore jamais éprouvée comme telle. Ils représentent l’impossible, l’indicible, bien mieux qu’une quelconque théorie pourrait le dire. Je ne sais pas si je dois remercier ou décrier mon instituteur de l’époque, puisque je n’ai rien entendu, ou trop bien entendu.

N’est-ce pas pour ces raisons obscures que nous entrons en analyse, par une porte dérobée, pour affronter nos pensées ténébreuses et enténébrées ?

S’il y a bien une chose que j’ai découvert en analyse, et que je tente de garder en mémoire quand j’écoute, c’est comment tenter de faire résonner les mots, les signifiants autrement, avec délicatesse, à pas feutrés, car ce n’est qu’à cette condition qu’on peut entrer dans la vie de ceux qui viennent frapper à notre porte, pour nous ouvrir la leur. La psychanalyse comme la poésie touchent à l’intime, aux profondeurs, et sont chacune dans un style différent, une mise en abîme de notre condition de mortel. On est analyste comme on est pêcheur ? Il faudrait savoir attendre, patiemment, au bord de l’étang ou du divan, sans savoir ce qui va surgir. Là s’arrête cette comparaison caricaturale qui m’a toujours fait rire : la pêche aux signifiants… Pas si simple. Tout est affaire d’émotions et de langage. La puissance du langage déroute, mais sauve. Encore faut-il se risquer à le tordre, à inventer, à le désarticuler de ses rouages, quand les mots ne suffisent plus, ne disent plus.

La poésie, comme l’analyse, permettent de souffrir, de se laisser cueillir, de rire, de se moquer de soi, de se déplacer dans des terres inexplorées et cette palette de couleurs ne peut se laisser atteindre par la haine de la poésie ou de l’analyse, qui n’en disent rien. Pas le rien, mais rien. Cette haine si criante de nos jours, qui se veut sourde à ce qui pourrait l’apaiser. Et je rêvais d’un autre monde, chantait le groupe Téléphone, refrain repris en cœur depuis des générations. La poésie a longtemps été réservée à l’élite de ceux qui savaient décoder. Elle était dite de manière empathique et ampoulée, ce qui lui enlevait sa légèreté et son envol. La poésie mise en musique a quelque chose de plus accessible et sonne un éveil pour les adolescents, les jeunes adultes, qui s’y reconnaissent souvent, se risquent même à écrire avant que l’inhibition ne vienne tout recouvrir de son long manteau. Il faut d’ailleurs s’efforcer de trouver des moyens pour « embellir » la vie, écrivait F. Nietzsche dans l’aphorisme 299 du Gai savoir, intitulé Ce que l’on doit apprendre des artistes : « […] mais nous, nous voulons être les poètes de notre vie, et d’abord dans les choses les plus modestes et les plus quotidiennes »[1].

En outre, la poésie touche parce qu’elle permet d’éprouver, elle donne cette  impression de ressentir le Réel, et Philippe Jaccottet l’exprime bien mieux que je ne peux tenter de le dire :  « Un poème est pour moi une tentative de traduire une émotion qui m’a été donnée par le réel. Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire. La certitude est la chose au monde qui m’est la plus étrangère.»[2] 

Des poétesses comme Lydie Dattas, Chloé Deleaume m’ont ouvert à des rivages inconnus. On n’étudiait pas les poétesses dans mon lycée. J’ai cru longtemps quand j’étais enfant, dans une ignorance entretenue par les œuvres apprises, que les poètes étaient des hommes ! La poésie reste à mes yeux une affaire d’échanges, de rencontres par les mots :

La fraîcheur des mots, le sentiment simple,
Si nous le perdions, nous deviendrions
Des peintres sans yeux, des acteurs sans voix,
De belles femmes sans beauté.


Anna Akhmatova, Requiem.

La poésie procure une effervescence, quand elle nous oblige à porter notre embarras, à ouvrir les failles et les meurtrières sans lesquelles il n’y aurait aucune lumière. Elle cohabite avec l’incertitude, le doute, procure surprises et fulgurances. L’analyse le peut aussi, parfois… Quand la poésie touche à cette part ineffable, dérangeante, tragique et comique, elle vient nous écorcher les genoux, les sentiments, les phrases sont comme des ronces ou des épines, qui égratignent, pour mieux nous procurer des éclaircies au fond de l’abîme. Nous dérivons sur « l’éclat insoutenable du langage »[3] écrit Saint John Perse. « Faut-il crier ? Faut-il créer ? »[4]

Christian Bobin, des différentes régions du ciel que sont les siennes, nous parle de Pensée errante, de la Douceur du néant, de L’éloge du rien, de La part manquante, de Souveraineté du vide, de L’eau des miroirs et de Kafka mourant s’inquiétant des fleurs coupées mises dans sa chambre, afin qu’on n’oublie pas de leur donner de l’eau…Lydie Dattas de La foudre, de La nuit spirituelle, Philippe Jaccottet de Paysages avec figures absentes, A la lumière d’hiver… Déjà ces titres disent le Réel, l’air de rien.

Discourir sur la poésie est déjà une tentative vaine, car c’est décider de capter dans des mots du discours quelque chose qui échappe et qui nous émeut, justement parce que cela se dérobe. Coller d’autres mots, c’est en perdre le sens ou l’essence. Parler sur ou écrire sur, c’est prendre le risque de dénaturer, vulgariser, laisser place à une certaine vulgarité. Dès que je parle d’une œuvre, je la restaure comme échappant à ce que je dis. Le fil ténu qui relie l’art à l’inconscient se situe de mon point de vue à cet endroit. Nous entendons bien ici un écho à ce qui se passe en analyse et dans le langage. La poésie ne cherche pas à contenir et à tout dire. Nina Bouraoui, qui a une écriture très poétique, raconte qu’avant son analyse, elle écrivait des livres fermés, cloisonnés, et que son écriture s’est modifiée pendant son analyse, « tout ce que je disais dans le cadre du cabinet, je le retranscrivais après et c’est devenu Garçon manqué et d’autres encore. Pour elle, la création n’est pas tarie par le travail analytique, mais plutôt nourrie de celui-ci. Car elle autorise le droit à l’erreur, au ratage, sans qui l’inattendu ne surgirait pas. C’est dans cet écart, ce décalage, que se loge le Réel. Dans les limbes du désir, dans ces interstices. La création fait appel à des états sans tabou, et cette auteure dit que sa thérapie lui a appris la liberté. Enfin, pour elle, la vérité ne peut être que déformée dès qu’elle est rapportée. « C’est sans doute pour cela que tous les écrivains sont des menteurs, sans doute par pudeur. » dit Nina Bouraoui.

De quelle vérité nous parle la poésie ?

Le langage est précieux, la poésie quant à elle laisse le champ libre à ce qui se dérobe sans vouloir à tout prix le théoriser. « J’ai le secret. Je tiens le secret au bout de mes doigts comme on tient un papillon fragile entre deux doigts pincés. Il ne faut surtout pas serrer, pas appuyer, pas en dire trop… » [5]

« La brièveté est le but », disait donc Jean-Michel Basquiat, artiste décédé à 28 ans d’une overdose, overdose de ce succès qui l’étouffait ? Notre passage n’est en effet pas prédéfini dans le temps, il faut composer avec cette inconnue dans l’équation. Mais la puissance de précision, de fulgurance de la poésie restera, sa capacité à faire entendre et résonner le silence, dans le fracassant vacarme de nos vies, dans le tumulte, car Le flot de la poésie continuera de couler, écrit Jean-Marie Gustave Le Clézio, et ne cessera pas de couler, comme le sang dans nos veines. Elle nous apprend à vivre, et à vivre avec cette incomplétude. Le poète est celui qui saura dire face à l’impossible qui enlève la parole. « La poésie n’est pas un genre littéraire, elle est l’expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l’intuition aveuglante… »[6]

Ce travail ensemble et séparés m’a permis de m’autoriser à écrire un peu, pour la légèreté et l’allégement intime, la joie et l’allégresse que cela procure. Le partager est une gageure, mais aussi une autre manière de dire ce que nos élucubrations et élaborations m’ont procuré.

N’est pas poète ou poétesse qui veut, mais tout le monde peut écrire de la poésie, une autre façon de poursuivre et partager un travail entrepris, une autre façon d’entendre ?

Étang miroir

Une parcelle en nature de taillis
Une parcelle en nature de vignes
Une parcelle en nature de terre
Une parcelle en nature de pré
Une parcelle en nature de pâture.

L’âme de la forêt, en lisière de l’étang,
Eaux aveugles et doubles scintillements
Reflets flous, tournoiements inquiétants
Chênes et roseaux s’épanchant

Âme trouble

Terre, taillis, vigne, talus, partage
Herbage pâturage héritage en gage
La mère au travers de la sienne
Celle qui fit qu’advienne.
Océan de lumière sans fiel
Faire descendre les étoiles du ciel
Pré décédée écrit la clerc de notaire
Du fond de sa clairière sans lucioles ou bestioles
Oiseaux de proie, mirage des textes de loi

Soyons fiers comme le soleil quand il fait chaud

Terre, pré, pâture, parure
Taillis vigne contresigne
que votre signature soit légalisée par un officier
La nature en indivision sera conservée

Narcisse s’est noyé

Attendre du blé et écoper
De poudroiements argentés
De reflets pigmentés désargentés,
Brume sur les champs

L’eau de l’étang se voile dans le vent
Métamorphoses, philtres aux pouvoirs enivrants
Les mots d’une succession sans concession sans possession
Les choses de la vie sans raison

Soyons fiers comme le soleil quand il fait chaud

Armoire aux émotions aimant de sensations
Miroir de notre mémoire vacillante, frémissante,
Formes ondoyantes, vivantes, dans l’air vibrant
Terre et ciel se confondent sur l’eau profonde de l’étang.
L’onde murmure infiniment.


  • [1]            NIETZSCHE Friedrich, Le Gai Savoir, aphorisme 299, Ce que l’on doit apprendre des artistes, Editions GF, 1882 et 1887, page 244
  • [2]            Philippe Jaccottet, émission radiophonique, Les archives de la RTS, portrait d’un poète, 1975.
  • [3]            Saint John Perse, Amers, Choeurs, p 132
  • [4]            Ibid, p 120
  • [5]            Carnet du soleil, Christian Bobin, p 16
  • [6]            Carnet du soleil, Christian Bobin, p 37

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