Introduction du séminaire GEPG d’octobre 2021.
Les performances de Vanessa Beecroft (vidéos sur internet) et le texte de Vannina Micheli Rechtman : »art et psychanalyse :le pas tout et la représentation de la féminité dans les arts visuels contemporains »( dans la revue la clinique lacanienne 2006/1.cairninfo)
L’auteur, psychanalyste, nous interpelle sur l’analogie entre nos questionnements psychanalytiques sur le féminin (la position féminine et ses difficultés) et l’impression que dégagent les mises en scène de VB. « Fixer l’éphémère pour atteindre la permanence du féminin ?! »
VB est une artiste contemporaine. Ses créations débutées autour des années 90 (vers l’âge de 20 ans) se différencient bien des représentations des femmes, ou de la Femme dans l’art. Dans ses performances, elle met en scène des femmes d’âges différents, de poids et de tailles différents, plus ou moins vêtues ou dévêtues. Elles sont muettes, sans expression, avec l’impératif « don’t be sexy » impératif bien à rebours des représentations actuelles. Elles n’ont aucun contact visuel ou autre avec les spectateurs. Elles sont immobiles ou se déplacent peu.
En regardant ces tableaux vivants (dont » un rêve blond » des années 96 : femmes blondes, de beauté aryenne avec des tenues uniformes et des symboles du nazisme dans la salle), j’ai éprouvé un sentiment de malaise, d’ennui, de froideur affective ,d’absence de lien entre elles et avec le spectateur, l’absence de désir ,des femmes objets ,des femmes muettes, figées, passives et en attente .A la fois mêmes et différentes, elles m’ont évoqué des beautés glacées stéréotypées avec des corps calibrés. Mais une présence s’imposait sur le moment. Nous pourrons sûrement échanger sur les éprouvés de chacun à la vue de ces tableaux vivants.
VB dit : « elles ressemblent à des aliens, à la fois masque camouflage du réel et irréelles, elles évoquent l’éphémère »
Que veulent nous dire ces silhouettes anonymes ? modèles ? mannequins ?
Vannina MR perçoit que l’on voit dans un premier temps, des corps froids insensibles intouchables et que, dans un 2nd temps, leur présence s’impose avec la question : qui regarde, qui attend ? Elles, le spectateur témoin ? ; un arrêt de tout : rien ne se passe, personne n’agit, ne commence ou finit. Vannina MR énonce « Ainsi le corps féminin se dévoile autrement ».
Je me suis intéressée plus largement à Vanessa Beecroft, sa vie, son évolution artistique.
De père britannique et de mère italienne, elle présente des troubles d’anorexie boulimie dès l’âge de 17 ans. A l’âge de 24ans, invitée par sa professeur de beaux arts à une exposition de galerie d’art, elle présente, sur la scène, son carnet intime (sur lequel elle note tous les jours chacun de ses aliments et ses sensations que lui procure la rencontre conflictuelle de la nourriture et son corps), elle le nomme Despair et il se trouve sous forme d’un cube de feuilles dactylographiées aux flancs blancs. Sur cette scène elle y convie 30 femmes vues dans la rue, qui lui évoquaient des portraits renaissance et des actrices des années 60 ; elles étaient vêtues des mêmes vêtements, leurs couleurs faisant écho à des aquarelles placées sur le sol. Curieusement, certains critiques ont observé que les filles lui ressemblaient physiquement. Ensuite, elle propose une performance avec 3 jeunes filles portant une perruque rouge. VB dit : » ici fut établi la première règle à suivre pour les filles : ne prononcez pas une parole » Elle n’interprète jamais ses performances mais les fait jouer par d’autres avec toujours les mêmes impératifs (ne pas parler, ne pas bouger, ne pas avoir de contact ou de regard avec le spectateur). Ses performances ne portent pas de titre si ce n’est ses initiales et un numéro. Elles sont jouées 2 fois, une pour le public et une pour la photo. VB présente ensuite des scènes mélangeant hommes et femmes, puis bien plus tard des tableaux d’hommes en uniforme.
Elle crée ensuite des sculptures de femmes qui évoquent à la fois les antiquités grecques et romaines avec leurs canons de beauté habituels mais qui sont aussi dénaturées, en y incluant une femme en chair et en os, parfois. Elle présente des femmes nues, parfois aux corps enduits, de fini velouté, avec des hauts talons…Elle développe ensuite ses performances en persistant dans son style et bascule dans le commercial de la mode. Elle travaille beaucoup avec Kanye West un rappeur ayant perdu sa mère d’une chirurgie esthétique.
Des spectateurs évoquent le suspens généré par des tabous brisés, le contraste entre l’érotisme du corps nu et la fascination des mannequins et poupées nues ; l’énigmatique entre la beauté des femmes et le malaise qu’elles suscitent. Ses tableaux interrogent le nu féminin entre objet de désir et de répulsion.
VB, peu critiquée sur ses premiers tableaux de girls, l’est ensuite, à propos de l’instrumentalisation de ses modèles, dit : « Cet état de passivité, ces femmes sont entraînées pour se comporter toute la vie de la sorte », ; « Je donne à ces filles pendant quelques heures un sentiment de puissance qu’elles ont alors vraiment »
Son hypothèse : « une œuvre d’art peut n’être qu’une situation non narrative qui ne renseigne rien de particulier ».
Le corps féminin, depuis quelques temps, existe comme corps objet de consommation (qu’on habille, façonne en chirurgie esthétique…). Les femmes contemporaines sont prises dans leur rapport à leurs corps, leur sentiment de féminité pris dans leur propre regard d’elles mêmes.
Vannina MR ,spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire ,est amatrice de photographies représentant la féminité(et la désertification des villes)Elle écrit :»En représentant le corps féminin ,on s’aperçoit que la femme qui vient à être peinte ou photographiée, en servant de modèle, celle qui offre son corps, sa silhouette et ses émotions n’est finalement là que pour mieux disparaître, s’évanouir au profit de cette autre chose à définir qui dépasserait toutes les possibilités d’évolution du corps. L’image typique de la féminité, un temps incarné dans ce modèle, cédera sa place à une nouvelle figure sensée à nouveau la saisir dans sa totalité » « La fixation de l’image du féminin est comme impossible »
L’auteur poursuit ensuite sur la clinique : pas toute inscrite dans la fonction phallique, une femme a à faire avec ce défaut dans l’Autre, lui donnant une proximité plus grande avec l’angoisse, une insécurité d’être selon les étapes de sa vie. Elle a à faire avec les difficultés à trouver sa propre façon d’être elle-même. Elle considère que Vanessa Beecroft essaye de rendre compte de la position féminine et du pas tout.
Les tableaux de VB qui amènent une succession de représentations, dont le défilement estompe nécessairement l’unicité de chacune des femmes, illustrent cette question.
L’auteur nous dit : « cette artiste a pour objectif la quête de féminité, sa quête d’être femme traquant non seulement les représentations possibles de l’imaginaire féminin mais la réalité de la condition des modèles, de leur « être féminin » auquel l’artiste appartient. Liée à son modèle, son regard se pose à l’intérieur et non à l’extérieur, regard empreint de ses attentes à l’égard des femmes ; ceci, comme si la réalité du féminin pouvait s’y révéler ». » Construite par des femmes, avec des femmes, le féminin se révèlerait il alors dans toute sa réalité dissipant le mystère, le vide ? » VB, en construisant ses tableaux avec la force de l’empirique, nous invite elle à penser qu’un œil féminin traduirait sans doute mieux la féminité ? Or, de ces images de femmes par une femme, la féminité se révèlera comme introuvable.
On observe effectivement que, « dans les mises en scène de VB, l’altérité est toujours présente (émotions, silhouettes, corps) ; pourtant, c’est peut-être là une représentation de l’évanouissement perpétuel du modèle au gré des aspirations d’appartenance dans l’autre ».
On pourrait le dire autrement, me semble t’il :VB est, dans son activité artistique (sublimation), prise dans sa propre recherche d’identification féminine et de subjectivité (comment se sentir femme). Son questionnement du corps féminin ou, plutôt son image, reste persistante, en lien certainement avec son histoire personnelle, marquée par ses troubles anorexiques. Ceux-ci étaient peut-être symptomatiques d’une identification au » rien »et liés à un défaut d’inscription symbolique du sujet féminin éclipsant sa subjectivité dans sa jeunesse. Ses ruminations pour savoir si elle mangeait ou pas l’absorbaient beaucoup. (Carnet intime mis sur la scène et en scène en lien avec d’autres femmes). On sait bien que la pathologie anorexie boulimie est très contemporaine et répandue surtout chez les femmes comme forme d’accès au féminin.
J’ai beaucoup apprécié de découvrir ces performances originales, leur esthétique et cette artiste ainsi que » ce réel » qu’elle nous met en présence et nous amène à penser.
Le sentiment de malaise un peu violent éprouvé en regardant les performances de VB m’ont fait penser aussi aux images de bouches cousues, qu’on retrouve sur beaucoup d’affiches ou flyers de prévention des violences conjugales (femmes battues) : « L’impératif de rester muette ! » n’est-il pas structurel chez la femme et persistera t’il dans notre société qui change ? On entend souvent nos patientes, à un moment de leur parcours analytique, le dire et reprendre des expressions, des dictons transmis aux femmes depuis des décennies : »il faut souffrir pour être belle » » sois belle et tais-toi » (injonctions à la féminité normative) et les mettre au travail leur permet d’accéder à leur propre subjectivité.
Sylvie Lefort