GEPG - Psychanalyse

Broder l’impossible – l’art de Christine Masduraud

Trouver son style
S’autoriser à accueillir ce qui vient
dans l’espace ouvert par la suspension
du savoir

Retrouver les gestes transmis Faire à sa main des outils
pour inventer la forme de ce qui nous habite.

La création de Christine Masduraud, plasticienne et psychanalyste, naît d’un désir de sortir de l’entre soi de la psychanalyse, d’un « désir d’ailleurs » où elle pourrait mettre en forme tout ce qu’elle a à dire de ce que sa pratique, sa clinique et aussi la théorie analytique ont éveillé comme questionnement et comme intérêt chez elle.

« A un moment donné ça s’est imposé à moi »1

Le medium qu’elle a choisi, c’est la technique de la broderie, transmise par sa grand- mère et qu’elle a perfectionnée pour la mettre au service de sa création.

Elle brode des textes de rêves, choisis dans la poésie ou dans ses propres rêves, quoiqu’il en soit des rêves qui peuvent être ceux de tout un chacun.

Entretien Baltimore au lever du jour/ La chambre d’écho

Elle les installe, dans un espace clair-obscur, où les visiteurs sont ainsi conviés à entrer aussi dans l’espace de leurs rêves.

Une façon, dit-elle, d’éclairer l’inconscient. Mais aussi d’en être éclairé.

« L’inconscient, c’est Baltimore au lever du jour »

(Lacan, conférence de Baltimore, 1966)

Entretien Baltimore au lever du jour/ La chambre d’écho

« Mise en mouvement » par l’écoute de l’inconscient, elle en fait reprise dans son atelier, un lieu propre à « tuer l’ange du foyer » selon l’expression de Virginia Woolf.

Dans son processus créatif, elle « suit le fil de ses associations », selon la règle du travail analytique. La broderie a quelque chose de répétitif, elle se fait dans le silence et la lenteur.

Ses installations sont une manière inédite de transmettre quelque chose de la psychanalyse, en donnant corps à l’espace de l’intime.2

Claire Colombier

  1. Entretien Baltimore au lever du jour/ La chambre d’écho ICI CCN ↩︎
  2. Pour découvrir plus avant le travail de Christine Masduraud, vous trouverez sur son site, ses différents projets ainsi que des interviews où elle développe notamment la communauté de signifiants entre la broderie et la psychanalyse. ↩︎

Madeleine Castaing : de l’objet d’art à l’art de l’objet.

Marie Bonaparte, dans son article « Passivité, masochisme et féminité » tente de mettre en évidence le parcours semé d’embuches du cheminement de la petite fille jusqu’à son devenir femme. Si l’écueil de ces arguments se situe dans le rabattement sur le réel de la condition féminine- le masochisme supposé découlerait ainsi « de la douleur propre aux fonctions de reproductions féminines » ; Marie Bonaparte éclaire pour autant le cheminement si peu naturel du « devenir femme ».

Ainsi surmonter « la blessure (imaginaire) de sa propre castration », se voir « menacée de la pénétration redoutable de son propre corps par le phallus désormais érotiquement convoité », « l’identification au père », tout semble concourir dans la construction du sujet- comme un dédale de fixations – à entraver l’épanouissement de la féminité, qui reste pour Freud, fugace : une femme peut traverser une période « virile » puis se féminiser ou l’inverse.

A la lumière de ce questionnement nous interrogerons l’apport culturel de Madeleine Castaing, mécène et décoratrice au travers de la question de l’objet.

 La décoratrice, mentor de Jacques Grange, fit accourir le tout-Paris dès les années 1950 et pratiquement jusqu’à sa mort à l’âge de 98 ans, elle a insufflé une liberté de ton à son métier au moment même où un Lecorbusier et une Charlotte Perriand (plus tard d’une Andrée Putmane) régnaient avec leur minimalisme et leur austérité.

La rencontre à l’âge de 15ans avec celui qui allait devenir son mari –Marcellin Castaing- réputé pour son impressionnante culture littéraire et artistique fut l’une de ses passions. En contre-point, une autre apparut dans les années 1920 : les tableaux de Chaîm Soutine. « Je n’ai eu qu’une idée en tête acheter ! acheter ! acheter ![1] » Madeleine rêve de les posséder, et elle s’y emploiera une grande partie de sa vie.

Se déploiera alors un étrange théâtre tragi-comique entre le peintre et la décoratrice.

 Madeleine pour détourner son mari d’une fréquentation assidue des maisons closes parisiennes avait construit quelques années auparavant un chef d’œuvre, sa maison de Lève, dans la région de Charte, où elle avait laissé libre cours à sa créativité donnant forme à ses rêves d’intérieur que lui avaient procuré les lectures de Proust et Balzac. En antiquaire avertie, elle chine les meubles victoriens en acajou, les bois noircis Napoléon III, marie couleurs fortes (le rose et le noir), rayures et imprimés panthère, jaguar, lynx…, fait entrer la nature et les meubles de jardin dans sa maison, construit les allées du jardin comme perspectives de la vue des fenêtres, crée une harmonie entre le dedans et le dehors, le dedans se voyant prolongé par le dehors. Elle ne jure que par le XIXéme- le directoire-et la « Malmaison » de Joséphine.

Elle accueillera le peintre dans ce lieu où il pouvait enfin se consacrer à sa peinture, lui qui avait échappé aux pogroms et à la misère. Les historiens d’art remarquent ainsi un changement dans « la période chartaine ». Soutine avait longtemps traversé une période de « peintures noires » : des animaux en décomposition, un « portrait de vieille femme », voilà qu’il s’attachait à présent à un cheval dans un pré ou à de jeunes paysannes pulpeuses. Le style de l’artiste avec une touche puissante, une pâte dense se démarque lui aussi de ses contemporains qui déconstruisent le figuralisme. Pour Soutine, il s’agit bien de trouver une sante singulière. Il ne s’agit pas de figuration, de naturalisme, à l’instar de Rembrandt. Il aborde la question de la chair (le bœuf écorché). Madeleine offre alors au peintre un barrage contre le pacifique hors-temps, comme si dans cette thébaïde rien de cruel du réel ne pouvait faire effraction à ce lieu enchanteur. Barrage contre le pacifique qui contribua aussi à éloigner du peintre ses vieux démons tels l’alcool et la cocaïne.

Pour Madeleine, la présence de l’artiste favorisa, malgré lui, à faire que son mari renonce à sa vie dissolue car l’idée d’abriter un génie devint pour cet homme une nouvelle source de satisfaction.

Se met alors en scène un quotidien scandé par les créations de l’artiste et la « cérémonie du premier regard ». Soutine refusait que ses mécènes assistent à ses créations, ou alors à la condition de se tenir à distance. Puis, l’œuvre finie, si le regard de ses protecteurs n’était pas assez élogieux, il effaçait tout. « Nous avions un désir profond : le voir peindre. Et nous ne vivions que pour ça. Nous y pensions au réveil, nous y pensions le soir en nous endormant. Le voir peindre.[2] »

En outre le couple s’emploie à dénicher des supports du XVIIéme non rentoilés. L’artiste n’utilisait que ce matériel pour son art et Madeleine sacrifia quelques précieuses toiles qu’elle avait acquises pour que le génie continue de peindre.

Madeleine commence sa carrière en 1940, quand suite aux restrictions de la guerre, elle entend son mari dans une conversation téléphonique se résoudre à vendre un Soutine « le pâtissier ». Ce fut décidé, cette femme issue d’un milieu aisé qui n’avait jamais manqué de rien, allait travailler et vivre de son autre passion, la décoration, au moment même où « Paris était triste et vide ». Le succès fut foudroyant.

 Le style Castaing a ceci de remarquable qu’il ne peut être copié. Il est en effet le fruit d’un agencement, d’un processus artistique d’une association libre d’un objet à un autre. La décoratrice évoque ainsi « l’entourage qu’il faut à l’objet[3] ». Elle avait le talent de saisir et d’établir les alchimies qui peuvent naitre et exister entre les objets, les gens, les époques. Elle juxtaposait pièces de prix et bibelots de quatre sous… Une œuvre de Soutine, un portrait de Baudelaire, des photos de ses petits-enfants. Elle devient une virtuose de l’inattendu « l’inattendu donne de la vie ».

Madeleine n’aime pas vendre dit-elle : « On me retire un objet, l’harmonie tombe. C’est un effort très grand de refaire autre chose [4]». Elle fera monter le prix d’un bibelot à un tarif exorbitant, demandera à un éventuel acheteur de revenir dans six mois pour voir si elle se résoudrait à lui céder l’objet. Et fera revivre à certains de ses clients le ballet infernal -qui par certains aspects ressemble à la dialectique du maitre et de l’esclave- ce que lui a fait vivre Soutine pour obtenir une œuvre. Il se pouvait que l’objet convoité échappât…

Dans tout le processus créatif de cette artiste les variations subjectives à propos de l’objet surgissent : l’avoir, le perdre, le créer, le créer pour le garder, s’en séparer pour l’obtenir… Cependant, comme le souligne Jacques Grange, aucun savoir ne peut se construire à partir du style Castaing, qui est inimitable. Ceci n’est pas sans nous évoquer qu’il n’y a pas de savoir du féminin. « Le féminin reste une question, toujours à élaborer pour un sujet, quel que soit, par ailleurs, son sexe anatomique. Il est ainsi au travail dans chaque cure et Freud, rappelons-le, en a rapidement fait l’enjeu de sa fin. [5]» Cela vient également faire écho à la formule de Virginia Woolf « une chambre à soi », qui peut être entendue comme la nécessaire création pour une femme du fait se n’être pas » toute phallique ». Le pas-tout est aussi à entendre comme venant borner le phallique qui n’est « pas tout », la féminité s’incarnant à ce moment comme radicalement Autre[6]. Duras, dans « La maladie de la mort » évoque cette problématique : « Elle est plus mystérieuse que toutes les évidences extérieures connues jusque-là de vous. Vous ne sauriez jamais rien non plus, ni vous ni personne, jamais, de comment elle voit, de comment elle pense et du monde et de vous ».

Marie Bonaparte souligne que « la femme surtout restant à jamais plus ou moins sous l’empire de son complexe d’Œdipe positif, passif, masochique, orienté vers le père, qu’elle n’abandonne érotiquement jamais tout à fait, la femme demeurant en somme plus que l’homme, soumise toute sa vie à ses pulsions libidinales infantiles[7] ». Le parcours de Madeleine Castaing nous montre cependant la capacité d’invention et de sublimation d’une femme dans sa vie pulsionnelle et son apport à la civilisation.

Fabienne Bert


  • [1] P68. Jean Noel Liaut. Madeleine Castaing petite bibio payot essai
  • [2] Idem p79
  • [3] Madeleine Castaing, fim de David Rocksavage.
  • [4] idem.
  • [5] D’une féminité pas toute,Claude-Noële Pickmann dans La clinique lacanienne 2006/1 (n° 11), pages 43 à 63
  • [6] Idem. « Elle est hors signifiant. En cela, elle n’est pas complémentaire mais hétérogène à la jouissance phallique. Plutôt s’y ajoute-t-elle. C’est pourquoi Lacan la nomme « Autre jouissance » et il désigne cette part supplémentaire de la jouissance comme étant spécifiquement féminine ».
  • [7] La séxualité de la femme. Marie Bonaparte. PUF. P71.

Nicki de Saint Phalle

Catherine de Saint Phalle dite Nicki de Saint Phalle est une plasticienne artiste peintre graveuse sculptrice né le 29 octobre 1930 à Neuilly-sur-Seine, morte le 21 mai 2002 à La Jolla, Californie. Elle a épousé Harry Mathews en 1949 puis, Jean Tinguely en 1971. Figure féminine du Nouveau Réalisme, elle dit que son art est radical et religieux, en lien avec la haine pour son père violeur. Elle dit pourtant que ces Tirs dans les ballons remplis de peinture sont ludiques et sont le souvenir joyeux des tirs sur les stands des foires où, avec une carabine, les gens visent les ballons.

A 22 ans, elle est hospitalisée pour une dépression grave. « La descente dans La folie a été la plus effrayante expérience de ma vie.[1] » Ses sculptures les plus connues sont les nanas danseuses, colorées, gaies, toutes rondes, elles représentent le féminin (ou le féminisme ?) à travers l’exubérance et la confiance dans leur sexe. Elle ne s’arrête plus de les faire naître. Elle change d’atelier pour avoir la place de les entreposer à l’intérieur et à l’extérieur, elle se rend malade en respirant les produits dont elle se sert pour les fabriquer. Pour elle, c’est indispensable pour se libérer de ces traumatismes d’enfance à travers ces femmes joyeuses et affranchies.

L’autorité paternelle présente dans l’allusion au phallus dans son patronyme est soutenu par un héritage traditionnel religieux et bourgeois. Elle souffre d’avoir à adopter des comportements liés à son sexe, au rôle genré. Sa mère assume le rôle domestique, son père occupe la place du patriarche. Elle appelle le milieu où elle grandit « l’enfer ». « Peindre allège les tourments qui bouffent l’âme »[2] peindre lui permet d’être folle. Les tableaux ont un effet cathartique sur les circonstances traumatiques liées à l’autorité paternelle de son enfance.

Ces Tirs sont phalliques, ils ressemblent à l’Action Painting de Jackson Pollock. Elle y performe une gestuelle masculine évoquant la jouissance et l’éjaculation. Dans l’histoire de l’art, le corps de la femme s’offre très souvent au regard de l’homme – voyeur. Dans le Tir « Autel noir et blanc »[3], l’homme n’est plus le voyeur de l’œuvre, il incarne plutôt l’objet passif qui s’offre au regard d’autrui.

Les Nanas arrivent après la série des Tirs et performances. Elle croit au féminin et au pouvoir du féminisme en talon haut et rouge à lèvres. La puissance féminine peut s’appuyer sur la force maternelle. Les nanas sont bien rondes et bien pleines. Pourquoi pas le Nana power. Immense succès de ces Nanas dans le monde entier, elle s’épuise à leur fabrication.

Elle est follement amoureuse de Tinguely, ensemble ils créent la « HON » (elle en suédois), un projet ambitieux, sculpture monumentale de 25m de long et 15m de large. Les visiteurs entrent dans son ventre par son sexe où ils trouvent de tout : un vide ordure, une salle de cinéma, des jeux, etc.

Cette grande sculpture pénétrable évoque le plaisir féminin à l’intérieur, en contraste avec le plaisir masculin qui est à l’extérieur. Aucune pudeur ni modestie dans cette œuvre.

Ces notes à partir du travail de Beth Kearney, de l’Université de Montréal et du livre de Catherine Guennec « La sarabande des Nanas selon Niki de Saint Phalle ».

Françoise Moscovitz


  • [1] Saint Phalle, N. de (1994). A letter to Bloum. Dans S. Hapgood, M. Berger et J. Johnston (dir.), Neo-Dada: Redefining Art, 1958-1960(p. 140-144). New York, N. Y. : American Federation of Arts et Universe Pub.
  • [2] Traces ; 1930-1949. La Différence, 11 Septembre 2014. Premier tome de l’autobiographie de Niki de Saint Phalle
  • [3] Niki de Saint Phalle, Autel noir et blanc, 1962. 250 x 200 x 35 cm

Sur Vanessa Beecroft

Introduction du séminaire GEPG d’octobre 2021.

 Les performances de Vanessa Beecroft (vidéos sur internet) et  le texte de Vannina Micheli Rechtman : »art et psychanalyse :le pas tout et la représentation de la féminité dans les arts visuels contemporains »( dans la revue la clinique lacanienne 2006/1.cairninfo)

L’auteur, psychanalyste, nous interpelle sur l’analogie entre nos questionnements psychanalytiques sur le féminin (la position féminine et ses difficultés) et l’impression que dégagent les mises en scène de VB. « Fixer l’éphémère pour atteindre la permanence du féminin ?! »

VB est une artiste contemporaine. Ses créations débutées autour des années 90 (vers l’âge de 20 ans) se différencient bien des représentations des femmes, ou de la Femme dans l’art. Dans ses performances, elle met en scène des femmes d’âges différents, de poids et de tailles différents, plus ou moins vêtues ou dévêtues. Elles sont muettes, sans expression, avec l’impératif « don’t be sexy » impératif bien à rebours des représentations actuelles. Elles n’ont aucun contact visuel ou autre avec les spectateurs. Elles sont immobiles ou se déplacent peu.

En regardant ces tableaux vivants (dont » un rêve blond » des années 96 : femmes blondes, de beauté aryenne avec des tenues uniformes et des symboles du nazisme dans la salle), j’ai éprouvé un sentiment de malaise, d’ennui, de froideur affective ,d’absence de lien entre elles et avec le spectateur, l’absence de désir ,des femmes objets ,des femmes muettes, figées, passives et en attente .A la fois mêmes et différentes, elles m’ont évoqué des beautés glacées stéréotypées avec des corps calibrés. Mais une présence s’imposait sur le moment. Nous pourrons sûrement échanger sur les éprouvés de chacun à la vue de ces tableaux vivants.

VB dit : « elles ressemblent à des aliens, à la fois masque camouflage du réel et irréelles, elles évoquent l’éphémère »

Que veulent nous dire ces silhouettes anonymes ? modèles ? mannequins ?

Vannina MR perçoit que l’on voit dans un premier temps, des corps froids insensibles intouchables et que, dans un 2nd temps, leur présence s’impose avec la question : qui regarde, qui attend ? Elles, le spectateur témoin ? ; un arrêt de tout : rien ne se passe, personne n’agit, ne commence ou finit. Vannina MR énonce « Ainsi le corps féminin se dévoile autrement ».

Je me suis intéressée plus largement à Vanessa Beecroft, sa vie, son évolution artistique.

De père britannique et de mère italienne, elle présente des troubles d’anorexie boulimie dès l’âge de 17 ans. A l’âge de 24ans, invitée par sa professeur de beaux arts à une exposition de galerie d’art, elle présente, sur la scène, son carnet intime (sur lequel elle note tous les jours chacun de ses aliments et ses sensations que lui procure la rencontre conflictuelle de la nourriture et son corps), elle le nomme Despair et il se trouve sous forme d’un cube de feuilles dactylographiées aux flancs blancs. Sur cette scène elle y convie 30 femmes vues dans la rue, qui lui évoquaient des portraits renaissance et des actrices des années 60 ; elles étaient vêtues des mêmes vêtements, leurs couleurs faisant écho à des aquarelles placées sur le sol. Curieusement, certains critiques ont observé que les filles lui ressemblaient physiquement. Ensuite, elle propose une performance avec 3 jeunes filles portant une perruque rouge. VB dit : » ici fut établi la première règle à suivre pour les filles : ne prononcez pas une parole » Elle n’interprète jamais ses performances mais les fait jouer par d’autres avec toujours les mêmes impératifs (ne pas parler, ne pas bouger, ne pas avoir de contact ou de regard avec le spectateur). Ses performances ne portent pas de titre si ce n’est ses initiales et un numéro. Elles sont jouées 2 fois, une pour le public et une pour la photo. VB présente ensuite des scènes mélangeant hommes et femmes, puis bien plus tard des tableaux d’hommes en uniforme.

Elle crée ensuite des sculptures de femmes qui évoquent à la fois les antiquités grecques et romaines avec leurs canons de beauté habituels mais qui sont aussi dénaturées, en y incluant une femme en chair et en os, parfois. Elle présente des femmes nues, parfois aux corps enduits, de fini velouté, avec des hauts talons…Elle développe ensuite ses performances en persistant dans son style et bascule dans le commercial de la mode. Elle travaille beaucoup avec Kanye West un rappeur ayant perdu sa mère d’une chirurgie esthétique.

Des spectateurs évoquent le suspens généré par des tabous brisés, le contraste entre l’érotisme du corps nu et la fascination des mannequins et poupées nues ; l’énigmatique entre la beauté des femmes et le malaise qu’elles suscitent. Ses tableaux interrogent le nu féminin entre objet de désir et de répulsion.

VB, peu critiquée sur ses premiers tableaux de girls, l’est ensuite, à propos de l’instrumentalisation de ses modèles, dit : « Cet état de passivité, ces femmes sont entraînées pour se comporter toute la vie de la sorte », ; « Je donne à ces filles pendant quelques heures un sentiment de puissance qu’elles ont alors vraiment »

Son hypothèse : « une œuvre d’art peut n’être qu’une situation non narrative qui ne renseigne rien de particulier ».

Le corps féminin, depuis quelques temps, existe comme corps objet de consommation (qu’on habille, façonne en chirurgie esthétique…). Les femmes contemporaines sont prises dans leur rapport à leurs corps, leur sentiment de féminité pris dans leur propre regard d’elles mêmes.

Vannina MR ,spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire ,est amatrice de photographies représentant la féminité(et la désertification des villes)Elle écrit :»En représentant le corps féminin ,on s’aperçoit que la femme qui vient à être peinte ou photographiée, en servant de modèle, celle qui offre son corps, sa silhouette et ses émotions n’est finalement là que pour mieux disparaître, s’évanouir au profit de cette autre chose à définir qui dépasserait toutes les possibilités d’évolution du corps. L’image typique de la féminité, un temps incarné dans ce modèle, cédera sa place à une nouvelle figure sensée à nouveau la saisir dans sa totalité » « La fixation de l’image du féminin est comme impossible »

L’auteur poursuit ensuite sur la clinique : pas toute inscrite dans la fonction phallique, une femme a à faire avec ce défaut dans l’Autre, lui donnant une proximité plus grande avec l’angoisse, une insécurité d’être selon les étapes de sa vie. Elle a à faire avec les difficultés à trouver sa propre façon d’être elle-même. Elle considère que Vanessa Beecroft essaye de rendre compte de la position féminine et du pas tout.

Les tableaux de VB qui amènent une succession de représentations, dont le défilement estompe nécessairement l’unicité de chacune des femmes, illustrent cette question.

L’auteur nous dit : « cette artiste a pour objectif la quête de féminité, sa quête d’être femme traquant non seulement les représentations possibles de l’imaginaire féminin mais la réalité de la condition des modèles, de leur « être féminin » auquel l’artiste appartient. Liée à son modèle, son regard se pose à l’intérieur et non à l’extérieur, regard empreint de ses attentes à l’égard des femmes ; ceci, comme si la réalité du féminin pouvait s’y révéler ». » Construite par des femmes, avec des femmes, le féminin se révèlerait il alors dans toute sa réalité dissipant le mystère, le vide ? » VB, en construisant ses tableaux avec la force de l’empirique, nous invite elle à penser qu’un œil féminin traduirait sans doute mieux la féminité ? Or, de ces images de femmes par une femme, la féminité se révèlera comme introuvable.

On observe effectivement que, « dans les mises en scène de VB, l’altérité est toujours présente (émotions, silhouettes, corps) ; pourtant, c’est peut-être là une représentation de l’évanouissement perpétuel du modèle au gré des aspirations d’appartenance dans l’autre ».

On pourrait le dire autrement, me semble t’il :VB est, dans son activité artistique (sublimation), prise dans sa propre recherche d’identification féminine et de subjectivité (comment se sentir femme). Son questionnement du corps féminin ou, plutôt son image, reste persistante, en lien certainement avec son histoire personnelle, marquée par ses troubles anorexiques. Ceux-ci étaient peut-être symptomatiques d’une identification au » rien »et liés à un défaut d’inscription symbolique du sujet féminin éclipsant sa subjectivité dans sa jeunesse. Ses ruminations pour savoir si elle mangeait ou pas l’absorbaient beaucoup. (Carnet intime mis sur la scène et en scène en lien avec d’autres femmes). On sait bien que la pathologie anorexie boulimie est très contemporaine et répandue surtout chez les femmes comme forme d’accès au féminin.

J’ai beaucoup apprécié de découvrir ces performances originales, leur esthétique et cette artiste ainsi que » ce réel » qu’elle nous met en présence et nous amène à penser.

Le sentiment de malaise un peu violent éprouvé en regardant les performances de VB m’ont fait penser aussi aux images de bouches cousues, qu’on retrouve sur beaucoup d’affiches ou flyers de prévention des violences conjugales (femmes battues) : « L’impératif de rester muette ! » n’est-il pas structurel chez la femme et persistera t’il dans notre société qui change ? On entend souvent nos patientes, à un moment de leur parcours analytique, le dire et reprendre des expressions, des dictons transmis aux femmes depuis des décennies : »il faut souffrir pour être belle » » sois belle et tais-toi » (injonctions à la féminité normative) et les mettre au travail leur permet d’accéder à leur propre subjectivité.

 Sylvie Lefort

Camille Claudel, sculptrice

Camille Claudel est née en1864 et elle est morte en1943. Elle est la seconde d’une fratrie de 4 enfants : Camille naît après Charles Henri qui ne vit que quelques jours. Puis viennent Louise et Paul (Paul Claudel l’écrivain)

Elle a été la collaboratrice et la compagne de Rodin. Comme ce n’est pas mon objet aujourd’hui de faire de la psychanalyse appliquée, ce qui a déjà été fait avec talent, je n’en dirai pas plus de sa biographie.

Je vais vous présenter 3 de ses œuvres :

  • L’Âge mûr, bronze 1898.
  • L’Implorante, bronze 1905
  • La Valse, bronze réalisé vers 1895

Licence Domaine Public

Que se passe-t-il pour une spectatrice ou un spectateur qui s’arrête devant ces œuvres ? ( à condition qu’il ou elle soit intéressé(e) ) Dans un premier regard , il y a, me semble-t-il, un temps de sidération.

Rien ne se dit, pendant quelques instants, du côté du spectateur, de la spectatrice.

Du côté de la créatrice, c’est l’aboutissement d’un long travail conscient / inconscient, qui se clôt dans

L’œuvre terminée. Cette diachronie de la création se résoud dans la synchronie de l’œuvre achevée.

Cet aboutissement n’est-il pas de l’ordre de la métaphore avec sa traversée de la barre résistante à la signification, et l’accès direct à l’insu de tout sujet, courcircuitant ainsi les refoulements.

Si pour les artistes il s’agit de donner forme à… , comme ils/elles le disent souvent , pour la spectatrice / le spectateur, ne pourrait-on dire, en reprenant une phrase de Christine Masduraud, psychanalyste et artiste :« elle a donné forme à des choses déjà en moi ».

Il ne serait pas surprenant d’évoquer à propos de L’Implorante et de L’âge Mûr, une demande d’amour, le désir oedipien, la jalousie etc…les corps sculptés sont saturés de signification, de discours.

Par la douceur évidente du bronze, ils sont également significatifs du modelage qui les a fait naître, tels des nourrissons attentifs (la tendresse maternelle a cruellement fait défaut à Camille Claudel).

Donner forme à du subjectif, conscient et inconscient, le faire advenir au présent certes, ne peut- on aller plus loin, au-delà et en deçà de l’histoire présentifiée ? Il s’agit, de façon plus radicale, de donner forme à ce qui n’est pas encore représenté, écrit : « à ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » : le Réel de Lacan.

Il me semble que c’est ce que nous montre Camille Claudel avec La Valse. Dans cette sculpture, un couple enlacé jaillit de l’informe d’un socle pour faire Un le temps d’un instant. Leur déséquilibre les fige dans cette aspiration aussi vaine que fascinante.

ON retrouve là la tradition platonicienne des retrouvailles avec l’unité perdue. Aimer c’est aspirer à ne faire qu’un, comme le reprendra Lacan.

Valérie Marchand, 2/5/23

La brièveté est le but

Isabelle Carré. Mai 2023

« La brièveté est le but » est une phrase prononcée par Jean-Michel Basquiat, peintre et graffiteur du mouvement undergroud de Brooklyn. Il accompagnait ses œuvres originales, avant sa célébrité, de courtes phrases poétiques, énigmatiques sous forme de haïkus, ou sarcastiques, lui qui signait ses graffitis du nom SAMO, signifiant « Same Old Shit ». C’est une phrase qui résonne comme en écho à la poésie et à l’analyse, qui ont leurs moments d’errance, d’égarement, de réitération à l’identique, leurs petits tas de secrets et leurs instants magiques, leurs fulgurances. Le lion ne bondit qu’une fois, dit-on souvent.

La poésie est une question d’intime, comme l’analyse. En poésie pourtant, l’intime s’expose tout en se camouflant, et devient parfois un intime que l’on peut s’approprier, l’air de rien, discrètement.

Alors comment rapporter le travail d’un groupe sur la poésie en faisant l’impasse de cette part secrète, profonde, en théorisant, en camouflant ? J’aurais l’impression de travestir mon propos et de ne pas être dans une éthique du bien dire, mais de rester dans une esthétique de l’écrit. D’autant que la poésie est forcément ressenti par des fils inconscients qui rende sa réception, son accueil ou son rejet singuliers pour chacun d’entre nous.

Ce sont les poètes et poétesses qui m’ont permis de percevoir, entrevoir, éprouver, apprivoiser, même inconsciemment la mort. Je reste toujours fascinée par le poème d’Arthur Rimbaud, Le dormeur du val, appris en classe, alors que j’avais 9 ans.

C’est un trou de verdure où chante une rivière…
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson
bleu,
Dort…

J’ai occulté pendant des années que la fin du poème disait :

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur la poitrine,
Tranquille, il a deux trous rouges au côté droit.

Ce sont ces deux trous rouges qui sont restés ancrés dans mon inconscient pendant longtemps, très longtemps, qui ont creusé pourtant d’emblée, comme en écho à la réalité, l’angoisse de mort, encore jamais éprouvée comme telle. Ils représentent l’impossible, l’indicible, bien mieux qu’une quelconque théorie pourrait le dire. Je ne sais pas si je dois remercier ou décrier mon instituteur de l’époque, puisque je n’ai rien entendu, ou trop bien entendu.

N’est-ce pas pour ces raisons obscures que nous entrons en analyse, par une porte dérobée, pour affronter nos pensées ténébreuses et enténébrées ?

S’il y a bien une chose que j’ai découvert en analyse, et que je tente de garder en mémoire quand j’écoute, c’est comment tenter de faire résonner les mots, les signifiants autrement, avec délicatesse, à pas feutrés, car ce n’est qu’à cette condition qu’on peut entrer dans la vie de ceux qui viennent frapper à notre porte, pour nous ouvrir la leur. La psychanalyse comme la poésie touchent à l’intime, aux profondeurs, et sont chacune dans un style différent, une mise en abîme de notre condition de mortel. On est analyste comme on est pêcheur ? Il faudrait savoir attendre, patiemment, au bord de l’étang ou du divan, sans savoir ce qui va surgir. Là s’arrête cette comparaison caricaturale qui m’a toujours fait rire : la pêche aux signifiants… Pas si simple. Tout est affaire d’émotions et de langage. La puissance du langage déroute, mais sauve. Encore faut-il se risquer à le tordre, à inventer, à le désarticuler de ses rouages, quand les mots ne suffisent plus, ne disent plus.

La poésie, comme l’analyse, permettent de souffrir, de se laisser cueillir, de rire, de se moquer de soi, de se déplacer dans des terres inexplorées et cette palette de couleurs ne peut se laisser atteindre par la haine de la poésie ou de l’analyse, qui n’en disent rien. Pas le rien, mais rien. Cette haine si criante de nos jours, qui se veut sourde à ce qui pourrait l’apaiser. Et je rêvais d’un autre monde, chantait le groupe Téléphone, refrain repris en cœur depuis des générations. La poésie a longtemps été réservée à l’élite de ceux qui savaient décoder. Elle était dite de manière empathique et ampoulée, ce qui lui enlevait sa légèreté et son envol. La poésie mise en musique a quelque chose de plus accessible et sonne un éveil pour les adolescents, les jeunes adultes, qui s’y reconnaissent souvent, se risquent même à écrire avant que l’inhibition ne vienne tout recouvrir de son long manteau. Il faut d’ailleurs s’efforcer de trouver des moyens pour « embellir » la vie, écrivait F. Nietzsche dans l’aphorisme 299 du Gai savoir, intitulé Ce que l’on doit apprendre des artistes : « […] mais nous, nous voulons être les poètes de notre vie, et d’abord dans les choses les plus modestes et les plus quotidiennes »[1].

En outre, la poésie touche parce qu’elle permet d’éprouver, elle donne cette  impression de ressentir le Réel, et Philippe Jaccottet l’exprime bien mieux que je ne peux tenter de le dire :  « Un poème est pour moi une tentative de traduire une émotion qui m’a été donnée par le réel. Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire. La certitude est la chose au monde qui m’est la plus étrangère.»[2] 

Des poétesses comme Lydie Dattas, Chloé Deleaume m’ont ouvert à des rivages inconnus. On n’étudiait pas les poétesses dans mon lycée. J’ai cru longtemps quand j’étais enfant, dans une ignorance entretenue par les œuvres apprises, que les poètes étaient des hommes ! La poésie reste à mes yeux une affaire d’échanges, de rencontres par les mots :

La fraîcheur des mots, le sentiment simple,
Si nous le perdions, nous deviendrions
Des peintres sans yeux, des acteurs sans voix,
De belles femmes sans beauté.


Anna Akhmatova, Requiem.

La poésie procure une effervescence, quand elle nous oblige à porter notre embarras, à ouvrir les failles et les meurtrières sans lesquelles il n’y aurait aucune lumière. Elle cohabite avec l’incertitude, le doute, procure surprises et fulgurances. L’analyse le peut aussi, parfois… Quand la poésie touche à cette part ineffable, dérangeante, tragique et comique, elle vient nous écorcher les genoux, les sentiments, les phrases sont comme des ronces ou des épines, qui égratignent, pour mieux nous procurer des éclaircies au fond de l’abîme. Nous dérivons sur « l’éclat insoutenable du langage »[3] écrit Saint John Perse. « Faut-il crier ? Faut-il créer ? »[4]

Christian Bobin, des différentes régions du ciel que sont les siennes, nous parle de Pensée errante, de la Douceur du néant, de L’éloge du rien, de La part manquante, de Souveraineté du vide, de L’eau des miroirs et de Kafka mourant s’inquiétant des fleurs coupées mises dans sa chambre, afin qu’on n’oublie pas de leur donner de l’eau…Lydie Dattas de La foudre, de La nuit spirituelle, Philippe Jaccottet de Paysages avec figures absentes, A la lumière d’hiver… Déjà ces titres disent le Réel, l’air de rien.

Discourir sur la poésie est déjà une tentative vaine, car c’est décider de capter dans des mots du discours quelque chose qui échappe et qui nous émeut, justement parce que cela se dérobe. Coller d’autres mots, c’est en perdre le sens ou l’essence. Parler sur ou écrire sur, c’est prendre le risque de dénaturer, vulgariser, laisser place à une certaine vulgarité. Dès que je parle d’une œuvre, je la restaure comme échappant à ce que je dis. Le fil ténu qui relie l’art à l’inconscient se situe de mon point de vue à cet endroit. Nous entendons bien ici un écho à ce qui se passe en analyse et dans le langage. La poésie ne cherche pas à contenir et à tout dire. Nina Bouraoui, qui a une écriture très poétique, raconte qu’avant son analyse, elle écrivait des livres fermés, cloisonnés, et que son écriture s’est modifiée pendant son analyse, « tout ce que je disais dans le cadre du cabinet, je le retranscrivais après et c’est devenu Garçon manqué et d’autres encore. Pour elle, la création n’est pas tarie par le travail analytique, mais plutôt nourrie de celui-ci. Car elle autorise le droit à l’erreur, au ratage, sans qui l’inattendu ne surgirait pas. C’est dans cet écart, ce décalage, que se loge le Réel. Dans les limbes du désir, dans ces interstices. La création fait appel à des états sans tabou, et cette auteure dit que sa thérapie lui a appris la liberté. Enfin, pour elle, la vérité ne peut être que déformée dès qu’elle est rapportée. « C’est sans doute pour cela que tous les écrivains sont des menteurs, sans doute par pudeur. » dit Nina Bouraoui.

De quelle vérité nous parle la poésie ?

Le langage est précieux, la poésie quant à elle laisse le champ libre à ce qui se dérobe sans vouloir à tout prix le théoriser. « J’ai le secret. Je tiens le secret au bout de mes doigts comme on tient un papillon fragile entre deux doigts pincés. Il ne faut surtout pas serrer, pas appuyer, pas en dire trop… » [5]

« La brièveté est le but », disait donc Jean-Michel Basquiat, artiste décédé à 28 ans d’une overdose, overdose de ce succès qui l’étouffait ? Notre passage n’est en effet pas prédéfini dans le temps, il faut composer avec cette inconnue dans l’équation. Mais la puissance de précision, de fulgurance de la poésie restera, sa capacité à faire entendre et résonner le silence, dans le fracassant vacarme de nos vies, dans le tumulte, car Le flot de la poésie continuera de couler, écrit Jean-Marie Gustave Le Clézio, et ne cessera pas de couler, comme le sang dans nos veines. Elle nous apprend à vivre, et à vivre avec cette incomplétude. Le poète est celui qui saura dire face à l’impossible qui enlève la parole. « La poésie n’est pas un genre littéraire, elle est l’expérience spirituelle de la vie, la plus haute densité de précision, l’intuition aveuglante… »[6]

Ce travail ensemble et séparés m’a permis de m’autoriser à écrire un peu, pour la légèreté et l’allégement intime, la joie et l’allégresse que cela procure. Le partager est une gageure, mais aussi une autre manière de dire ce que nos élucubrations et élaborations m’ont procuré.

N’est pas poète ou poétesse qui veut, mais tout le monde peut écrire de la poésie, une autre façon de poursuivre et partager un travail entrepris, une autre façon d’entendre ?

Étang miroir

Une parcelle en nature de taillis
Une parcelle en nature de vignes
Une parcelle en nature de terre
Une parcelle en nature de pré
Une parcelle en nature de pâture.

L’âme de la forêt, en lisière de l’étang,
Eaux aveugles et doubles scintillements
Reflets flous, tournoiements inquiétants
Chênes et roseaux s’épanchant

Âme trouble

Terre, taillis, vigne, talus, partage
Herbage pâturage héritage en gage
La mère au travers de la sienne
Celle qui fit qu’advienne.
Océan de lumière sans fiel
Faire descendre les étoiles du ciel
Pré décédée écrit la clerc de notaire
Du fond de sa clairière sans lucioles ou bestioles
Oiseaux de proie, mirage des textes de loi

Soyons fiers comme le soleil quand il fait chaud

Terre, pré, pâture, parure
Taillis vigne contresigne
que votre signature soit légalisée par un officier
La nature en indivision sera conservée

Narcisse s’est noyé

Attendre du blé et écoper
De poudroiements argentés
De reflets pigmentés désargentés,
Brume sur les champs

L’eau de l’étang se voile dans le vent
Métamorphoses, philtres aux pouvoirs enivrants
Les mots d’une succession sans concession sans possession
Les choses de la vie sans raison

Soyons fiers comme le soleil quand il fait chaud

Armoire aux émotions aimant de sensations
Miroir de notre mémoire vacillante, frémissante,
Formes ondoyantes, vivantes, dans l’air vibrant
Terre et ciel se confondent sur l’eau profonde de l’étang.
L’onde murmure infiniment.


  • [1]            NIETZSCHE Friedrich, Le Gai Savoir, aphorisme 299, Ce que l’on doit apprendre des artistes, Editions GF, 1882 et 1887, page 244
  • [2]            Philippe Jaccottet, émission radiophonique, Les archives de la RTS, portrait d’un poète, 1975.
  • [3]            Saint John Perse, Amers, Choeurs, p 132
  • [4]            Ibid, p 120
  • [5]            Carnet du soleil, Christian Bobin, p 16
  • [6]            Carnet du soleil, Christian Bobin, p 37

Ici En Deux, notes en route et ponctuation négative

l’inhumain
la fraîche inhumanité. il y faut deux langues, au moins.
Deux fois la langue, comme je passerai.
Retenir quelque chose au seuil de l’inhabité dans la langue quand on y sera entré .
1

… papier, face
calme, un instant, de la terre. Dehors, la montagne, froisse
2

Il n’y a pas d’entrée en psychanalyse sans un silence de l’analyste, et ce silence trouve un écho dans l’écriture poétique, ses suspens, ses scansions. Ainsi, Je serais tenté d’ajouter que si l’entrée en psychanalyse est tributaire d’un silence de l’analyste, elle implique, du même mouvement, une lecture de poète, lire et être lu par un texte de poète, ici André Du Bouchet, et, un instant perdu, saisir le cillement, la caresse intermittente d’un regard lecteur, le ciment d’une signification qui saisit, puis se fracture sur le silence.

Lancé dans le texte sans comprendre, sa forme se dessinera-t-elle dans une oscillation de la lecture, son reflux laisse-t-il une ligne fugace sur le littoral ? Une sorte de retour. Le texte nous force à relire, même bord, autre version.

•••

Le destin du couple constitué par l’analyste et l’analysant part d’un constat de silence et de solitude face à la tache blanche de l’inconnu, qui pourrait rejoindre celui qu’établit Hassan Al-Sabbah3 dans Alamut, roman slovène des années trente. Mais ce destin ne peut certainement arriver à la conclusion du chef ismaélien dans sa réponse à son disciple. Qu’on en juge à l’aune de ce passage où son successeur désigné interroge le Vieux de La Montagne :

– Tu as donc fait l’inventaire du blanc de la carte, dit Abu Ali. Où aurais-tu trouvé autrement l’endroit de ton paradis ?
– Voilà la différence entre nous qui avons les yeux ouverts et les foules considérables qui errent dans l’obscurité : nous nous sommes limités ; elles, elles n’ont pas voulu ou n’ont pas pu le faire. Elles exigent de nous que nous leur supprimions la tache blanche de l’inconnu. Elles ne peuvent supporter aucune incertitude. Comme nous n’avons pas la vérité, nous devons les consoler en imaginant des fantaisies et des contes.
4

Ce texte dit le paradoxe d’un accès au « paradis » d’une jouissance centrée sur l’inconnu, sur la tache blanche qui en marque la place dans la carte. Ou sur la page. Mais à l’encontre du leader spirituel, qui, renonçant à traduire l’intransmissible de la rencontre avec le réel, envoûte ses ouailles en imaginant des fantaisies et des contes sur les délices de l’Au-Delà et leurs avant-goûts terrestres, le psychanalyste, à l’instar du poète, dans ses pas, n’a d’autre choix que de maintenir cette place vacante, et d’en laisser le discours s’altérer. Cela permet à l’analysant de saisir les mots du poète quand il dit

que ma propre langue soit la langue étrangère qui deviendra la plus proche5

Le propos, sibyllin, propre à la poésie, porté à blanc chez Du Bouchet, au plus brûlant de la forge langagière, fait le joint entre le sacré, la transmission du réel, la vérité, et l’écriture poétique. Il faut parfois traverser les intermittences de la lecture pour arriver au bout de sa poésie, à la possibilité d’en parler. Du Bouchet peut nous initier, mais dans une forme à la fois lumineuse, ajourée, aride, à une autre nomination des concepts que nous employons. Ne pourrions-nous entendre dans le bout suivant, un aphorisme étincelant qui résonne avec la pratique de l’association libre :

comme toute chose, je dirai qu’elle ne nous retrouvera que si – et pour peu que j’aie avancé, je suis perdu.6

Ou cette halte sur une pente, que l’on peut retrouver dans une résonance tout aussi minérale, chute lapidaire :

sur l’occurrence d’un mot qui, dans l’autre langue – c’est la mienne – sera perdu, faire halte à nouveau.7

Paradoxal flottement qui éveille l’attention :


au centre
comme à côté. attentif – autant qu’à soi, à l’inattention
88

La difficulté tient à l’extrême dépouillement du propos, auquel Du Bouchet ajoute, s’il était possible,
un surcroît de soustraction par son usage du blanc typographique. Le blanc typographique, ouvrier

de la lettre, humble jusqu’à l’effacement, espace, ponctuation négative qui sépare les mots, modèle les textes imprimés depuis toujours sans qu’il n’en soit explicitement joué.

•••

Dans Ici en Deux, la structure de l’écriture est indiquée pour partie par le jeu des titres :

FRAÎCHIR
PEINTURE
NOTES SUR LA TRADUCTION
PEINTURE
FRAÎCHIR

D’entrée, avec les noms donnés aux parties de son recueil, le redoublement du signifiant s’accompagne d’un dédoublement du signifié9, et ce dédoublement s’opère avec, à sa jointure, la Traduction, oxymore, torsion mœbienne qui altère la boucle entre deux langues, de les avérer versées dans l’envers l’une de l’autre. La coupure du blanc typographique, copieusement utilisé dans le texte, et par laquelle abonde l’abandon d’une quelconque possibilité de maîtriser le sens du texte, produit ce qu’une coupure longitudinale de la bande produit : en plus d’une nouvelle bande mœbienne, un don de l’objet chu, sans reflet dans la langue.
cela est proche

puisque la substance en moi qui souffle est
la même que l’autre des lointains.10

Autre bande brève, mais fulgurante dans sa torsion

…interstice – le jour qu’a-t-il retiré pour se faire jour.11

D’une lecture qui s’éternise, je tente de dire l’effet fulgurant, difficile à saisir, fugace instant où la glace se rompt et livre passage, où la page produit une déchirure par laquelle le jour éclate, furtif, porte qu’un souffle tourbillonnaire ouvre puis rabat sèchement sur la chambre obscure- à la porte. Voilà un bon moment que s’ouvre cette porte et se ferme… papier sur papier

… en achever la lecture, comme on perd pied sur papier,
… parole, parvenue à ce que la solidité des eaux la contienne, est emportée.
… sol de la route qu’avançant, je ne quitte, comme l’eau, que pied à pied
.12

mais dans la halte la route révèle son asphalte,

… si, plus loin, je ne suis pas
source dans l’asphalte, je ne suis pas.
Et la route, telle qu’elle est, perdue.
… si, plus loin, je ne suis pas source dans l’asphalte, comme pour boire
à la face des routes l’eau, je ne suis pas.
Je ne suis pas.
mais qui, où les lèvres mêmes auront cessé d’apparaître, sur sa marche interrompue a été jusqu’à perdre l’asphalte13

Nizar Hatem

  1. P113 Ici En Deux (IED) André Du Bouchet ↩︎
  2. P184 IED ↩︎
  3. الصباح حسن, Hassan Al-sabbah aura fondé au 12ème siècle une secte qui a laissé une ride d’effroi dans
    l’histoire, celle des Assassins (ceux qu’une tradition orientaliste sans doute fantaisiste appela les Haschaschins, ي. حشاش, ou consommateurs d’herbe, Haschisch , حشيش, paradis artificiel s’il en est, et qu’il serait tout aussi
    juste d’appeler Assassiyoun, اساسيون, ceux qui sont fidèles au fondement, à la base, أساس, assass, de la foi, fondamentalistes dirions-nous aujourd’hui, et qui essaimèrent au Moyen-Orient pendant plus d’un siècle). Ces disciples furent fanatiques jusqu’au sacrifice… ↩︎
  4. P338 Alamut, Vladimir Bartol, traduit du Slovène par Andrée Lück Gaye (1938, 2012 pour l’édition citée,
    éditions Libretto) ↩︎
  5. P103 IED ↩︎
  6. P103 IED ↩︎
  7. P121 IED ↩︎
  8. P128 IED ↩︎
  9. P20 Inscrire la Faille, Préface de Michel Collot, IED ↩︎
  10. P33 IED ↩︎
  11. P30 IED ↩︎
  12. P36 IED ↩︎
  13. 39 IED ↩︎

Quand le mot d’esprit échoue, un pas poétique

L’objet déclaré de notre cartel fut donc la poésie, l’art d’écrire un poème, mais pour en parler, le mot d’esprit s’est bien présenté au rendez-vous, comme l’intrus de la Soirée des Proverbes, sans être particulièrement invité, et dont on s’aperçoit qu’il joua du contrepoint et qu’il se fit passeur de notre tentative. Passeur de ce que nous avions à dire de la poésie, il le fut sans être nommé, et passeur sans nom, le witz a quelque chose du revenant, ou, disons, du fantôme, et ce spectre serait aussi bien un avatar du fondateur de la psychanalyse. Comment avons-nous fait pour oublier le witz dans notre réflexion ? La question semble superflue, absurde, tant la poésie trouve ses appuis dans les trouvailles du mot d’esprit, ses trous, qu’elle semble simplement se donner la peine de collecter et mettre en ordre, vaille que vaille … mais l’écart entre poésie et mot d’esprit ne se laisse pas réduire ainsi. Le witz, proche du lapsus à s’y confondre, prend forme de ce qu’on rate dans ce que l’on vise, quand le jaillissement ouvragé du poème avise des torsions d’une langue qui éjectent certains mots. Et ce sont ces mots dessertis qui, avec le poème, font retour, ou pas, mais laissant alors leur place vacante. Y aurait-il, aussi, du witz au poème, un pas de vis, la translation d’un ou plusieurs tours qui sépareraient l’éclair premier du trait et sa récurrence décalée ?

Le tour est celui qui s’installe entre, d’une part, la castration symbolique sous-jacente à la lecture freudienne des formations de l’inconscient, et, d’autre part, un sujet contemporain qui se trouve dans l’impossibilité de se saisir de cette lecture, ou, plus justement sans doute, d’en être saisi, d’y prendre dessin. Le witz présente une issue élégante, d’une beauté mathématique, propre aux conflits névrotiques et aux symptômes qu’ils déterminent, conflits et symptômes dont la structuration dépend d’un lien social lesté par le deuil de l’objet et centré sur le réglage symbolique et ses avatars paternels. Mais aujourd’hui, ces appuis sont brouillés, et le nom déchu abandonne son vide esthétique au plein de l’objet consommable qui ne présage d’aucun deuil possible, mais d’un remplacement programmé… et d’une immixtion intempestive. En l’absence de deuil possible, devons-nous évoquer une pente mélancolique collective sans cesse colmatée par un ludisme forcené, un rapport aux choses et aux mots qui neutralise mieux que toute censure les effets de pas-de-sens du witz ? Caducité du witz au temps de la mélancolie et de la manie qui la recouvre ? Dans ces conditions, l’écriture du poème propose une trame pour que le witz retrouve quelques ajours. Si la coupure du mot d’esprit telle que Freud en fit son miel, reste dans sa relation à l’inconscient une ouverture dans la parole analytique, le poème- l’art plus généralement ?- assurément noue un rapport singulier et tout aussi décisif aux accès de l’inconscient, accès d’une fièvre que la parole ne parvient à porter sans en passer par l’écriture.

Au sujet attentif, l’écriture d’un poème se manifeste nécessaire, mais l’apparente nécessité de son écriture provoque tout aussi nécessairement son abandon et l’abandon même de son idée consciente. Ce renoncement contamine parfois la parole, se déplaçant sur le fait même de parler du poème et d’en écrire quelque chose. Et qu’on soit psychanalyste ne change rien à l’affaire, le renoncement guette. Autre écueil quant à cette manifestation de jouissance littérale, littorale, où s’échoue le witz plus qu’il n’échoue, s’il y a de l’intime dans l’écriture d’un poème, écrire ne résout en rien la difficulté d’un passage au public de l’intime. Le poète, en plus d’écrire, se fait passeur, entre les mots, d’une substance poreuse à l’écœurement, répulsive au point qu’un poète est amené à parler de sa haine de la poésie. Serait-ce l’expérience d’un plaisir, ou d’une jouissance féminine qu’il faudrait réprouver, comme le proposent les religions ou certains philosophes ? la nature même de cette jouissance rend la poésie pourvoyeuse de honte, impossible d’inscrire le poème du côté de la loi… ce qui n’est pas le cas du mot d’esprit. La culture est réticente au poème, dont l’exercice est déformation, puis foration de la norme qui afflige la culture dans laquelle le poème s’insère. Ainsi Bataille affirme-t-il dans sa Haine de la Poésie :

La poésie fut un simple détour : j’échappai par elle au monde du discours, devenu pour moi le monde naturel, j’entrai avec elle en une sorte de tombe où l’infinité du possible naissait de la mort du monde logique. La logique en mourant accouchait de folles richesses.1

Le poète, lydien pour ce que j’en sais, entraîne son lecteur dans un saut de l’ange, saut de langue qui l’écarte des faux-semblants de la culture pour lui mettre entre les bras la barbarie du réel. Cet excès, ce supplément de jouissance, qui use des mots pour s’affranchir de leur servitude naturelle, Bataille le décrit à sa façon

La poésie ouvre la nuit à l’excès du désir. La nuit laissée par les ravages de la poésie est en moi la mesure d’un refus- de ma folle volonté d’excéder le monde. – La poésie aussi excédait ce monde, mais elle ne pouvait me changer. Ce qu’elle substitue à la servitude des liens naturels est la liberté de l’association, qui détruit les liens, mais verbalement.2

Haine de la poésie il y a, dans la mesure où la haine d’une certaine qualité de parole peut animer l’esprit en quête de vérité. La langue de bois, si elle caractérise un certain type de parole, ne manque pas de parasiter le champ poétique, qui lui voue une forme de haine et qui dès lors peut se haïr lui-même. Aussi Bataille, livre-t-il l’infernale alternative qu’est la poésie :

Le vent de la vérité a répondu comme une gifle à la joue tendue de la piété. Le cœur est humain dans la mesure où il se révolte (ceci veut dire : être un homme est « ne pas s’incliner devant la Loi »). Un poète ne justifie pas – il n’accepte pas – tout à fait la nature. La vraie poésie est en dehors des lois.33

Et plus loin :

Le jeu sans retour de moi-même, l’aller à l’au-delà de tout donné exigent non seulement ce rire infini, mais cette méditation lente (insensée, mais par excès). C’est la pénombre et l’équivoque. La poésie éloigne en même temps de la nuit et du jour.4

…Non seulement ce rire infini, mais cette méditation lente… La pénombre et l’équivoque… comment mieux dire l’alliance du trait d’esprit et de son au-delà ?
A suivre la leçon de Bataille, la moindre des choses, pour parler des liens entre poésie et psychanalyse serait d’en passer par une formulation qui, de près ni de loin ne s’enlise dans une langue de bois avec laquelle les auteurs qui nous servent de référence n’ont eu de cesse de rompre. Et nous n’avons d’autre choix, si nous voulons prolonger l’ouverture qu’ils provoquèrent, que de rompre avec leur langue, la subvertir, la poésie, comme le poète doit rompre avec la poésie et lui manquer pour la rejoindre55. Et Bataille nous met en garde de ne pas confondre la poésie et sa métonymie, la beauté :

la poésie glisse à l’embellissement. A chaque effort que je faisais pour le saisir, l’objet d’une attente se changeait en un autre. L’éclat de la poésie se révèle hors des beaux moments qu’elle atteint : comparée à l’échec de la poésie, la poésie rampe. (…) La poésie qui ne s’élève pas au non-sens de la poésie n’est que le vide de la poésie, que la belle poésie.6

Dans la lancée de ces quelques phrases j’ajouterai que la poésie se défie de ce qui usurpe son nom, pratique généralisée dans la culture, hélas. Comme d’ailleurs pour ce qui concerne la psychanalyse.
Mais l’usurpation se reconnaît à son ignorance de la honte. En effet, la création artistique, particulièrement la poésie, fait vibrer d’une manière singulière la distinction entre la culpabilité et la honte comme deux fils dont un sujet peut se tramer. Activité inutile et donc coupable, exercice d’une jouissance distincte de celle qui est propre à la névrose, et qui donc met en jeu le narcissisme d’une façon qui excède le théâtre œdipien, la création poétique, qui met la chose créée dans une position privilégiée par rapport à la parole, une fois commise s’expose, et avec elle, expose le sujet au regard lecteur, et donc à la honte. Toute honte bue, la création artistique ouvre-t-elle la parenthèse d’un au-delà du transfert lié au savoir ?

Nizar Hatem

  1. G Bataille Haine De La Poésie p57 ↩︎
  2. 2 Georges Bataille, Haine De La Poésie P56 ↩︎
  3. GB Haine de la poésie P50 ↩︎
  4. GB HDLP P51-52 ↩︎
  5. Je m’approche de la poésie : mais pour lui manquer GB HDLP P52 ↩︎
  6. GB HDLP P53 ↩︎

Voir le réel, enjeu d’illumination chez Lydie Dattas

Introduction

Dans sa préface au Livre Des Anges de Lydie Dattas, Christian Bobin déclare que l’écriture d’un poème est le seul instrument scientifique de haute précision qui ne torture pas le réel. Il reprenait ainsi un propos de Saint John Perse qui, lors de son allocution pour la réception du Nobel de littérature, affirma que du réel, la poésie est la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui- même (…), Saint-John Perse ajoutait que quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais1.

Les textes de Lydie Dattas ainsi introduits sont écrits dans des styles poétiques très différents. Le parcours de ces textes transmet, sur plusieurs temps, les effets du réel sur le poète qui s’en fait le traducteur. Le livre des Anges, grand écrit de la jeunesse de Dattas, se présente comme une mélopée mélancolique et d’allure monotone, un balancement mystique et atemporel, danse étourdissante et cosmique de derviche tourneur. A son décours, la Nuit spirituelle surgit comme un cri sombre, puis le Carnet d’une allumeuse annonce un retour du grand âge à l’esprit adolescent, maniant poésie et humour, et, comme un détour, La Blonde propose une écriture savante et spectaculaire, variations sur les tableaux outrenoir de Soulages.

Sur le livre des Anges

la neige avait rendu la beauté toute blanche, Les anges qui tenaient la neige dans leurs bras. J’ai goûté de la mort la minute royale :

La mort est la couronne invisible du temps. La neige était alors au sommet de son art, La neige se battait doucement dans le ciel2.

La poésie du Livre des Anges est une sorte d’oraison transcrite, de murmure psalmodique, de neige qui tombe, dans le saisissement des motifs répétés, dans l’étouffement des sonorités et la raréfaction des couleurs, et dans l’éclat hypnotique. Naïveté des motifs, anges, âme et cœur y nouent avec ciel et fleurs, neige et nuages, une tresse extatique, hors sexe, sous le signe de la jeunesse et de la mort, et semblent des instances relevant de la conscience, ou radicalement coupées d’elle. La simplicité y est trompeusement désarmante.

Anges, nuages et neige… fond la jeunesse… font le temps

Les anges sont une version abrahamique des Parques et des Moires, ces sœurs qui filent le destin des vivants. L’habit poétique leur donne corps, enchaînant rimes et hypogrammes, résonnance du son, répétition de la lettre, maille à l’endroit, maille à l’envers.

Les anges me prêtaient leur divine jeunesse,

Mais les anges reprennent la jeunesse qu’ils nous prêtent3

Jeunesse éternelle d’une pulsion asexuée, les anges sont les porteurs invisibles d’un message, altérité foudroyante d’un pur étrange. L’innommable se révèle grâce à ses messagers, que sont les anges. Avec eux, la poésie nous permet de retrouver l’intériorité de ce qui apparaît extériorité pure, qualité essentielle de l’inconscient dans ce qu’il a de plus radical.

La figure d’altérité radicale des anges détermine le lien entre l’intime floral et le cosmos céleste truchement de leurs langues distinctes. Ainsi, l’ange pourrait se dire langue, langue de l’Autre, réel de la langue, qui fait le jeu de la jeunesse éternellement éphémère de la neige. Vivre pour la mort provoque cette constante poussée de la pulsion, fraîche oxymore des débuts qui palpite de bout en bout. La mort, si elle imprime l’éternité de la pulsion n’en accentue pas moins la scansion nécessaire au temps. Saisir cette caractéristique permet de lire la poésie et ses propositions logiques autrement incompréhensibles. Les anges de Dattas, lumière de l’Autre, ou ombre du sujet entrent en jeu pour dire l’invisible et illuminer le réel, ils ne laissent d’autres traces que celle de leur fraîcheur inaltérée.

L’effacement de la trace

J’ai marché dans la neige sans nuire à sa beauté, 4

Outre les résonnances sonores, les anges partagent avec la neige certaines propriétés d’inaltérabilité. Le motif répété de l’absence de trace laissée sur la neige par les pas de la poétesse évoque une marque propre au signifiant, l’absence de traces distingue le signifiant du signe, ce signifiant qui sans doute révèle le sujet, mais en effaçant sa trace 5. Ce pas qui ne laisse pas de traces, va au rythme du cœur :

Et le cœur va tout droit vers ce qu’il a choisi, Et le cœur sans un mot dépasse la pensée. 6

Le cœur se montre figure de l’acte, émanation de l’Autre, contrairement à l’âme qui semble être le logis du moi et de la raison. Suivre le cœur creuse le gouffre entre savoir et vérité puisque, nous dit la poétesse :

qui renonce au savoir saura la vérité. 7

La répétition leurre et ouverture

Cette poésie d’allure répétitive et d’une déroutante mièvrerie, s’avère enivrante, étourdissement provoqué par la répétition mélodique des mots, le froufrou de la paronomase qui, jouant des allitérations et des assonances donnent à la phrase une puissance musicale qui annonce la force logique singulièrement associée à l’emprise de la voix :

les anges ont langé mon âme avec l’azur. 8

La liaison entre les vers assurée par la sonorité, Lydie Dattas privilégie la parataxe, la juxtaposition de propositions sans conjonction, ce qui, paradoxalement donne un leste logique intense à son écriture, et la rapproche de la syntaxe du rêve. Avec ces aplats non liés, l’écriture quitte son ordinaire flirt avec le refoulement pour laisser affleurer le déni, et son dépassement.

La poésie de Dattas présente le statisme tendu que les modernes aiment emprunter à des cultures premières. Cet art qui semble se méfier des artifices n’emploie que peu de mots et peu d’images, mais fait vibrer au maximum cette pauvreté volontaire. 9

Certains mots, masques d’allure primitive, éconduisent le lecteur pressé qui n’y voit que répétition pauvre et inepte, mais masques, ils le sont au sens du théâtre antique sacré, figures convenues qui profèrent de scandaleuses vérités, provocant effraction et catharsis. La répétition fait trou dans le sens et donne chair à la voix, devient incantation, et Lydie Dattas fera explicitement référence à l’art du vitrail et à ses figures naïves mais surdéterminées des symboles bibliques et transcendées par la lumière qui les traverse, lumière qui vient de l’autre côté, d’une source invisible :

mon sang est un vitrail illustré par l’azur

Les lys blancs se pressaient autour de ma pensée Et mon âme est trempée dans le sang de l’azur. 10

Entre langues et logique, le nom, clef de l’œuvre :

Sang d’une filiation double, divine d’une part, familiale de l’autre, le vitrail évoque la cathédrale Notre-Dame, dont le père de la poétesse, Jean Dattas, fut organiste titulaire. Le sang des ancêtres morts donne le nom et si Proust parlait du nom comme cadre du roman, cela est encore vrai pour le poème, et au-delà, puisque

Je défendrai la mort jusque dans l’au-delà

Et mon nom mélodieux autant que la douleur 11

le soleil s’éteindra sans nuire à la lumière, La beauté survivra au malheur des étoiles Et ce bonheur chanté sur le mode lydien. 12

S’entend dans le nom mélodieux la sonorité de Lydie, mais aussi le mode lydien qui est dans la tradition musicale antique un des 7 modes majeurs, celui que l’on réserve à la lamentation, au pathétique, à la plainte et au féminin. Le nom que la poétesse défend est autant que son patronyme, hommage à sa filiation, son nom de baptême, qui l’inscrit dans la foi, comme dans le désir énigmatique de ses parents. Le nom se prête à diverses lectures sans rien céder de son énigme, il répond de l’appel de l’Autre, puisque, nous dit-elle, Comme un impératif augustinien mon nom me réveillait en pleine nuit : « lis ! Dis ! ». Injonction à l’écriture qui provoquait une violente réaction chez son amant : Furieux de me voir penchée sur mes livres, comme un roi traitant avec Dieu d’égal à égal, il scia en deux la table sur laquelle j’écrivais. 13 Mais cette table qu’il scie en deux, de rage de voir cette femme lui échapper se trouve métaphore du nom dans l’écriture : si le choix des fleurs obéît à plusieurs contraintes superposées, contraintes propres au jeu de l’écriture poétique, contraintes du surdéterminisme d’une condensation, entre couleur, sonorité, symbolisme, leurs noms semblent intimement liés à l’écriture de celui de la poétesse :

Lys, glycine /lilas/Jacinthe jasmin

Lydie                      Dattas

Du nom, la couleur pourpre des roses, des violettes ou des iris, répond à la blancheur du lys. Son rougeoiement marque sa traîne de page en page. Lydie, première chrétienne baptisée d’Europe fut marchande de pourpre14. Elle fonda une des premières églises de l’histoire en Asie Mineure. Entre rouge et noir, sur fond de blanc, entre homophonie et référence historique sur fond de christianisme, Lydie Dattas fait jouer les couleurs de son prénom, de même que les couleurs du ciel sont associées à la passion et à la récurrence des stigmates chez les mystiques, en attendant de prendre leur signification sexuelle de maturité féminine , comme ce vin glorieux versé par le couchant15, puisque les plaies du ciel se rouvrent chaque soir16 .

Le nom propre donne une clef d’accès au réel, ce qui soutient la conception psychanalytique d’un universel nominaliste plus que réaliste. Cette écriture qui procède du nom transmet l’immanence du divin que l’on pourrait penser animiste ou mégalomaniaque mais qui reste fidèle à certains mystiques comme Hallaj, dont la poétesse fut une fervente lectrice. De Hallaj elle reprend l’affirmation scandaleuse qui signe la fusion nominale avec l’Autre17, quand elle affirme :

Je gravis une à une les marches du parfum,

Non pas proche de Dieu mais divine moi-même18

Une lecture subjective d’une écriture subjectivante

Et la beauté n’est pas ce qu’il y a de plus beau

Le ruissellement poétique de Lydie Dattas ne relève pas du cercle qui viendrait séparer de façon étanche une intériorité spirituelle d’une extériorité prosaïque et mondaine, bien plus, sa structure est oxymorique, moebienne sans cesse, et le temps d’une coupure, d’une déchirure dans la bande, l’éclosion d’une corolle laisse choir un objet étrange, souvent tourné vers la fin, la mort, la lumière, avec ponctualité. Les articulations syntaxiques malmènent sans cesse la logique commune, le redoublement du signifiant provoque soit lassitude, soit étrangeté et dédoublement du signifié, voire un trou, un au-delà de cette signification. Le dédoublement ainsi provoqué par l’écriture est celui-là même que l’ange incarne, doublure du sujet, qui, pour être exclu de sa conscience, lui revient comme son gardien spectral.

Dans son écriture Lydie Dattas fait successivement se conjoindre et se disjoindre objets et qualités, semant l’étrangeté pour plus de poésie, pour dire Je ne sais toujours pas ce que le ciel me veut, son écriture se transforme en casse-tête porté par l’écoulement cristallin de la langue, semblable au babil d’une berceuse aux paroles ineptes mais qui traduit fidèlement l’énigme du désir de l’autre. Celui qui transmet la langue est dans sa poésie cosmique, azuréen, céleste, malheur solaire, sidéral, angélique, nivéal…

Aphorismes sur le malheur, la beauté et la jeunesse

La tonalité triste de l’écriture s’associe à la pureté, lesquelles s’accommodent apparemment assez mal du manque. Et si la tristesse a pour moi le goût du paradis19, le dolorisme poussé aux extrémités mystiques permet à la poétesse de transmettre que la tristesse est pure jouissance, la poésie lydienne flatte la mélancolie, dessinant ainsi la limite entre jouissance féminine et mélancolie, et ce qui traverse cette limite. Ailleurs cependant, la beauté étonnait comme un défaut très pur20. La beauté recèle en elle le soupçon d’un manque ordinairement associé au malheur et qui est le secret de son attrait puissant. Aimer le malheur semble la condition de ce qu’on pourrait qualifier de désir. Chez Dattas, la beauté et la jeunesse ont partie liée, mais la beauté de la jeunesse s’inscrit comme une prolepse, une anticipation de la mort. La beauté est une écriture logiquement articulée au désir de l’Autre, mais encore en prise avec un narcissisme que les Anges, figure dédoublée de l’âme, puis messagers de l’Autre, transpercent de leur regard, divin moment où la beauté nous quitte21 aboutissant au soulagement premier de traverser le piège mortel, l’aliénation narcissique incarnée par la beauté. Dès lors, de poème en poème, la beauté devient don de l’Autre, métaphore, initiation à la logique du signifiant et au rapport à la vérité. Mais laissons la parole à la poétesse pour conclure sur ce premier recueil :

Les nuages passaient sans dire où ils allaient La beauté en passant n’a pas laissé de traces. Personne n’a jamais contemplé la beauté, J’adore une beauté que je n’ai jamais vue, J’adore une beauté que rien ne peut prouver.

La beauté dédaignait de nous donner des preuves, Le ciel a refusé de prouver sa beauté.

La beauté périrait si elle était prouvée,

Chaque preuve est la mort de ce qu’on veut prouver.

La beauté en mourant dévoile la beauté. 22

La nuit spirituelle : Valse de mélancolie et d’une femme,

A l’envers du Livre des Anges, l’envers de son canevas, ou son négatif, se révèle l’écriture de La Nuit spirituelle, comme une réponse à une déclaration de haine. Dans sa préface au recueil de Lydie Dattas, Chritian Bobin prend une voix de jeune fille qui demande à son créateur : pourquoi l’as-tu fait ce corps pour lequel on me prend ? et ce corps, réel, quant à lui, intervient en renvoyant le sujet à la trace, ce qui, du même trait, efface le sujet.

Renvoyée brutalement à ce corps par un homme de lettres, un ami qu’elle admire, Jean Genet, qui ne veut plus lui parler parce qu’elle le contredit et qu’elle est une femme, Lydie Dattas retrouve souffle et donne voix dans la Nuit Spirituelle à ce qui chez elle se situe hors des normes de la pensée reconnue et qui correspond à ce qui, de cette femme, est rejeté. Ce texte dit quelque chose de juste- serait-il encore actuel ? – quant au rapport du singulier avec la honte. Quand le singulier se trouve stigmatisé en particulier dégradant, ce rejet appelle chez Lydie, qui se désigne par son prénom, un témoignage dont la tonalité frôle la mélancolie, puisqu’il la réveille dans cette seule nuit à ne donner sur aucune aube23. La condition réservée au féminin, ce rejet provoque chez une femme qui en essuie la violence une réaction proche de la mélancolie, d’autant que l’arrimage social, l’inscription phallique de la femme rejetée se trouvent reniés du même geste. Avec la femme, serait-ce donc ce même traitement qui rejette la singularité du sujet contemporain du côté du déchet, au risque de provoquer une mélancolie. Au mépris universel qui lui est adressé, Lydie Dattas répond d’une manière originale, elle répond dans le deuil de la revendication phallique et sa déploration, tout en se ménageant une place là où elle lui était refusée, elle ne renie pas le particulier de sa condition, et cette même voie donne à son écrit sa texture poétique.

Contagion iconoclaste, l’écriture rencontrera plus tard une version picturale de son geste dans l’outrenoir de Soulages elle qui dans la Nuit Spirituelle établit la jonction entre la condition féminine d’abjection, rebut de l’ordre phallique, et la marginalité du divin, ainsi, nous dit-elle, Quelque effort que je fasse pour m’en délivrer, rien n’empêchera la lente obscuration de ces pages, le sombre renversement de ces phrases où la beauté, soufflant brusquement en sens inverse, en éteignant la lumière rallumera les ténèbres. 24 Car l’illumination est négative, et choisie : je ne fuirai pas cette malédiction, mais me livrant volontairement à l’obscurité promise comme à l’horreur d’une cécité progressive me dérobant graduellement tous les trésors du monde, je la vivrai. 25

Eclot dans l’écriture une érotique du négatif, qui partage certains traits avec la jouissance mystique, mais une mystique qui n’est pas celle de la Révélation, une mystique qui en est privée, qui s’en passe et qui éteint le regard au profit du chant. Par le salut de l’oxymore, la singularité de cette écriture défie encore les lois ordinaires de la logique, son principe de non contradiction, et, prenant appui sur la haine dont elle est l’objet, se passe de leur médiation obstructive, pour accéder au réel.

La Nuit Spirituelle joue de la métaphore lumineuse, et notamment de celle de l’éclipse. La spatialité sans limites de la nuit, noyées que ces limites sont dans le noir, est transmutée par Lydie Dattas en une temporalité sans bord, puisque la nuit, dit-elle est ma conscience même et n’a pour moi pas de fin…26 L’absence de bord, trait de la mélancolie, ne l’est pas moins d’un être femme qu’elle décrit condamnée à la plus humiliante infirmité, qui n’est pas celle du corps mais celle de l’âme, condamnée à vivre l’envers de toute spiritualité, et pour laquelle il lui faut pour subsister glaner dans les ténèbres les déchets que rejette l’esprit, porter éternellement le deuil de la pensée. 27

S’il apparaît à la première lecture que cette condition féminine est rabattue sur celle de glaner les déchets dans le noir- litter, si proches de la lettre– voire, dans le cas de Lydie Dattas, sur une identification à ce même déchet, se trouve en filigrane la place que Lacan désigne au psychanalyste et la trame d’une division qu’il avait mise au jour, entre l’être et la pensée, quand il subvertit la formule cartésienne, qui donne, proférée par lui : Je suis là où je ne pense pas, je pense là où je ne suis pas. Virgule, négation, et ligne de séparation suivent le propos de Lydie Dattas dès le premier paragraphe, comme une ligne de faille, une fissure qu’elle explore, ce qui sépare l’être de la femme, de la pensée commune. Si elle nous parle, ce n’est pas depuis une conscience lumineuse, mais depuis cette région de l’âme tissée de nuit et d’épouvante où la pensée n’est plus la marque d’une richesse intérieure ou d’une supériorité morale, mais la trace humiliée d’une misère spirituelle si grande qu’elle fut toujours occultée, misère d’autant plus grande qu’elle ne sait pas son nom et qu’elle est faite précisément de l’ignorance de sa propre malédiction. 28

Ainsi, le côté de ces déchets de la pensée, litter de la lettre, est du non-savoir- insu- essentiel où Lydie Dattas s’inscrit en tant que femme, un non-savoir sur le nom qui a pour corollaire la reconnaissance d’un insu structurel arrimé à l’écart qu’une femme prend toujours avec le Nom-Du-Père, organisateur de l’ordre social. Misère de la condition de celle que le non-savoir intéresse, serait-elle la misère de la psychanalyse, qui de mettre en lumière la marge s’y trouve reléguée, qui vainement court après la reconnaissance savante, elle qui prête à parler d’un lieu que la conscience écarte pour le rejeter le plus souvent du côté de la honte ou du rebut. L’absence de bord et de limite plonge le sujet dans un rapport à l’Autre pris dans l’immanence, avec une dilution des hiérarchies attenantes à l’ordre phallique. Ce qui ne manque pas d’apparaître explicitement dans le texte de la poétesse quand elle affirme que Destinée à n’éprouver la Beauté que comme un manque, à ne savoir d’âme qu’en la profanant, comme ces prostituées (…), il me faut demeurer au seuil de la Beauté comme aux marches d’une cathédrale admirable dont les vitraux éblouissants, pour mes yeux seuls demeureraient opaques…29

Lydie Dattas nous livre en passant une définition de sa jouissance du beau, comme épreuve du manque, au seuil de la cathédrale, qui fut le domaine de son père, organiste titulaire de Notre-Dame de Paris. Façon clémente de dire qu’elle ne voit pas la beauté érigée, qu’elle lui est insensible, parce qu’elle est prise ailleurs, dans une beauté qui, pour n’être pas scopique, et prise dans la nuit, n’est pas un leurre. Elle est rejetée par la beauté alliée au pouvoir, celle de l’art officiel, de ses organes, de ses érections, celles des cathédrales d’hier, de leurs orgues et sans doute des Fondations d’aujourd’hui et de leur morgue. Cette femme n’est donc pas toute du côté lumineux, spirituel, elle ne se laisse exister qu’afin que la spiritualité soit hors d’elle plus pure. Le pas-tout phallique étant la condition même de l’existence du phallique, il faut donc qu’un sujet accepte d’en assumer sa part, au moins un, ce que Lydie Dattas décide, s’y jetant à corps perdu, au risque de la mélancolie, le supplément de la condition féminine apparaissant ici sous la forme d’un défaut, car échappant au reflet dans le miroir. Mais le phallique qu’elle soutiendrait ainsi aurait du mal à résister, du moins à ne pas se trouver entamé par l’ombre portée. Si l’on entend l’ombre comme une métaphore de l’inconscient, de ce qu’il recèle, la poétesse, femme dans sa fonction langagière qui, à son corps défendant, défie l’ordre en place, propage de cet ombre une langue, une corrosion qui ne laissera pas indemne ce même ordre, sa beauté, son luxe, son calme ni sa volupté. L’ombre portée par ce discours Autre ne laisse pas indemne. Il y est question d’une voix sombrée qui laisse aveugle. Cette chute du regard, du scopique, au profit de la voix, de l’invoquant, ne laisse pas de rappeler une visée de l’analyse.

Lydie Dattas en arrive à l’affirmation nécessaire de l’éternité de la femme, en tant qu’elle se distingue de l’ordre dominant, cette vérité ne se prête pas à la répétition, elle ne se profère que dans une singularité radicale, une temporalité sans lendemain, et une solitude certaine. Cette singularité est d’ailleurs privée d’image, puisqu’à l’instar du réel, elle se traduit par une tache aveugle échappant donc à la représentation commune.

Il y a dans ces pages comme une valse d’une femme avec la mélancolie, sans laquelle le phallique n’aurait pas cours. Elles marquent sans doute pour l’auteure un passage vers un autre mode d’écriture, dont attesteront, sur deux versants très différents, le Carnet d’une Allumeuse, et La Blonde. Les Icônes Barbares de Pierre Soulages.

La Blonde

La lumière est présente sur un mode majeur dans les écrits de Dattas, au départ avec les couleurs naïves du livre des anges, puis la lumière vient sans autre accroche que sa présence ou son absence, dans pratiquement toutes ses œuvres. La lumière se présente en objet évanescent, insaisissable et cause de tout relief… La Blonde, Les icônes barbares de Pierre Soulages, arrivent en interprétation des premiers textes. A l’instar de la nuit spirituelle de la poétesse : ces géants bitumés naissent d’une illumination négative30. L’outrenoir de la peinture de Pierre Soulages rappelle que le divin n’est autre que notre pénombre intérieure31. Avec la Blonde, Lydie Dattas met en œuvre un iconoclasme contemporain et acide. Elle attaque à découvert l’empire des images. En compagnie des tableaux de Soulages, barbares, Comme saint Attila bardé de latin et de grec épargnant christiquement Constantinople, les Barbares sont les vrais civilisés. Opposant à l’idolâtrie des écrans le solitaire outrenoir, ils sacralisent les ténèbres. 32 Ces variations disent la proximité, consubstantialité de la mort, de la lettre et du réel relevée par les oxymores picturaux33 et, choyant la boue des fossés, le Barbare n’emporte que ses lueurs païennes, mais ce blasphème fonde un ordre nouveau : le fourmillement outrenoir répond au grouillement vermineux de la mort quand l’Art est cette fausse porte peinte au fond des caveaux34. S’accentue encore ce mouvement de fermeture nocturne qui ouvre l’intériorité à son au-delà : Quand le musée de l’Ermitage reçoit les dépouilles outrenoires, les convoyeurs sont les premiers témoins du miracle : à leur ouverture, chaque caisse a le rayonnement pascal d’un tombeau vide. (…) à la fermeture du musée, après avoir repris son manteau au vestiaire, sur le pavé mouillé du trottoir, le dernier visiteur découvre la couleur alezane de la nuit. C’est alors que les portraits négatifs du dieu l’éblouissent par leur ressemblance crachée avec son gouffre intérieur. 35

Tribu barbare, horde, troupeau… les tableaux répandent l’incendie, qui brûle, illumine, qui commotionne, manifestation du réel, impossible à nommer, à nommer : Ces buissons ardents brûlant sans se consumer sont le réel absolu (…). Comme vers Dieu s’élèvent les fumées des différents cultes, sur la tourbe des toiles volette la vérité éphémère. Sur les murs où se multiplient les accidents vasculaires du noir, la Blonde écrit les définitions contradictoires du sans-nom. 36 Le visage divin, quasi jamais nommé directement car participant de l’innommable divin, se trouve décliné en outrenoir d’une innommable intériorité : Non plus le visage figé d’un dieu immuable mais la fuyante série de nos abîmes intérieurs. 37 Série picturale, série de phonèmes conducteurs de courant poétique, les sillons taurins transmettent leurs clartés de phosphore. Rien que le nom imprononçable écrit par Dieu lui-même avec son ongle crasseux. 38

L’outrenoir est assimilé à une écriture, la seule à même de transmettre le réel du divin. Le geste du peintre a un effet d’ouverture pour lui vertigineux, comparable à ce qui traverse l’écrivain ou l’analysant dans leur acte puisque chaque fois qu’il peint, il détruit son propre sol et tombe à une profondeur plus grande. Fouillant la terre d’un œil indistinct du soleil, il en explore les veines de lave. Ennoblissant la nuit d’un orangé de mars, il goûte aux profondeurs du monde et donne aux gouffres intimes des rougeurs de volcans. Conduit par la déesse chtonienne, il descend les degrés basaltiques pour se trouver en se perdant.39

Ainsi, faisant taire tout savoir positif, les chefs-d’œuvre nocturnes repoussent chaque analyse d’une main ferrée d’argent40. S’établit un rapport au savoir qui exclut la preuve, laquelle s’avère dévastatrice pour la vérité. La peinture comme la poésie fabrique un miroir dont le reflet ne rend pas exactement ce que le narcissisme attend, provocant incendie ou déchirure dans l’image pour montrer ce qui précisément n’a pas d’image, le réel. Et semblable à un traité sur les miroirs ardents, l’outrenoir multiplie les pensées du sans-nom41. Sous la forme de l’abject, le réel est saisi par le regard du peintre, qui, quand il referme l’envergure brune de ses ailes, (…) tient entre ses serres la charogne du beau42. Reflet de l’abjection qui réapparaît régulièrement et notamment dans le miroir, comme une hallucination, un Horla quand le visage carbonisé de poils d’une célèbre femme à barbe me renvoya ma propre image. Ses yeux bavaient du feu, bravant les voyeurs comme ceux d’une sainte ou d’une putain.43

Sur le Carnet d’une allumeuse

Après la langue noire de la Nuit Spirituelle et la peinture noire de Soulages, après la fraîcheur sans chair des anges de la langue, le carnet d’une allumeuse passe à la chair fraîche des débuts, qui extrait le sujet des limbes angéliques et de la nuit infernale pour l’habiller de celle du linge et des langes rougis, puberté féminine et enfantement, qu’une septuagénaire retrouve dans son écriture. Son écriture apparemment différente des précédents recueils, se révèle sertie de phrases courtes, alexandrins exacts et clandestins, formules aphoristiques, riches en oxymores. Notre initiatrice s’attache à s’incarner dans les mots, retrouver la chair de l’adolescente qui survit en elle pour répondre cette fois à un poète misogyne, mais mort, Rimbaud, et s’affranchir de l’écriture adolescente qui la hante. Cette réponse ne s’écrit pas dans le noir de la Nuit sans fin, mais dans le rouge obscur de ce qui ne voit jamais le jour du regard public, celui des règles, et qu’elle veut rendre visible. Jouant de ce thème, et de son contrepoint avec Rimbaud, elle dit d’emblée le prophète avait lâché l’écriture pour le rivage de la mer Rouge. Moi, j’ai échangé le paradis des mères contre le verbe qui rend fou44.

Chaque texte s’éprouve comme une trace du saignement périodique qui marque l’entrée dans la vie de femme et ne cesse de la ponctuer jusqu’à sa maturité. Sur ces pas d’adolescente, elle retrouve les traces de l’initiation au désir, à l’amour et à la poésie, dont elle rétablit la déchirure multiple. Pour commencer, sa décision de s’éloigner par les allées de buis fleuri, tournant le dos à la vieille comédie du printemps, celle du mariage. Mais ce chemin écarté, solitaire, lui permet du même trait, bien des années plus tard, et par la vertu du verbe poétique, la résurrection de son adolescence et l’ouverture de ce savoir sur la nuit du féminin puisque, nous dit-elle : Des roses rouges poussent à l’intérieur de mon crâne. Crevant la boue de la mémoire, les souvenirs reviennent45.

Mais ce retour signe un passage nombreux : Hier tout m’humiliait, hormis la couleur du soleil. Aujourd’hui je glorifie cette écriture entre vos cuisses analphabètes, ce caillot rouge ponctuant vos phrases sur le tissu de coton blanc ! c’est par la chair transfigurée de la maternité que vous atteignez au sublime. 46

Elle est très tôt tourmentée par le « je-ne-sais-quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue » 47 et qu’elle commence par placer du côté de la mort, mais dont on perçoit vite qu’il s’agit du statut du corps de la femme, son lien au regard, celui qu’elle jette sur l’homme, et qui le rend amoureux, celui, prédateur, qu’elle essuie de l’homme désirant, regard qu’il lui arrive de nommer Viol Blanc48. L’effraction du sexuel s’étale dans son écriture. Ce qui ne laisse de poser la question de savoir si, ce qui est attribué au viol, à l’attouchement abject, si ce traumatique-là n’est pas traumatique en tant qu’après-coup, inscription de l’effraction pubertaire du corps et des attributs sexuels secondaires et attribuable dans son écriture à la convoitise du regard. A sa façon, elle décrit la douleur de l’impossible rencontre, elle en tire le parti de s’abîmer dans la quête poétique de ce qui peut la dire, plutôt que de s’en divertir dans les jeux de la séduction. A la double aliénation, celle de maîtriser le maître, celle de se trouver l’objet de son désir, la poétesse invite les femmes à échapper, mais c’est une invitation qui mène à la nuit du féminin, loin du mimétisme viril, masculinisme sournois qui affecte le féminisme contemporain. Ainsi, Je ne voulais pas nier ma féminité comme font les modernes, mais éclairer ma nuit sans la détruire49.

Cette nuit du féminin trouve son lit dans la couleur sang, dont les nominations, variations métaphoriques, disent la richesse d’un rapport à la matérialité du corps qu’une femme ne partage pas avec les hommes, et qui signe l’effraction d’un réel indicible, de connivence avec le divin, qu’elle représente par le saignement menstruel. Dieu écrit aux filles à l’encre rouge. L’initiation gluante les saisissait n’importe où. La prophétie était ce sang qu’étanchait Un doigt de coton blanc50. Le retour des anges rouge signe, lui, l’absence de grossesse, et desserre l’étau qui étranglait la femme qui veut être libre du boulet de chair d’un enfant51.

Cette effraction du corps, non universelle, et sans filtre, Lydie Dattas la transmet par une continuité singulière et permanente entre le métal d’une réalité blafarde, triviale, parfois violente et obscène, ou encore enjouée, continuité avec sa torsion métaphorique complète. L’effraction du corps, différence des sexes est une version de ce qui échappe à l’universel, celui du symbolique. D’être exclue de cet universel dispose une femme à témoigner d’une rencontre avec la singularité radicale du réel, mais une seule s’en inquiète, à se défaire des semblants, et en semble perdre toute appartenance au genre féminin : Un peuple de mystiques- une seule à le savoir ! 52

Lydie Dattas démasque, radicalement ignoré sous le maquillage du jeu de séduction et ses rites qui n’ignorent rien du tragique, qui en portent l’essence, l’attente des hommes envers une jeune fille : Plus qu’une faveur sexuelle, c’est de leur prouver Dieu que les hommes lui demandent. 53

La puissance de la convoitise charnelle mesure la méconnaissance de l’élan mystique, et se mesure au tragique de sa chute : Le sublime arrachement à la matière qui s’était produit pour les hommes n’avait pas eu lieu pour les femmes. Une contradiction douloureuse, encrée de narcissisme et distincte de du désir de retrouver la chose perdue au profit de ce sublime arrachement, affecte la femme, c’est La tragédie d’être un appât, rien ne l’égale, sinon de ne plus l’être. Ah, le dernier poème écarlate sur la trame de coton blanc ! 54

A une écriture du réel, celle des menstrues, vient répondre une autre écriture, celle du khôl menteur, puis une troisième qui est celle de la poésie qui montre. De la première celle des règles, à la deuxième, celle du khôl s’opère une forme de refoulement, au contraire, la troisième, la poésie, dénude. Et de la deuxième à la troisième écriture, du khôl à la poésie, s’opère un renoncement à être poème, pour l’écrire.

Par-delà l’arrachement viril de l’écriture, par-delà la caducité de l’âge, autre arrachement, la poétesse dira pour finir son texte je suis le sang écrit des femmes. Ces femmes ne sont pas intégralement coupées de la matière par le refoulement conséquent à ladite castration freudienne, commune à tous, puisque symbolique et langagière. Elles peuvent faire le choix d’ignorer cette différence, se faire intégralement objet, en devenir interchangeables, ou investir encore les objets de culture, diplômes… reste pour fendre la chappe de béton de l’universel, la poésie, celle du soleil couchant

vertige bel érudit aux cheveux mauves Bel immortel venin du ciel
Au soleil cru nourri de pierres
tournent à fond de train Les navires du couchant
Horloges des naufrages

Horloges de l’aventure poétique, qui résonnent avec la psychanalyse dans sa façon de solliciter l’arithmétique de l’association libre et l’attente de ce qu’elle produit :

J’attends la gamme ébréchée du hasard55

Pour conclure

La haine finit par donner corps au sujet, haine de soi du narcissisme blessé, haine de Genet, celle du barbare, celle de l’amoureux indélicat, haine latente du Livre des Anges, comme en attente de son expression et des contrepoints qu’elle fait danser: la question sexuelle absente explicitement, mais de part en part présente par l’impossible à écrire, Le Livre des Anges témoigne d’une traversée de la mélancolie et du narcissisme par le dédoublement puis son dépassement, marqué d’une jouissance du manque dans l’Autre. L’écriture en témoigne autant qu’elle fabrique cette jouissance de l’invisible. Part féminine qui n’a que faire du masculin, cette part prend corps dans la haine. La haine opère comme la traduction ou comme la science.

Du fruit, la lame sépare la peau de sa chair, et sa chair du noyau, ainsi en est-il de la haine traductrice qui sépare la logique de la musique. L’une et l’autre sont transmissibles d’une culture à l’autre, mais leur alliage qui est unique et propre à chaque langue est forgé dans les hauts fourneaux de la poésie. La traduction permet de le constater. A l’instar du discours scientifique, la traduction permet aussi de constater que le signifiant n’a pas de rapport avec le signifié- même arbitraire, absence de rapport qui résonne avec l’impossible écriture du rapport sexuel, drôle de traduction d’un rapport impossible.

S’il est beaucoup question de genre aujourd’hui et de changement de genre, le passage de la narration romanesque à la poésie marque indéniablement un changement de genre, celui-là littéraire qui, si l’on en croit Lydie Dattas, vaut toutes les conquêtes érotiques et tous les gains de jouissance que nous promet la modernité. Ce changement déplace l’enjeu de la jouissance phallique vers le désir, puis du désir vers la jouissance dite féminine, cette jouissance qui se passe de l’objet, pour mieux le produire.

Ce changement de genre littéraire pourrait lui-même correspondre au changement de discours opéré par l’analyse et à ses effets. Les fragments d’un recueil poétique donnent une version possible de ce que deviennent les séances dans une cure où le dire s’affranchit du fil à tenir et se transforme en art du bref, éclair poétique… ou witz, mais où résonnent d’un fragment à l’autre les éclats nouveaux de la création poétique et la continuité d’un style radicalement singulier.

L’acte d’écrire, comme l’acte analytique, transforment leur auteur, pour mettre le sujet en résonance avec

Cette part dite féminine à défaut d’être reconnue, la quitter, la retrouver :

J’entrai en poésie comme on passe une frontière sans savoir qu’on ne reverra pas son pays. Des yeux noirs me poussèrent comme on dit que des seins poussent aux filles. Enjambant ma féminité comme un obstacle léger, avec pour seul fond de teint le poudrier de la lune, je m’essayais à ce saut de l’ange que toute femme doit effectuer pour écrire. (…) comme une fille de l’époque abbasside brodant sur sa tunique un proverbe, je notais sur ma manche des vers désespérés d’être mauvais, tandis que sur mes pansements hygiéniques s’écrivaient les plus beaux poèmes.56

Nizar Hatem, Grenoble, le 25/03/2023


1 Saint-John Perse, Amers, pp168-169 nrf poésie/gallimard (1957/1961/1963, 1970/2021)
2 Le Livre Des Anges (LLDA) P165
3 LLDA P86
4 LLDA P98
5 Cf les séminaires de Lacan (l’Angoisse P25 version valas ) Le signifiant sans doute révèle le sujet, mais en effaçant sa trace
6 LLDA P99
7 LLDA P100
8 P25 LLDA
9 Préface de Jean Grosjean LLDA P17
10 P23 LLDA
11 P23
12 P 131 LLDA
13 La Foudre P111
14 Actes des Apôtres 16.14 : : « Il y avait là une femme nommée Lydie, marchande de pourpre, de la ville de Thyatire, adoratrice de Dieu. Elle écoutait, et le Seigneur lui a ouvert le cœur pour qu’elle s’attache à ce que disait Paul. »
15 LLDA P151
16 LLDA P116
17 Hَ allaj 45َ P83
أنا أهوى َو َمن أهوى َمن أنا«
نح 9ن روحا ,ن ح َلنا َب َدنا
Je suis devenu Celui que j’aime et Celui que j’aime est moi
Nous sommes deux esprits dans un seul corps. »
18 LLDA P135
19 LLDA P26
20 LLDA P77
21 LLDA 39
22 LLDA P106
23 P189 LLDA
24 LLDA P190
25 LLDA P193
26 P175 LLDA
27 P175 LLDA
28 P176 LLDA
29 P180 LLDA
30 LB P16
31 La Blonde p26
32 LB P27
33 LA BLONDE P13
34 LB P28
35 LB P91
36 LB P55
37 LB PP21-22
38 LB P35
39 LB P35
40 LB 37
41 LB P40
42 LB P65
43 La foudre p110
44 P207 LLDA
45 P212 LLDA
46 P213 LLDA
47 P206 LLDA
48 P215 LLDA
49 P227 LLDA
50 P209-210 LLDA
51 P243 LLDA
52 P213 LLDA
53 P215 LLDA
54 P259 LLDA
55 P233 LLDA
56 La Foudre p85

Hainamoration de la poésie

La poésie ne m’est guère familière. Je me suis pourtant retrouvé à participer à un cartel traitant de la poésie, de la psychanalyse et du réel, dans l’attente que quelque chose s’ouvre peut-être, du fait des transferts de travail entre collègues.

C’est ainsi que j’ai découvert des poèmes proposés par les autres membres du cartel, qui ont tenté de me faire passer quelque chose de leur amour de la poésie. J’ai vite reconnu que l’allégorie, la métaphore, l’exaltation du beau m’incitaient plutôt à ricaner parfois. Position défensive sans doute, mais pas seulement. « Je m’approche de la poésie : mais pour lui manquer »1 comme l’a écrit Georges Bataille.

En effet, c’est à la lecture du livre La haine de la poésie de Bataille, que j’ai retrouvé ce qui m’arrêtait parfois et m’a permis de préciser ce qui pouvait faire malgré tout ouverture : l’hainamoration2. « L’éclat de la poésie se révèle hors des beaux moments qu’elle atteint : comparée à l’échec de la poésie, la poésie rampe »… « La poésie qui ne s’élève pas au non- sens de la poésie n’est que le vide de la poésie, que la belle poésie » (p. 54). Certes, « Sans l’exubérance de l’évocation, l’expérience serait raisonnable. Elle commence à partir de ma folie, si l’impuissance de l’évocation m’écœure » (p.56).

Dans sa contestation d’une certaine poésie, Bataille écrit aussi que « L’objet de mon désir était en premier lieu l’illusion et ne peut être qu’en second lieu le vide de la désillusion. » (p.57). La haine de la poésie aurait alors comme effet de barrer ce qui serait parfois si doucereux, allégorique et imaginaire, qu’il en recouvrirait le réel. L’illusion et l’exaltation peuvent en effet tenter de rencontrer cet Autre absolu, cet Être où la complétude et l’harmonie seraient idéalement atteintes. C’est un mouvement fréquent chez les poètes, mais pas seulement. Cette passion de l’Être qu’est l’amour se retrouve et dans la poésie et dans la cure. Le défaut de l’amour, de la poésie ou de l’analyse à faire du Un, de l’Autre non barré ou de l’Être se révèle immanquablement.

Quand ce défaut dans l’Autre est enfin reconnu, une autre poésie, un autre moment de la cure, un autre rapport au réel est alors possible. Dépasser la logique formelle, aller jusqu’au bout du possible en brusquant le langage et rencontrer ce qui ne se comble pas : le vrai trou dirait Lacan, celui où il loge ces vérités indomptables, le fait qu’il n’y a pas l’objet qui complèterait le manque, pas d’Autre de l’Autre, pas de rapport sexuel dit-il encore.

Se tenir au bord de cette béance, sans disparaître complètement et éprouver le vertige de ces éclats de réel. L’Être étant l’échec de la pensée du non-être, la poésie comme l’analyse permet de rencontrer ce manque-à-être, hors-sens, à condition de supporter sans trop d’affolement ce « savoir emmerdant » qu’est l’inconscient, l’ivresse vertigineuse d’un poème, où s’entend parfois, dans un dire, un bout de réel et des effets de vérité sur celui qui le lit ou l’entend. Comme disait l’autre, dire reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend.

Brusquer, tordre le langage, provoquer par un trope l’équivoque et le trouble, l’inattendu et l’inentendu. Ainsi, l’épigraphe de La haine de la poésie : « Durant cette agonie, l’âme est inondée d’inexprimables délices » selon Sainte Thérèse d’Avila. Ou encore Le bateau ivre d’Arthur Rimbaud :

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; »

Sans hainamoration, pas de cure analytique, sans hainamoration pas de poésie !

  1. Georges Bataille, La haine de la poésie, Éditions de Minuit, 1947, p.52 ↩︎
  2. Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX : Encore, Seuil, 1975. « La vraie amour débouche sur la haine » p.133. L’hainamoration n’est pas la simple ambivalence amour-haine, c’est une manière de les inscrire par ce néologisme sur un anneau de Möbus. ↩︎