Louise Bourgeois : faire la paix avec soi-même

  « L’art, dit Louise Bourgeois, est la garantie de la santé mentale ». Ne parlait-elle que d’elle ?

Rien n’est moins sûr ! C’est à partir du séminaire Encore, dans lequel Lacan développe d’une part le concept de Pas-tout articulé au féminin et d’autre part la différenciation entre jouissance phallique et jouissance autre que je proposerai une courte analyse de la créativité de cette plasticienne franco-américaine. Je m’appuierai aussi sur les travaux de Marie-Noelle Pickman.

C’est le monde de l’éprouvé intime que Louise développe : elle explore le monde intérieur féminin avec une touche particulière, comme si elle tentait de mettre en forme des perceptions internes, des ressentis fugaces au travers d’une objectivation formelle ou symbolique, quelquefois très poétique. Des morceaux de corps, des formes phalliques et sexuelles, émergent de la gangue, du rien.

Son père trahit sa mère et laisse sa fille soutenir sa femme désespérée. Pourtant cette femme a nommé sa fille, Louise, comme Louise Michel, l’inscrivant dans la révolte et le combat des femmes. Cependant même si Louise soutient ce combat, elle en prend distance : « je suis une femme, dit-elle, je n’ai donc pas besoin d’être féministe ».

Son père l’a laissée dans les pattes de la dépression maternelle : l’Araignée géante et cependant si fragile, qui tisse sa toile comme sa mère tissait le fil de la tapisserie qu’elle nomme « maman », en témoigne, sur le parvis du Goggenheim à Bilbao.

C’est à la mort de son père, qui ne ratait aucune occasion de lui faire remarquer son absence de pénis qu’elle entame une analyse qui durera trente ans. Mettre des mots, construire des formes de ce qui la déborde quelquefois, sera l’objet de sa vie. Son combat sera là. 

« Je ne suis pas à la recherche d’une image, ni d’une idée, je veux créer du désir et de l’émotion ». Sa quête intime : figurer l’éprouvé.

D’autre part il va s’agir d’accepter sa faille, son désastre intime, et tenter d’en faire surgir des formes dont certaines vont faire résonnance pour d’autres…

Comment border ce réel, au sein duquel le risque est la noyade pour Louise. Forger des représentations et encore des représentations pour border ce trou, est impérieux.

Du côté de la jouissance autre on est, là encore, proche du réel. Réel que Louise essai de border en créant. Tant du côté du déploiement du paradoxe (Janus), que d’une réalité crue (Fillette). Elle lutte, semble-t-il, pour ouvrir les yeux, alors que fermer les yeux semble avoir été le mode de défense de sa mère.

« Avec le pas-tout, il s’agit de faire avec le trou inhérent à la structure. Ainsi, l’expérience féminine est plutôt expérience de l’inexistence de l’Autre, et du vide sidéral laissé par sa disparition. » (Lacan ; Che voi, p 73)

Le trou inhérent à la structure, renvoie au réel.

Tant dans la série des femmes maisons, que dans cette araignée géante « maman » si protectrice mais si vulnérable, elle explore le hors jouissance phallique du féminin.

Dans des oscillations qui révèlent ses paradoxes intimes, elle exporte pourtant ce monde intérieur vers une visualisation potentielle de l’autre en décrivant ici et là des détails qui semblent même quelquefois sordides. Le rouge sang des menstrues est totalement présent, lancinant. C’est sa couleur.

Mais le rouge sang, est aussi signe de violence intérieure « Dans mon art, dit-elle, je suis la meurtrière. Dans mon monde la violence est partout. » Son père, disait-elle l’avait démolie pendant son enfance. Elle crée une palette de seins qu’elle intitule : « Destruction du père » (1974).

Elle devient pionnière de l’art organique : avec « Fillette », un pénis géant, détaché du corps mais attaché à un crochet.

« C’est la petite fille qui voit pour la première fois le pénis d’un homme ».

Homme ou femme, femme et homme ? Et/ où ? Dualité corporelle intime de chacun ? C’est cette pensée qui surgit devant le « Janus fleuri » : un corps à deux têtes ? sexe féminin ? pénis affaissé ? genoux ? épaules ? seins ou bassin ?

L’axe phallique est bien faible pour faire face à l’envahissement des pensées folles. Elle épouse l’historien d’art américain Robert Goldwater, et déménage à New York. Elle aura deux fils. De toutes ces représentations qui l’envahissent elle va pouvoir, avec son appui en faire œuvre.

Louise Bourgeois est née à Paris le 25 décembre 1911 et morte à New York le 31 mai 2010.

Marie-Laure Roman

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