A propos de l’essai : Mon vrai nom était Elisabeth, d’Adèle Yon.
Ce texte contient un résumé du livre, pour ceux qui n’ont pas le temps de lire, mais à savoir pour ceux qui veulent lire sans que soit révéler l’intrigue. J’ai appris qu’on disait divulgâcher.
Introduction :
La trentaine, alors qu’elle est doctorante et prépare une thèse sur le cinéma russe, Adèle Yon, l’autrice, entame en parallèle des recherches, se révélant plus urgentes pour elle, sur l’histoire de Betsy/Elisabeth, son arrière-grand-mère paternelle. Elle va d’ailleurs changer le sujet de sa thèse qui portera désormais sur les doubles fantômes. Son récit est parfois difficile à suivre, dans la confusion des dialogues sans prénoms, dans la profusion des témoignages, dans les différents niveaux de généalogie où elle se situe, principalement par rapport à elle, et parfois par rapport à son père, ce qui est confusant ; mais le sujet est passionnant.
C’est le suicide programmé et prémédité de son grand-oncle, Jean-Louis, fils de son arrière-grand-mère, Elisabeth, inventeur du minitel rose, qui la lance dans une enquête sur le destin tragique de sa famille. Jean-Louis représente la génération qui porte le poids du passé familial, du silence. Il le dévoile à travers sa mort et les traces qu’il laisse, notamment un portrait de sa mère, Betsy.
Jean-louis, dans un geste ultime, s’est fracassé le crâne en sautant dans le vide. Sans le savoir encore, ce geste amorce la plongée dans les secrets familiaux.
Rapidement, Adèle Yon doit dépasser le fait que, pour la plupart des membres de sa famille, « le passé, c’est le passé, qu’il n’y a rien à découvrir ou à expliquer ». La honte, la peur, la crainte de la transmission génétique les mure dans un silence opaque.
La question qu’elle pose sans cesse à sa grand-mère est : Qu’est-ce qu’elle avait ta mère ? Son grand-père dit très vite dans le début de son récit, à propos de sa belle-mère Betsy, que le silence a une raison d’être :
« Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Il vaut mieux laisser le passé là où il est, quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l’oublie ». Cela fait trou dans la mémoire.
Son grand-père annonce également que tous savaient que Betsy était schizophrène, lui-même, sa femme et les frères et sœurs de Betsy, mais ils sont restés silencieux sur son destin. Très vite, l’autrice nomme alors la seule vraie question qui la hante : » suis-je folle moi-aussi ? »
1/ Maman, c’était un « non-sujet ». Tentative de reconstruction d’un récit.
L’arrière-grand-mère de l’autrice, Elisabeth, était marié à André, un polytechnicien, né d’une famille aisée, qui l’a épousée alors qu’elle était déjà malade. Il ne vivait pas avec elle. Élisabeth était mère de six enfants, dont Louise, la grand-mère de l’autrice, qui lui montre des albums photos :
« Six enfants en maillot de bain entassés dans un trou de sable ou posant sur le perron d’une maison. » Le signifiant trou es présent régulièrement dans le récit, du trou de sable aux trous de mémoire, signifiants du réel d’Elisabeth et de ce qu’elle a subi. Mais nous y reviendrons.
Peu à peu, l’autrice interroge les membres de sa famille, plutôt bourgeoise, toutes générations confondues, se faisant passeuse de mots et d’histoires, malgré l’injonction à se taire.
« Toutes les femmes de la famille, entre 25 et 30 ans, ont posé des questions sur Betsy », dit la dernière fille, évoquant une période de construction, de désir d’enfant, avec ce besoin de comprendre ses origines.
À chaque génération, l’autrice découvre que les filles dans cette famille héritent de la phobie de la drogue, car « leur cerveau ne pourrait sans doute pas le supporter ». Les femmes ont toutes des angoisses au même âge et la parole magique « ce n’est pas grave » doit les sauver. D’autres ressentent des blocages car l’angoisse d’avoir un enfant avec l’histoire qui est la leur, est là en toile de fond.
Adèle Yon écrit qu’elle est à un moment de sa vie où elle bascule dans le vide et se laisse malmener par un homme. Elle ne peut surmonter cette question lancinante : « Est-ce que je suis folle moi aussi ? » Sa peur d’être folle rejoint celle de se faire confiance, de se fier à ses jugements, alors que toute la famille l’enjoint à stopper ses recherches dangereuses. Lui revient un souvenir de ses 17 ans. Un été, elle commet l’acte d’apporter de l’herbe dans une soirée avec ses cousines, provocation face aux injonctions et interdits se mêlent à sa quête de sens, de paroles. Les grands-parents la préviennent qu’il y a des antécédents de maladie mentale, et qu’elle doit être plus vigilante que les autres, car le risque est pour elle, réel. La génétique se mêle à sa peur, elle a des sensations de sortir de son corps. Elle est alors avec un homme qui va devenir psychiatre.
La fille aînée d’Elisabeth dit qu’elle ne sait rien, qu’elle s’est absentée deux ans, et ne se souvient pas de s’être posée des questions. « C’était comme ça. Je ne sais pas broder, je n’enjolive pas, je suis factuelle, je ne peux pas dire plus que ce que j’́estime être la vérité, ma vérité ».
Son propre père, qui s’appelle Jean-Louis, se souvient de sa grand-mère alors qu’il était adolescent, elle s’était mise à hurler qu’un petit-fils la regardait nue à travers le mur, qui aura un semblant d’explication peu exploité dans le récit.
. Il évoque les sorties inattendues, les folies attendrissantes de Betsy, une femme qu’il dit drôle, touchante, au visage doux et calme, une femme très élégante, sportive, qui aimait nager.
« Elle avait des marques de chaque côté du crâne, des zones d’ombre. Des trous plutôt. Cela lui donnait un air étrange ». Dit un des oncles de l’autrice. Il y a des trous dans l’histoire aussi, et ce signifiant circule.
Personne n’a rien à dire, sur l’indicible, sur l’innommable. Adèle Yon continue de chercher, elle qui a toujours dormi dans la chambre jaune de la maison familiale, la pièce des archives. Elle recueille tout ce qu’elle peut : paroles rapportées, bribes de paroles et de non-dits, silences, correspondances entre Betsy et André quand ils sont fiancés et éloignés l’un de l’autre, papiers de famille, discours de mariage, d’enterrement, albums de photographies. Enfin, dossiers médicaux, certificats d’internement, registres spécifiques des archives, et plus tard dans le récit, les livres de la loi. L’autre versant est celui du roman familial, du mythe, des interprétations, des inventions.
Adèle Yon accède à un moment du récit au dossier médical et trouve ces informations :
Nature de l’affection :
Schizophrène : Le mot est barré.
Suite : internée en juillet 1951
Placement libre devient internement, placement sous contrainte.
Elle a donc passé 17 ans à l’asile.
On apprend que Betsy a été la première femme, drôle de titre, à être lobotomisée en France.
Elle découvre dans cette famille que les adultes ont instauré le silence comme règle absolue, protection, mais la digue lâche, les enfants parlent entre eux, Betsy alimente leur imaginaire, devient un objet de curiosité, de génération en génération.
L’un d’eux prend des photos d’elle pendant dix étés ! Un oncle d’Adèle Yon. Donc un petit-fils. Le fameux petit-fils, sans doute, dont Elisabeth disait qu’il la regardait nue à travers le mur ?
« On veut tous savoir ! L’histoire nous appartient à tous ». Dit une cousine.
A l’opposé, sa tante ne veut rien savoir. « Rien ne me dérange, rien ne m’intéresse. Tu lui rends hommage, c’est bien ».
Plus tard, elle apprend qu’on se dit fragiles dans cette famille. Mais ils sont tous dans l’injonction inconsciente d’avoir une vie normale dans le déni des névroses, parce que derrière le psychisme, peut se cacher pire.
Adèle Yon rencontre enfin un grand oncle qui a 89 ans, il est tout ce qu’il reste de la mémoire vive de cette famille. Le souvenir de cette parole de Betsy lui est restée :
« Je sens que je deviens folle, mais je ne peux rien faire ». Elle écrit aussi qu’elle se sait intuitive et psychologue. « Je suis en parfaite santé mentale ».
Le frère de Betsy explique qu’on avait un tempérament fragile dans cette famille. Et que c’est sans doute une conséquence de mariages entre cousins, un autre non-dit.
« Dans cette famille, il y a une capacité d’oubli qui est totalement exceptionnel. D’ailleurs, moi, j’oublie tout. La folie est du côté des freudiens. »
Une cousine de sa génération, qui est psychothérapeute, se préoccupe comme elle de leur généalogie et travaille sur le trauma. Afin de couper le fil de la transmission, comme elle s’emploie à le dire.
La réponse est chercher du côté d’une kinésiologue qui travaille sur les mémoires du corps, encore une histoire sans paroles.
La réponse est dans le silence et la suggestion.
La kinésiologue nettoie la lignée maternelle toxique, ne lui en dit rien, mais elle ne veut de toute façon rien en savoir. Elle n’entend pas ce qui fait symptôme dans sa pratique. Elle coupe imaginairement sans coupure signifiante.
« Je ne crois pas qu’il y ait besoin de dire pour guérir », reprend indirectement la formulation « parler, c’est mal » du grand-père de l’autrice, fils de Betsy.
Sous le prétexte de faire place au silence, au secret, des thérapeutes construisent leur pratique non pas dans le respect du secret, mais dans son maintien coûte que coûte, dans un déni de l’existence de l’inconscient, qui n’est d’ailleurs jamais nommé dans le texte.
C’est à ce moment du récit qu’Adèle parle subrepticement d’elle en évoquant le fait qu’elle est un bébé éprouvette.
À travers ce signifiant, lui vient un questionnement et une image, un fantasme d’une grand-mère, d’une femme qui s’accouple sans désir, et enfante sans pouvoir s’occuper de ses enfants. Elle évoque avec sa cousine ce souvenir construit, qui « ne devait pas venir de nulle part ».
Le poids du secret se répète de génération en génération : une autre arrière- petite-fille dit :
« En allant forcer la parole, on risque de détruire plus que de soigner. » Parler est systématiquement associé à forcer la parole, faire parler, comme on le ferait dans un interrogatoire policier.
L’autrice a beau lui expliqué que le symptôme de la famille est l’injonction au silence : « « Il ne faut surtout pas parler. » La répétition est implacable.
Elle tente de lui faire entendre le contre-sens, que respecter le silence n’est pas l’injonction à ne pas parler. Entre forcer à parler ou dire qu’il ne faut surtout pas parler, il y a un gouffre, un trou ! Quant à faire de la psychanalyse, surtout pas !
La cousine veut que sa tâche consiste à réparer, terme énigmatique : suturer les failles dans le discours, boucher les trous ? Quitte à ce que cela passe par de la suggestion.
« On ne va pas déterrer des choses qui vont prendre une importance qui ne devrait pas être. On se construit autour de ce qui nous reste. De nos sensations ».
Sa cousine continue ainsi de la prévenir que ce qu’elle fait est dangereux.
« Chercher, c’est se masturber ! L’intellectualisation et l’interprétation sont opposées au ressenti ».
Cela produit des récits qui seraient de faux récits. La suggestion est, par exemple, d’aller voir aujourd’hui des hypnotiseurs, des magnétiseurs qui arrêtent la toxicité des lignées précédentes, coupe le mal, par de simples tours de passe-passe et une pensée magique. Sa cousine n’entend pas qu’elle est dans une forme d’injonction à ne pas parler elle aussi.
L’autrice lui explique que c’est exactement l’inverse. Elle tente de développer l’idée que lorsqu’on sait, c’est justement à ce moment qu’on lâche, et qu’on s’ancre dans le présent, qu’on quitte les histoires pour être dans l’action.
« Un moment on sait quand on est à la juste place ».
Une fille cadette chez qui le symptôme s’est traduit différemment mange les mots, des mots en mille feuilles, dans l’excitation de dire, et elle parle du suicide de Jean-Louis, qui est plutôt évincé dans le récit.
2/ Les archives et un moment sombre de l’histoire de la psychiatrie
Adèle Yon entreprend à ce moment du récit des recherches sur la lobotomie et la psychiatrie des années 50. Le récit entremêle dès lors la vie d’Elisabeth et l’histoire des asiles.
La lobotomie dans les années 50 est la chirurgie magique, qui guérit les mots de l’âme, séduit un public en quête de potions magiques, de remèdes miracles, même s’il s’agit d’un « pic à glace » ! L’opération consiste à détruire totalement ou partiellement la substance blanche des lobes frontaux qui les connectent au reste du cerveau. Après les essais du psychiatre suisse Gottlieb Burckhardt sur plusieurs patients de l’asile qu’il dirigeait à la fin du 19e siècle, la neurochirurgie émerge véritablement en 1935 avec Egas Moniz. Le médecin se verra décerner le prix Nobel de médecine en 1949. Moniz finira en fauteuil roulant, après une agression par un patient schizophrène, dit la narratrice.
La technique est barbare et pourtant simple. A l’aide d’un « pic à glace », on va perforer le toit de l’orbite et sectionner la base des lobes frontaux.
La lobotomie était itinérante, spectaculaire, sa réalisation en ambulatoire fascine les foules curieuses. Les psychiatres américains sillonnent les États-Unis à bord de leur lobotomobile. Comme les arracheurs de dents dans Lucky Luke. [1]
.
Walters Freeman et Marcel David en Europe ont le même mode opératoire de serial-lobotomiseurs. La dernière personne à être lobotomisée fut Helen Mortensen, en 1967, par Freeman, à Berkeley. Ce n’était pas sa première lobotomie. Elle meurt d’une hémorragie cérébrale lors de cette dernière opération.
Dans ses recherches, l’autrice découvre que la psychochirurgie au pic à glace ne traitait pas la cause, mais visait des conséquences pratiques : en émoussant les affects, doux euphémisme, la patiente n’a plus de moyens pour troubler l’ordre social, plus de comportements inadaptés. Ce sont des opérations expérimentales, les motivations sont troubles, souvent pour répondre à des demandes familiales floues. Le consentement n’existe pas.
Durant 50 ans, 84 % des lobotomies furent réalisées sur des femmes, en France, Belgique et Suisse.[2]
3/ Le cerveau de Betsy
Peu à peu, l’histoire d’Elisabeth se reconstruit comme un puzzle, au fil des recherches de son arrière-petite-fille. Betsy redevient peu à peu Elisabeth
Elle a été internée dans les années 1950 et est sorti en 1967, plus de 17 ans après son internement. Elle a subi les traitements psychiatriques brutaux de l’époque : électrochocs, cure de Sakel, comas hypoglycémiques répétés, jusqu’à trois par semaine, plus de 40 à 80 en tout, lobotomies et internements non consentis à Fleury-les-Aubrais.
L’autrice fait des recherches sur la lobotomie de son arrière-grand-mère en 1950, ainsi que sur les cures de Sakel que cette dernière a subi à Ville Evrard, Neuilly sur Marne. (Camille Claudel et Antonin Artaud y étaient internés)
Elle est tenace malgré les refus et découvre, dans une thèse, qu’on a proposé l’opération de lobotomie sans garantis de résultats, sans demander son avis à la patiente lucide et refusant l’intervention. C’est enfin dans un des livres de loi qu’elle découvre qu’Elisabeth a été internée à 34 ans, presque son âge au moment où elle écrit ce livre, coïncidence inconsciente.
Elle va trouver le certificat d’hospitalisation qui énonce les raisons de l’internement :
« Troubles du comportements, attitudes inadaptées, autoritarisme morbide, incapacité à la vie sociale normale, intolérance aux contraintes. »
Un tel certificat si peu circonstancié, impliquerait aujourd’hui la sortie immédiate du patient ou un procès contre le médecin. Il est insuffisant pour interner une personne contre son gré.
Elle découvre aussi un diagnostic de psychose puerpérale, qui n’est pas creusé, seul signifiant qui me vient, car Elisabeth a eu tout de même 6 grossesses.
Le suicide de Jean-Louis, comme son isolement social, ou la maladie d’une cousine, n’est pas plus très exploré. La piste génétique reste pourtant possible et ouverte. L’épisode d’Elisabeth mettant feu à la maison ou « oubliant le fer à repasser sur sa robe de marié » n’est pas exploré non plus, ou vu comme une rébellion d’une femme contre l’ordre établi, conclusion un peu hâtive.
Conclusion :
Albert Maître s’interrogeait dans un texte récent sur « ce qui fait acte dans un roman ou tout autre écrit. Acte à entendre au sens d’un déplacement permettant une levée ou une modification de la répétition ». L’écrit remet en cause les évidences, questionne les certitudes.
Dans cet essai, je trouve une forme de tentative qui réussit autant qu’elle échoue.
L’autrice réussit à lever un peu le voile du silence dans cette famille murée dans les non-dits, à se persuader que son arrière-grand-mère n’a été qu’une victime de la psychiatrie asilaire, de la violence envers les patients, une vérité terrible, qui ne dit pas tout, reste inévitablement trouée. Elle réussit à « se prouver » sans le démontrer que cette dernière n’était pas schizophrène, donc que les femmes de cette famille ne sont pas en danger. Mais elle échoue à nous en persuader par des preuves cliniques. Rien ne dit vraiment qu’Elisabeth l’est, rien ne dit qu’elle ne l’est pas. Toute la phase de recherche est fort intéressante, interroge, là où toute la fin romancée du texte referme trop vite l’histoire pourtant, qui aurait mérité d’ouvrir à des questions personnelles plutôt que de clore sur des réponses généralistes trop convenues, dans cette tentative d’imaginer la vraie histoire d’Elisabeth. L’autrice exprime qu’elle est partie d’une intuition, et son texte tente de démontrer cette intuition initiale. Élisabeth aurait été qualifiée de « folle » alors qu’elle était surtout une femme émancipée, exubérante, refusant son assignation sociale, devenue gênante pour son entourage et prise au piège d’une famille autoritaire. L’histoire de Betsy ne serait pas le récit d’une maladie transmissible, mais d’une femme brisée par des institutions médicales et familiales. Ce qui me semble un peu catégorique et univoque. Brisée, et n’ayant pas bénéficiée des soins appropriés. Ce qui conduit l’autrice à écrire : « J’hérite de la colère de mon arrière-grand-mère, pas de sa folie ».
Le texte se termine sur une écriture nouvelle du roman familial, avec un mouvement vers une sortie de la réitération à l’identique, un début de mise en mots qui tente de border les lacunes, mais aussi le réel, les trous. L’autrice entretient pourtant à son insu une forme de répétition par la reconstruction qui la satisfait le mieux, une part d’imaginaire tentant d’emboîter le pas au réel et au symbolique, en lui évitant la question de sa propre subjectivité, de ses propres fantasmes. Sans nier la maltraitance des femmes et la violence faite aux patientes dans les années 50, on aurait pu espérer une fin plus équivoque. Une thèse n’est pas une analyse, mais l’autrice est encore jeune. Ce livre est donc plus intéressant dans ses recherches, dans ce qu’il révèle de tabous sur les maladies mentales et les violences subies, dans ce qui se lit au-delà des mots, que dans ses conclusions.
Enfin, le domaine de la psychiatrie a certes évolué depuis un siècle, mais a tendance à régresser dans le champ hospitalier et de la prise en charge psychothérapique et psychanalytique des patients. L’amendement 159, arrêté dans sa course, n’en dit que la surface.
Les remèdes devenant plus efficaces, avec moins d’effets secondaires, c’est une voie de facilité. La ritaline pour calmer les enfants n’a jamais été tant prescrite, les TDAH sont reconnus au même titre que la schizophrénie et les troubles bipolaires dans les demandes de reconnaissance de travailleur handicapé. Dans le domaine médical, l’interventionnisme sur le corps est gigantesque.[3] Mais les séries sur les psychothérapeutes ne cessent de fleurir, comme Empathie ou Schrinking, après En thérapie, et bien d’autres, qui mettent en scène des psys. Quant à la demande des jeunes patients d’être écoutés et de parler, elle ne cesse de croître, ouvrant l’espoir d’une parole toujours vivante et renouvelée. La psychanalyse est décriée, mais a de beaux jours devant elle.
- [1] Plus besoin de médecins itinérants aujourd’hui, nous avons les réseaux sociaux, qui nous livrent, par l’écran du téléphone, de multiples remèdes plus farfelus les uns que les autres en matière de santé mentale et physique, d’amaigrissement, de non vieillissement et de beauté fantasmée.
- [2] Rosemary Kennedy, de John F. Kennedy, a subi une lobotomie à l’âge de 23 ans sur décision de son père dans l’espoir de traiter ses difficultés comportementales et améliorer son QI. Elle eut pour séquelles un handicap physique et mental, elle fut placée en institution spécialisée.
- [3] Aujourd’hui existent des chirurgies esthétiques impressionnantes pour changer de sexe, se faire tirer le portrait, gonfler les joues et les lèvres, greffer les cheveux, comme à Istanbul, où les cliniques fleurissent à bas prix pour une patientèle européenne avide. Ou encore des chirurgies de mumies Make Over au Brésil, vantés par des influenceuses aux millions de suiveuses, dont plusieurs femmes ayant accouché sont mortes.
Cosmos, mais lequel ? A propos du roman de Witold Gombrowicz
En proposant la lecture de Molloy, j’avais déjà à l’esprit deux manières de poursuivre notre séminaire. La première eût été de discuter d’un autre récit de Beckett, Comment c’est par exemple, que j’ai fini par entendre Commencer à force de le prononcer, malentendu qui vient comme un écho à une forme d’errance que nous avons relevé dans Molloy, aussi bien au niveau du trajet des personnages que du maniement de la langue, qui frise le paradoxe d’une maîtrise stylistique du rien. La seconde était de se confronter à cette lecture qui a en commun avec Molloy de pouvoir susciter quelque inconfort, mais qui pour beaucoup d’autre raisons me paraît faire contraste, à savoir Cosmos, de Witold Gombrowicz. Il ne s’agit pas forcément de trouver un rapport entre les deux œuvres, Cosmos illustrant d’ailleurs, à sa manière, que la passion du rapport peut aller très loin sans conduire nulle part. Je ne peux cependant m’empêcher de trouver un discours qui, d’un côté, tourne autour d’un sens de l’insensé et, de l’autre, d’un insensé du sens. Cela ne va pas non plus sans errance.
Comme nous l’indique le titre du roman, il s’agit, pour le narrateur (Witold, comme l’auteur) et, dans une moindre mesure, pour son compagnon, de trouver un ordre dans la collection des faits observables. Ordre qui en l’occurrence ne relève pas, pour l’essentiel, du symbolique car il lui manque justement cette dimension du manque par laquelle les faits et ce que l’on peut en dire viennent s’intégrer dans l’ordre des signifiants. Ce que l’on découvre, c’est plutôt une petite musique très spéciale, étonnante, angoissante, des choses qui se mettent à faire signe, quitte à renvoyer à d’autres signes. Il y a pourtant des moments de doute dans le récit, lorsque le narrateur se dit qu’il se lance dans une (en)quête proprement absurde, mais le doute-lui-même devient une présence envahissante, de sorte qu’il ne cesse de pointer dans la direction d’une explication. J’ai cru entendre parfois cette tournure qui ponctue à l’occasion le discours d’un psychosé : on va me prendre pour un fou, mais…
Ce récit me paraît propice à susciter une angoisse chez celui qui le reçoit, si l’angoisse correspond bien à l’éprouvé d’un resserrement, d’un passage qui, devenant de plus en plus étroit, ne laisse presque plus passer le moindre souffle, comme ces pierres et racines devant lesquelles le narrateur se trouve figé, incapable de prendre une décision qui s’apparenterait à un franchissement. Il finit bien par partir, mais partir n’est pas passer.
On retrouve, en creux, la question de la place du sujet, d’autant plus épineuse lorsque le langage se met à faire signe. Il y a cependant un autre niveau de doute dans le discours du narrateur, dans l’intuition qu’il a que si les choses sont ainsi mises en rapport, c’est qu’il doit y avoir un rapporteur ou un rapportant, peut-être lui-même. A ce sujet, je me demande si la pendaison du chat n’est pas une tentative de trouver une place quelque part : à défaut de la trouver dans l’articulation des signifiants, la chercher dans la chaîne des pendaisons (sans compter qu’un ordre peut aussi désigner ce qui commande un acte). Cela en vain, puisque si le meurtre de la chose est bien une condition du mot, il ne faut évidemment pas confondre le meurtre symbolique et le meurtre réel.
La pendaison n’est pas non plus n’importe quelle mort, comme le chat n’est pas non plus n’importe quel objet. Il y a peu d’indications concernant la pendaison dans le récit. Pour ma part, elle m’évoque ce qui, étant attaché, reste suspendu au-dessus du vide, une drôle de forme imaginaire que pourrait prendre le sujet, mais je pousse probablement l’interprétation trop loin. Le narrateur rattache le chat au personnage de Lena, lui-même rattaché à Catherette et à sa lèvre abîmée, et tout cela se noue à un mélange obsédant d’idées de saleté, d’impureté, de pulsions sexuelles, du voisinage de l’agression et de la passion amoureuse. Dans ce contexte, j’entends l’impureté comme une forme de l’entame qui pose au narrateur la question de la séparation, de même que son hainamoration tempère ses élans amoureux.
Il manque peut-être un agent de cette séparation. Léon, le doyen de la pension et mari de la gérante, semble en tout cas mal placé pour assumer quelque équivalent de la fonction paternelle. Depuis la touche où il se trouve mis, il émet quelques babillages et se livre à de menues occupations qui lui valent, de la part du narrateur, le qualificatif d’onaniste, ce qui n’est pas tout à fait infondé compte tenu des jouissances solitaires auxquelles il s’adonne. Solitude atténuée lorsque le narrateur fait écho à son « berg », à la réserve près qu’en se prêtant à tout un jeu de variations autour de ce mot, il ne paraît pas loin d’une folie à deux.
Il est toutefois significatif que Léon soit finalement à l’origine d’un déplacement, celui des habitants de la pension – à l’exception de Catherette – qui sera également l’occasion de rencontres dont celle d’un prêtre mystérieusement égaré. Est-ce que cela déplace quelque chose pour le narrateur ? Je n’en suis pas certain. En tout cas tout ne s’est pas (encore) déplacé, à en croire l’insistance avec laquelle revient le réseau de signes conçu du côté de la pension. Pourtant, ce déplacement lui-même se clôt sur un déluge aux allures bibliques, ce qui dans la tradition chrétienne est plutôt un synonyme d’espoir (pour ce qui y survit) :
Noé bâtit un autel pour le Seigneur ; il prit de toutes les bêtes pures et de tous les oiseaux purs, et il offrit des holocaustes sur l’autel. Le Seigneur sentit une odeur agréable, et le Seigneur se dit : Je ne maudirai plus la terre à cause des humains, parce que le cœur des humains est disposé au mal depuis leur jeunesse ; et je ne frapperai plus tout ce qui est vivant, comme je l’ai fait.
Tant que la terre subsistera,
les semailles et la moisson,
le froid et la chaleur,
l’été et l’hiver,
le jour et la nuit
ne cesseront pas.
(Genèse, 8, 20-22)
Mais les dernières lignes, pour le moins ramassées, en décrivant presque un retour à la case départ, montrent que ce n’est peut-être pas si simple que ça.
Paul Kretzschmar, octobre 2025
Quelques remarques sur le roman Molloy de Samuel Beckett
Je fais l’hypothèse, à justifier, que ce qui peut plus particulièrement intéresser un psychanalyste dans un roman et à fortiori dans une œuvre littéraire ce serait l’évolution subjective des personnages telles que nous pouvons la constater entre le début et la fin d’un roman ou au cours d’une œuvre. Ce constat doit, bien entendu, s’accompagner d’en proposer les raisons.
L’errance de Molloy qui caractérise le premier chapitre n’est qu’apparente puisqu’il nous dit p.123 » j’avançais droit devant moi, malgré tout, jour et nuit vers ma mère… j’ouvris les yeux et constatais que j’étais arrivé… quelque part ma mère respirait, Molloy pouvait rester là où il était ». Ce qui caractérise ce moment du roman c’est la fixité de la problématique subjective où un objet tels des cailloux vient effacer la dimension du manque et de l’absence tout en l’agissant selon une modalité qui nous rappelle la scène bien connue du Fort-Da. L’invocation de la mère comme une présence sur fond d’absence donne un support humain et figure les enjeux subjectifs de l’errance de Molloy qui relèvent de la séparation. Ce premier chapitre met en scène sa problématique subjective laissant à la suite du roman la possibilité de la dénouer ou de la poser en d’autres termes.
Le deuxième chapitre va déployer un autre dispositif discursif. Il n’échappe à personne qu’à travers la recherche de Molloy par Moran se joue la quête d’une vérité subjective et la résolution d’une errance qui est celle d’une consistance subjective possible.
Ce dispositif discursif est introduit par la demande de l’Autre entendu comme une voix qui s’impose à Moran, une voix qui en demandant un rapport met en place la dimension d’un discours possible puisqu’il donne un lieu d’adresse à Moran/ Molloy. Ceci se traduit (p. 240) par le fait qu’il commence à mieux comprendre le langage des oiseaux. « Est-ce à dire que je suis plus libre maintenant ? « Bonne question. Puisqu’il s’agit des modalités d’aliénation qui vont déterminer le destin d’un sujet. En l’occurrence l’alternative entre une identification imaginaire telle qu’elle apparait dans la collusion des personnages Molloy/Moran qui le laisse sous l’emprise de la jouissance de l’Autre sur un mode quasi persécutoire et un assujettissement au langage qui bien qu’aliénante le fait exister comme sujet du fait de la fonction séparatrice du signifiant qui ouvre sur la fonction poétique de la parole comme le montre les derniers mots du roman : « j’écrivis, il est minuit. La pluie fouette les vitres. Il n’était pas minuit. Il ne pleuvait pas. » Cette contradiction apparente en termes de sens signe et met en place la possibilité de la fiction, du rêve, du fantasme soit l’effet poétique de la parole et de l’espace littéraire.
Il me semble que c’est ce qu’on peut attendre des effets d’une analyse au-delà de ceux cathartiques sur le symptôme.
Ce qui caractérise ce deuxième chapitre et qui est congruent avec la problématique de l’aliénation signifiante c’est l’introduction du père fusse sous la forme d’un lavement. La fonction paternelle est en fait déniée car Moran obère toute possibilité de transmission en traitant son fils comme un débile ne lui laissant comme alternative que de s’y conformer ou de s’enfuir mais laissant en plan la fonction symboligène du père dont on peut espérer que sa fuite soit équivalente à un meurtre symbolique.
Cet aspect rend problématique la condition subjective en jeu dans ce roman. À plusieurs reprises il est question de voix. L’auteur nous rassure en leur donnant un lieu personnifié. Mais est-ce aussi anodin que cela ? Fécaliser la fonction paternelle ne porte-t-il pas atteinte à son efficience ? Bien qu’il s’agisse d’une fiction littéraire, celle-ci n’a-t-elle pas la valeur d’un sinthome prévenant une catastrophe délirante.
L’exemple de Joyce dont Beckett fût très proche peut nous autoriser à faire cette hypothèse sans disqualifier l’œuvre, au contraire, vu ses effets. Elle nous fait entendre les effets subjectivants de la fonction poétique de la parole constituant une orientation éthique pour la psychanalyse à l’heure où dans le social s’exerce une pression pour la réduire à une psychothérapie dont une psychopathologie incertaine servirait d’argument.
Albert Maître, septembre 2025
Molloy, de l’impuissance à l’impossible
L’œuvre de Beckett a fait l’objet de multiples lectures, dont de très savantes, qui tranchent d’ailleurs avec l’écriture même de l’auteur dans laquelle le savoir est soigneusement mis en échec. En supplément du texte, j’ai choisi de ne lire que deux commentaires moins universitaires, ceux de Bataille (« Le silence de Molloy »), d’Anders (« Être sans temps. A propos de la pièce En attendant Godot ») – ce dernier, comme son titre l’indique, ne portant pas sur Molloy – ainsi que celui de Jean-Jacques Mayoux situé en fin d’ouvrage. Bien entendu, plusieurs lectures sont possibles, d’où le fait que l’interprétation fasse question. Delphine Horvilleur rappelle à l’occasion le propos d’un de ses professeurs de théologie selon lequel ne retenir qu’une lecture d’un texte, c’est le réduire à l’un des sens. On pourrait aller plus loin et refuser la réduction au sens, comme nous y invite Beckett. Y a-t-il néanmoins quelque chose comme une « bonne » interprétation ? La psychanalyse relève moins de bon ou de mauvais que d’éthique, et l’interprétation n’est bien entendu pas un commentaire quelconque mais une manifestation du désir de l’analyste qui fait prévaloir la fonction de la parole jusque dans sa forme.
On peut faire de Beckett une sorte de témoin de l’époque, c’est du moins ce que fait Anders, par endroits, en reconnaissant sous les traits des personnages beckettiens l’homme absurde, non plus jeté au monde comme chez Heidegger mais jeté du monde par les formes modernes d’aliénation. Encore faut-il préciser que l’aliénation peut prendre des formes variées. En l’occurrence, elle désigne avant tout la réduction de l’homme à un système mécanique dans la sphère du travail et trouve son prolongement en dehors : dans la société de consommation, où l’homme devient l’objet de ses objets. La détresse que ne peut manquer de causer ce régime se dissimule habituellement derrière une foule de distractions dont le caractère dérisoire point dans le récit des aventures de Molloy : « les citadins […] ont tellement besoin d’être encouragés, dans leur dur labeur, et de ne voir autour d’eux que des manifestations de force, de joie et de cran, sans quoi ils seraient capables de s’effondrer, en fin de journée, et de rouler par terre » (p.32). On pourrait ajouter, sans trop s’éloigner de la pensée d’Anders, un témoignage en négatif : celui de l’impuissance humaine, par contraste avec la course à la toute-puissance technologique dont les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki furent, toujours pour Anders, l’emblème. L’impuissance, tout particulièrement celle du corps, est patente dans Molloy. Mais faire de Beckett un simple témoin de son temps serait aussi l’y enfermer. L’auteur, à sa manière, dit aussi quelque chose d’un universel.
Molloy n’est pas non plus n’importe quel texte de Beckett, même si, d’une œuvre à l’autre, la filiation ne fait pas de doute (en tout cas dans l’écriture). Il ne serait d’ailleurs pas inintéressant de s’attarder sur les changements apparaissant au fil des textes, en lisant des œuvres plus tardives telles que L’innommable ou Comment c’est.
Le contenu narratif de Molloy peut paraître maigre, je le crois en tout cas secondaire dans la mesure où – indépendamment d’une orientation analytique – l’auteur privilégie un travail de l’énonciation, mais rien n’empêche d’en dire quelques mots.
Il y a très peu de descriptions dans le récit. On ne sait pas très bien qui est Molloy, et dans cette interrogation le « qui » peut paraître de trop car il est à peine. Sa mère le prend pour son père – à peine nommé par ailleurs –, l’agent de police le prend pour sa mère ou en tout cas confond leurs (pré)noms, la différence n’étant pas bien certaine dans le texte lui-même. Il y a comme un problème de place qui se prolonge dans l’inextricable difficulté à se déplacer. Molloy n’est jamais sorti de sa région maternelle, ne s’y retrouve pas non plus. C’est tout juste s’il se trouve un refuge littoral (littéral ?) avant de se perdre en forêt. Est-ce une coïncidence si le seul décor d’En attendant Godot, pièce écrite dans la foulée de Molloy, est un arbre ?
Molloy est boiteux, faible, puant, laid, irrésolu, myope, il a quelque chose du déchet et du déchu. Du châtié ? La culpabilité ne paraît pas loin. Ses trésors d’ingéniosité calculatoire s’appliquent à des problèmes qui ne se posent pas, qu’il s’agisse de la mathématique des pets ou de la logistique des pierres à sucer sensées permettre de lutter contre la faim. Il fait tache mais reste assez poli pour vouloir en limiter les effets ou réparer l’ordre qu’il est venu déranger, par exemple en remplaçant de sa personne un chien qu’il écrase, ce qui lui vaut de séjourner dans la demeure d’une espèce de Calypso aux intentions énigmatiques. Si besoin il fait le mort, comme ces animaux qui veulent éviter un prédateur. Son histoire en reste ne se termine pas autrement : « Molloy pouvait rester, là où il était » (p. 125), c’est-à-dire en lisière d’une forêt, encore une b’ordure. Mais son histoire se termine-t-elle, d’ailleurs ? Ne devrait-elle pas d’abord commencer ?
Moran, parti sur les traces de Molloy, à supposer que son existence soit susceptible d’en laisser, finit par lui ressembler. Cette mission, qui s’enlise rapidement dans une vanité vertigineuse, lui est confiée par un dénommé Youdi dont le mystère qui l’entoure rappelle l’ambiance du château dans le roman éponyme de Kafka. Pour son bien (comme dirait l’autre), Moran fait preuve d’une attitude tyrannique envers son fils, et s’il dit chercher à se faire haïr, on se demande encore une fois qui hait qui.
Les pérégrinations de Molloy et de Moran ne sont pas sans résonnances mythologiques. Les fantasmes sous-jacents aux deux parties ont quelque chose d’un Œdipe éclaté. Le sadisme de Moran envers son fils rappelle notamment un envers de l’Œdipe : la haine du père qui dévore ou tue ses rivaux de fils pour conserver sa place, telle qu’elle est mise en scène dans les premiers temps de la Théogonie (voir le saisissant tableau de Goya), les mythes de la horde primitive ou d’Œdipe lui-même. On peut toutefois se demander si, dans la mesure où ce sont les fils qui inventent les mythes, ce n’est pas là un fantasme du fantasme du père, ce qui nous ramène sur un terrain œdipien bien connu.
S’il n’y a pas d’énonciation pure, je crois que c’est de ce côté que se déploie la recherche de Beckett. Dans Molloy, l’écriture est pour le moins déconcertante. Les phrases qui se suivent sans raison apparente ou se contredisent et ne se terminent pas toujours, les jeux de langue ressemblent parfois à des passages d’Ulysse, et l’on sait que Beckett en a côtoyé l’auteur. Son écriture est cependant nettement moins savante et allusive que celle de Joyce. Ce n’est pas une question de culture universitaire. Chez Beckett, l’acte d’écrire s’inaugure d’une renonciation au savoir et cette mise en échec du savoir en affecte le voisinage : la représentatbilité, la nommabilité, la maîtrise, l’ontologie, le sens. Renonciation à sa langue maternelle également, pour le français, une langue plus pauvre (sic). Son œuvre peut se lire comme le témoignage d’une possibilité d’écrire malgré cela, peut-être même à cause de ça.
Molloy fait partie de ce qu’il faudrait appeler, à l’instar de la théologie négative, une littérature négative que je qualifierais de radicale dans le sens où il ne s’agit pas de nier certains attributs de l’être mais l’ontologie elle-même. La théologie radicale a aussi ses radicalités, comme dans certaines exégèses qui s’apparentent à un athéisme en faisant de Dieu le nom d’une place vide, une présence de l’absence. Il va sans dire que cette approche diffère de l’usage courant de la religion comme pourvoyeuse de sens, ce dont le phénomène sectaire est une espèce d’acmé. Comme les anthropologues l’ont remarqué, les mythes ont pour fonction de dire quelque chose des structures de l’humanisation, et les textes religieux peuvent se lire de cette manière. On ne s’étonnera donc pas que ces exégèses fassent écho au discours psychanalytique, qui rappelle que le sujet n’est pas l’être et que le désêtre en est même le prix. Il eut été étonnant de ne pas en retrouver l’intuition chez les écrivains qui ont de longue date précédé les psychanalystes sans le savoir.
Que l’écriture de Beckett déroute n’est donc peut-être pas dénué d’intérêt. Ce n’est pas simplement une histoire d’échecs, c’est aussi une mise en échec des attentes du lecteur. Pour lui aussi, ça ne fonctionne pas, ça rate et il reste sur sa faim, peut-être ira-t-il à son tour sucer des pierres. Ce ne fut pas mon cas. Pourtant, ce dysfonctionnement fonctionne autrement, ce qui ne devrait pas nous surprendre. Derrière la dualité freudienne des pulsions de vie et de mort, parfois réduite à une sorte d’affrontement épique entre éros et thanatos, il y a un jeu de forces de liaison et de déliaison dont seule l’intrication est pérenne. Dans la clinique, la très banale demande de sens sur le symptôme qui amène un sujet en analyse occulte un trop de sens dont le symptôme est lui-même le produit. La déliaison, en défaisant le sens déjà-là, a aussi pour fonction de relancer la parole : ceci n’est pas seulement cela, mais aussi autre chose. Apprendre à rater la chose occupe donc une part non négligeable du travail de l’analyse. N’est-ce pas également la proposition de Beckett ? « Jamais rien d’autre. D’essayer. De rater. N’importe. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux » (Samuel Beckett, Cap au pire). S’il arrive que la promotion de l’échec prenne, à l’insu du promoteur, des formes morbides, elle est d’abord chez Beckett une invitation à remettre la parole au travail et à introduire de l’écart, puisque « tout langage est un écart de langage » (p.160).
Ce n’est donc pas un échec de la langue mais un échec dans la langue. En ce sens, je crois que Bataille, lorsqu’il lit Molloy comme une allégorie de l’angoisse existentielle, réduit le côtoiement du réel à une cause de détresse alors qu’il peut aussi bien être ce qui fait causer tout court. D’ailleurs, je n’ai pas trouvé de trace de douleur chez Molloy ou Moran, ni de lamentation, ni de plainte, tout juste un constat. Il faut imaginer Sisyphe, sans plus de précision sur ses états d’âme. Au demeurant, un Sisyphe (incisif ?) pas dénué d’humour, mais dans un genre sérieux. Si l’auteur ne plaisante pas avec ça, c’est que le réel est aux commandes. On croirait presque à de l’humour juif.
Il est vrai que dans Molloy l’insistance de la déchéance des « héros » interpelle. « Être dans l’impossibilité de bouger, ça doit être quelque chose ! » (p.193) fait dire Beckett à Moran. Mais l’impuissance n’est pas forcément un arrêt sur image. Elle peut n’être qu’un point de passage, une représentation qui manifeste dans l’imaginaire une tentative d’approche de l’impossible. Il m’est arrivé d’entendre l’histoire d’un homme aux tendances dépressives auquel une amputation avait inspiré un soulagement, voire un élan vital. La belle jambe ! Pour combien de temps ? On peut regretter une telle confusion dans la mesure où ce quelque chose en moins est une affaire de langage, mais cela illustre les formes imaginaires qu’il peut revêtir. Beckett se ferait plutôt un sans d’encre, car la mise en récit peut être une manière de s’en défaire et il me semble que c’est ce qui se produit pour lui, vu ses textes plus tardifs. Reste une écriture qui persiste à tourner autour d’un impossible sans prétendre y échapper. Ecriture un peu folle, pas du tout, mais qui ne prétend pas dire ce qui est, ce qui accessoirement la distingue d’un discours délirant.
Paul Kretzschmar, août 2025
Séminaire : La problématique de la jouissance en psychanalyse
Séminaire proposé par Albert Maître durant l’année 2021-2022
Alors qu’il insistait pour que l’homme aux rats lui révèle le contenu de son obsession, Freud remarquait sur son visage : « une expression complexe et bizarre, expression que je ne pourrais traduire autrement que comme étant l’horreur d’une jouissance par lui-même ignorée »1. Il s’agit donc d’un évènement du corps qui s’impose comme le soulignait Lacan sur le mode du constat : « L’inconscient, c’est que l’être en parlant, jouisse et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir du tout »2.
La jouissance qui se révèle alors que le sujet parle de sa souffrance illustre la complexité du symptôme et le fait qu’il y tienne. Cette jouissance est-elle un obstacle au déroulement de la cure psychanalytique ou bien ne témoigne-t-elle pas d’une satisfaction devant la création du symptôme et ses effets de limitation sur l’angoisse ?
Pourtant, cette jouissance peut être ressentie douloureusement, lorsque dans les psychoses le sujet se plaint d’être l’objet de la jouissance de ses persécuteurs.
Ajoutons que l’expérience mystique témoigne d’une jouissance ineffable et infinie qui a pu évoquer celle qui serait propre à la dimension du féminin par opposition au caractère limité de la jouissance phallique.
Ainsi les questions que pose la notion de jouissance en psychanalyse méritent notre attention d’autant plus qu’elles concernent aussi la pratique du psychanalyste et la jouissance qui lui est inhérente.
Danser sous la pluie
Isabelle Carré
dans le cadre du Séminaire du GEPG du 22 mars 2022
« La vie ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est d’apprendre à danser sous la pluie. »
Apocryphe de Sénèque.
En ce temps climatérique, où nous sommes réduits au rôle d’observateurs passifs devant le drame humain en Ukraine, je vous propose de passer un moment dans la distraction et la futilité, comme spectateurs en éveil du Boléro de Ravel et des chorégraphies de Pina Bausch. En Ukraine, les premiers mois après la catastrophe de Tchernobyl de 1986, la ville continue de vivre de fêtes bruyantes où l’on boit et où l’on danse. « On ne vit qu’une seule fois. Quitte à mourir autant que ce soit en musique… »1 rapporte Svetlana Alexievitch, passeuse de mémoire, dans La Supplication, Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse.
Nous avons évoqué Pierre Soulages, peintre et chercheur de lumière, Claude Monet, qui cherchait à dessiner l’air, je vous propose de découvrir l’univers étonnant et puissant d’une chercheuse de mouvement, Pina Bausch, une femme qui a voué un véritable culte au mouvement, la foi de toute une vie.
Une « Mosaïque de Mémoire » dans un village en France. (La Terrasse)
Ariella Cohen – février 2022

Dans le village de La Terrasse, près de Grenoble, en France, personne ne parlait de ce qui s’y est passé au cours de la Seconde Guerre mondiale quand un certain nombre de juifs trouvèrent refuge dans la commune. Certains survécurent, d’autres furent pris au piège par la main terrifiante des nazis. Ce n’est qu’en 2011 qu’un enseignant de l’école primaire de la ville, qui en était aussi son directeur, Serge Mérendet, a enquêté avec ses élèves sur l’histoire de l’école à cette époque et a découvert qu’une écolière avait été enlevée de sa classe par les nazis, et fut assassinée à Auschwitz avec sa famille et d’autres personnes qui se cachaient avec eux.
En savoir plusA “Mosaic of Memory” in a village in France (La Terrasse)
Ariella Cohen – February 2022

In the small village of La Terrasse, near Grenoble, France, no one spoke about a number of Jews that took temporary refuge there. Some survived. Others were captured by the terrifying hands of the Nazis. It was only in 2011 that a teacher and director of the primary school in the village, Serge Mérandet, investigated with his pupils the history of the school at that time and discovered that a schoolgirl had been snatched from her class by the Nazis and murdered in Auschwitz, along with her family and other people who were hiding with them.
En savoir plusA propos du roman « La Virevolte » de Nancy Houston
Michel Lehmann – Novembre 2021
Ce roman2 se déploie en deux parties dont les titres privilégient le point de vue de la danseuse, celui qui triomphe en quelque sorte dans le déroulé de l’histoire. Ces titres soulignent aussi la contradiction de Lin : le premier titre, « la soliste », désigne la jeune femme heureuse puis engluée dans sa vie familiale ; le deuxième titre, « la compagnie », son choix de rupture par rapport à la famille et donc d’une certaine solitude. Tension entre vie amoureuse, sexuelle et maternité d’une part et création artistique dans la danse de l’autre, tension qui ne se résoudra que dans la séparation et le cloisonnement.
En savoir plusSur deux écrits de Daniel Bartoli
Nizar Hatem – Novembre 2020
Voilà réunies deux interventions portant sur deux livres de Daniel Bartoli, Les passagers du Réel, pour un traitement possible de la psychanalyse et Cinq questions aux psychanalystes[1], tous deux publiés aux Editions des Crépuscules. Daniel Bartoli, psychiatre de formation qui a longtemps exercé en institution, et psychanalyste, nous offre de façon condensée quelques traits marquants d’une réflexion sur sa pratique auprès de patients ou d’analysants, autant que sur sa participation au mouvement psychanalytique…
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