Selon le constat freudien bien connu, l’artiste précède le psychanalyste dans la révélation des enjeux de la condition subjective. Il nous revient d’expliciter les modalités de cette proximité avec l’inconscient qui est le propre de la création artistique. Au premier chef, la fiction en mettant en suspend le principe de réalité laisse libre cours, ou du moins, facilite l’émergence des motions pulsionnelles propres à cette Autre scène qu’est l’inconscient. De plus, la production artistique n’est pas tenue par les contraintes rationnelles à devoir faire théorie comme cela s’impose à une pratique telle la psychanalyse dans sa quête de reconnaissance sociale. Ainsi, peut-elle échapper au refoulement propre aux processus secondaires. Toutefois, il n’est pas rare que l’artiste s’impose des contraintes formelles qui sont, de fait, celles du discours qu’il veut faire entendre.
C’est un autre aspect que nous voulons développer dans ce propos qui réside dans un apport plus direct de l’œuvre romanesque à la psychanalyse. L’hypothèse que nous allons mettre à l’épreuve serait qu’en suivant le développement d’une œuvre il serait possible de discerner un changement de la condition subjective telle qu’elle peut apparaitre chez le ou les personnages des romans successifs d’un auteur. Cet effet d’élaboration pouvant faire enseignement pour les psychanalystes, autant dans une vérification de leurs théories que dans les questions encore sans réponses.
L’œuvre de Franz Kafka nous a semblé pouvoir se prêter à l’évaluation de notre hypothèse et plus particulièrement par l’évolution de la condition subjective des héros des romans inachevés que sont Le procès et Le château, sans omettre le texte de la Lettre au père qui fait charnière entre les deux.
Le temps limité de cette intervention oblige à la concision. La condition subjective de Joseph K. dans Le procès s’achève par sa mort réelle, laquelle n’est qu’une mise en scène de la faillite de sa constitution subjective qui illustre l’aboutissement des impasses de la mélancolie. Dans celle-ci, le sujet se sépare de son identification à l’objet en se « débarrassant » par un passage à l’acte dans le réel de l’image narcissique réifiée du corps propre. Cette issue était déjà annoncée dans la fameuse parabole Devant la Loi où l’homme de la terre attendit toute une vie l’autorisation d’entrer dans la Loi, alors qu’une porte lui était destinée à cet effet. Il se révéla que la demande ne pouvait se substituer au désir et que faute d’acte qui l’exprime c’est la condition existentielle qui s’effondre dans l’inconsistance. Ajoutons que cette faillite de la condition subjective n’est pas sans rapport avec l’anonymat du tribunal qui a inculpé Joseph K. et l’absence d’un discours d’accusation qui fait que celle-ci se concentre uniquement sur sa personne. Cette situation sembla pouvoir trouver une issue dans la cathédrale avec la rencontre de l’aumônier de la prison où l’Autre prit une consistance humaine, mais le sort de Joseph K. semblait déjà scellé.
Cet Autre, dans Le château, va avoir un lieu (le château) et un nom Klamm. Ce château vient figurer l’inatteignable, un radicalement Autre par rapport au village où vit une population réduite à l’esclavage. Klamm dans la langue tchèque signifie illusion au sens de faire illusion et de tromper son prochain. La tromperie étant partagée par ceux qui croient au personnage qui usurpe la fonction. C’est dans ce contexte qu’arrive K. répondant à une demande d’arpenteur dont il s’avère que son origine est floue et que personne ne semble prêt à l’accueillir. Cette situation pousse K. à vouloir rencontrer Klamm, le personnage du château qui semble détenir l’autorité. Sa tentative va prendre les aspects transférentiels d’une identification féminine sous la forme d’une demande en mariage de Frieda, dernière maitresse connue de Klamm. Problématique qui se traduira par un passage à l’acte où K. se retrouve, en cherchant Klamm, dans le lit d’un de ses secrétaires où il passe la nuit. K. persévère dans cette quête d’amour et fini par trouver refuge chez le conducteur de traineau qui assure la liaison avec le château et donc constitue une position de choix pour pouvoir rencontrer Klamm.
L’évolution que nous pouvons constater entre Joseph K. du Procès et K. du Château c’est que l’Autre a un nom et un lieu, ce qui permet le développement d’une relation transférentielle qui ouvre une perspective pour le sujet. Cette perspective est celle des effets d’une adresse sur la condition discursive du sujet qui peut ainsi se substituer à un affrontement imaginaire. À ce titre la Lettre au père a constitué un moment d’élaboration déterminant dans l’évolution de la condition subjective car, dans cette lettre Kafka passe de la situation d’un affrontement impossible avec un père tyrannique et trop fort pour lui à l’évocation d’un amour partagé entre un fils et son père à qui, reconnait-il, il impute à tort, son incapacité à prendre une décision. Pour Kafka cette lettre constitue non pas une paix résolutive mais un armistice, terme qui implique des positions subjectives figées. Le château peut être entendu comme une manière de les mobiliser. Mais dans cette problématique, l’identification féminine peut constituer un point de butée comme Freud l’évoque dans Psychanalyse finie et infinie où le sujet semble ne pas pouvoir élaborer la castration parce que cette identification l’évoque imaginairement comme réelle. Ceci est la conséquence d’une confusion imaginaire entre féminité et castration, alors que le féminin gagne à être entendu comme la représentation du manque de l’Autre sur le mode du pas-tout, entamant ainsi la prétention d’un ordre phallique à faire univers. Dans Le château K. reste devant cette problématique, l’inachevé du roman étant peut-être sa manière d’instituer de l’ab-sens au lieu de l’Autre.
La férocité des relations humaines, dans Le château et plus encore dans Le procès mérite qu’on s’y arrête. On pourrait la ramener à la malignité des personnages mis en scène dans ces romans. Mais ceux-ci nous font entendre autre chose. Ce ne sont pas seulement des relations entre personnes dont il est question mais d’un système relationnel si peu fictif qu’on le retrouve à l’œuvre dans les régimes totalitaires qui ont marqué l’histoire tragique du XXième siècle et qui présentent une résurgence inquiétante actuellement. K. en tant qu’arpenteur n’ayant rien à arpenter n’est-il pas une représentation d’un système symbolique désincarné, non lesté par le réel, qui verrait dans son propre fonctionnement la preuve de sa nécessité, comme l’illustre toutes les bureaucraties ?
Il a été attribué à Kafka un don prémonitoire sur la perversion du lien social telles que l’ont réalisé ces régimes totalitaires. Ce serait une facilité de nous en tenir là. Il me semble plutôt devoir nous pencher sur ce qui rend possibles de telles perversions, compte tenu de la nature discursive de la subjectivité. Si, comme l’a soutenu Freud, il n’y a pas de discontinuité entre la psychologie individuelle et le collectif alors nous devrions trouver dans la structure langagière de la subjectivité les éléments qui rendent pensables les perversions du lien social. Chaque parlêtre est soumis à la tyrannie de l’arbitraire du signifiant dans la mesure où il ne peut s’en passer pour se représenter pour un autre signifiant et s’exprimer dans une adresse à l’Autre. Cette tyrannie est illustrée par les aléas de l’ordre signifiant dans la psychose où l’individu se vit comme une marionnette dont les fils ne cesseraient pas d’être manipulés par un Autre persécuteur. Situation qui n’est pas sans rappeler l’atmosphère du Procès. Cette atmosphère devient irrespirable quand ce qui représente l’Autre n’est plus affecté d’un manque et plus précisément quand ce manque est obturé et représenté par un personnage où une croyance qui prétendent à faire autorité. Comme le propre de la condition discursive est d’instituer son propre manque par la métaphore, il conviendra dans un premier temps pour ces régimes d’établir la bien connue langue de bois avant ou en même temps qu’un régime policier suspende l’usage de la parole publique.
L’œuvre de Kafka nous invite à reconnaitre que les perversions du lien social ont leurs causes dans notre propension à trouver dans la personne (dite providentielle) la solution au manque de l’Autre, réalisant ainsi un lien social où le clonage par identification au leader devient la norme.
Il est une autre dimension qui fait enseignement dans l’œuvre de Kafka. C’est le fantasme de la scène primitive, plus particulièrement développé dans Le château où K. ne cesse pas de chercher à voir ce qui se passe, la nuit, dans les chambres de l’Herrenhof, l’auberge où descendent les messieurs du château. Ainsi la fiction romanesque s’avère être organisée par le fantasme et contribue à son élaboration. La question est de savoir si elle l’accomplit telle que cela peut se produire dans une cure, où pour ce fantasme, la jouissance scopique obture et désigne en même temps le manque de l’Autre. Condensation qui demande à être séparée, ce à quoi œuvre la réduction signifiante du fantasme. Dans Le château le fantasme semble inentamé du fait de l’attente persévérante de K. Cette situation n’est cependant pas généralisable à la littérature en général puisque certaines œuvres, telle L’histoire de l’Œil de Bataille, semblent montrer que la littérature peut présenter un dénouement des paradoxes du fantasme dans la situation où le narrateur évoque une scène qu’il attendait depuis toujours : la vision de l’œil… (à suivre).
Albert Maître, juin 2023