L’intranquille.

 L’interrogation sur la sublimation comme issue ou impasse à la mélancolie est venue au comité de rédaction de Correspondances freudiennes, il y a plus de quinze ans. A partir d’une fiction : Les souffrances du jeune Werther écrit par Goethe après le suicide de Jérusamlem, j’avais remarqué que Werther s’était suicidé après que Charlotte, la femme aimée, lui ait dit qu’ « il était bien malade ». Il n’avait droit ni à l’objet ni à la parole. Voici quelques-unes de mes réflexions faisant suite aux paroles de Gérard Garouste dans son livre L’intranquille (écrit avec Judith Perrignon, l’iconoclaste, Paris, 2009.) et dans les entretiens publiés dans le catalogue de l’exposition de sa peinture exposée en rétrospective, fin 2022, au Centre Georges Pompidou.

 Dans de nombreux développements, Gérard Garouste interroge et parle du mensonge familial voulant empêcher de vivre la honte de la génération de son grand père : une relation hors mariage de son arrière-grand-père paternel avec Gabrielle. Le grand-père de Gérard Garouste, Henri, ainsi que sa sœur a été dit « né de mère inconnue ». Gérard Garouste apprit un peu avant ses 20 ans que tante Gabrielle était cette mère inconnue, donc son arrière-grand-mère. Son père s’appropria des biens de Juifs déportés pendant la guerre de 1940, et avait des propos antisémites. « Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait » écrit-il. Ces questions pourront peut-être apporter matière à réflexion sur le sujet proposé par Albert Maitre : la honte, qui, le plus souvent abordée au bout d’un temps de cure, est très difficile à symboliser.

Le père de Gérard Garouste était violent verbalement avec sa femme et ses deux fils. Gérard « cancre éternel », grâce à la proposition d’un neurologue consulté pour ses retards scolaires, fut placé dans une pension très cotée. Là, il rencontra des garçons dont les parents « prestigieux » ne pouvaient pas s’occuper tout le temps, et qui restèrent ses amis, mêmes devenus célèbres. Gérard ne voulait pas ressembler à ce père ni prendre la suite de son affaire de meubles, prospère, à Paris. Gérard fut souvent reconnu pour son talent dans le dessin, et, son père, malgré ses réticences, contribua à sa formation artistique en permettant son inscription aux Beaux-arts.

Gérard Garouste raconte aussi dans ce livre plusieurs accès très angoissants de délire ayant nécessité son hospitalisation en milieu psychiatrique avec suivi médicamenteux, malgré ses tentatives désespérées d’y échapper (il restait introuvable parfois pendant 8 jours), et, l’ayant conduit à trouver une autre adresse que ses proches et les soignants des services de psychiatrie, c’est-à-dire à entreprendre une psychanalyse de treize années. « La personne dont j’avais le plus peur n’était pas mon père, mais moi. »

« Devenir peintre, c’était finalement inverser la vapeur: faire des instants rares de mon enfance l’essentiel de mes jours, et de mon éducation un dangereux mensonge. Mais si la peinture à enchanté mes doigts, ce sont les livres qui ont nettoyé ma tête. C’est La Divine Comédie de Dante qui a commencé : « Dans le milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure… » J’avais 25 ans. »

« Tout cela devait finir en peinture, je m’y suis mis. Je me souviens avoir dit à mon analyste que j’en avais marre de l’élégance et de la bonne peinture, que j’adorerais faire quelque chose de mauvais goût, pas très académique. « Faites de la peinture laide, m’a-t-il dit ». J’avais besoin de nouveaux risques….Car la peinture n’a rien à voir avec la représentation, elle est là pour autre chose ».

« J’aime l’idée qu’on représente une chose et qu’on en raconte une autre. »

 Ces accès l’empêchaient de peindre quelques temps mais pas de poursuivre à sa manière très élaborée son travail de peintre .Après une parole de sa femme, le voyant rester dans son atelier inerte : « si tu continues ainsi, je te quitte ». Ce jour-là, il peint, un personnage, marchant avec un baluchon sur le dos, que certains qualifierons de « juif errant ».

« Je peins, débarrassé de l’excitation du succès, je ne redoute que le prochain internement. Et le démiurge en moi se réjouit quand les couleurs s’organisent, mélangent les figures qui m’encombrent et celles que je me suis choisies. J’ai alors le sentiment d’avoir compris et fait quelque chose de ma vie. Je me lave du passé. J’ai trouvé au plus profond de moi, de ma honte, des choses que je pense universelles. J’ai démonté les textes et les catéchismes, j’ai voulu briser le moule qui a modelé et rendu passif notre regard, j’ai pris à bras le corps la religion, elle a envahi mes toiles, mes coups de folie qui bien souvent se sont terminés sur des parvis d’église ou de cathédrale. J’aurais pu l’ignorer, rejoindre les athées éclairés de ma génération, mais j’ai voulu prouver qu’elle se trompait, qu’elle avait fait des ravages dans la tête des hommes, à commencer par celle de mon père à qui j’aurais tant voulu parler. J’ai peut-être fait une œuvre en forme de circonstance atténuante. »

Il raconte comment sa femme Elizabeth R. rencontrée à l’âge de 20 ans, a soutenu sa vie et celle de leurs deux fils : Guillaume et Olivier. Il raconte aussi comment l’étude des textes bibliques et de l’hébreu, notamment avec Marc-Alain Ouaknine, lui a permis de construire ces phrases picturales si riches et si difficiles à lire dans sa peinture. Je l’entends ainsi : Des images sans rapport entre elles se juxtaposent comme autant de signes. Ces signes du réel, d’abord hors sens pour lui, se reliant entre eux, font émerger pour lui, un ou des signifiants, qui peut-être, deviendront lisibles voire signifiants pour d’autres. Ces signes qui l’assaillaient avant et pendant ses délires, ne sont-ils pas les restes de perceptions vécues lors des moments de mensonges familiaux ou de silence cachant une vérité ? « Je veux peindre ce qu’on ne dit pas». « C’est le titre qui m’intéresse.»

Gérard a pu vivre son destin dans la peinture : C’est, dit-il, avec l’appui de l’amour de et pour sa femme, de l’amitié de ses amis d’adolescence et de la lecture approfondie d’œuvres littéraires (Dante, Kafka, Don Quichotte etc.) et, avec d’autres personnes investies par lui, de textes bibliques fondamentaux. Leur interprétation est voulue infinie, n’exige aucune croyance mais le respect de la loi du verbe et ne l’assigne à aucune identité autre que la sienne. Son art et son entourage artistique n’auraient pas suffit.

Sophie Collaudin

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