GEPG - Psychanalyse

Les chuchoteuses…

Sculpture en bronze de Rose-Aimée Bélanger,  Montréal, Québec.
Sculpture en bronze de Rose-Aimée Bélanger, Montréal, Québec.

« Elles parlent lentement, cherchent leurs mots, les trouvent ou ne les trouvent pas, se taisent, essayent d’autres mots, se contredisent,  se coupent, essayent de se souvenir, avancent, se perdent, se retrouvent, se perdent encore, mais avancent toujours, sans modèle, sans plan, sans prudence. 

Marguerite Duras et Xavière Gauthier, Les parleuses, Editions de Minuit, 1974.

Nous nous sommes définies un peu comme Marguerite Duras et Xavière Gauthier, « des parleuses », des chuchoteuses aurait dit Rose-Aimée Bélanger. Nous parlons de ce que nous ressentons devant des créations, des œuvres d’art.

« Parler ensemble » en regardant les œuvres d’artistes femmes, nous a amené à chercher quelles avaient été leurs vies, à nous interroger sur leur histoire, et leurs histoires comportent assez souvent du drame, du pathos, de l’inceste, de la folie…

Les éléments dramatiques dans l’histoire de ces créatrices sont récurrents, ils inviteraient presque à se laisser prendre dans une analyse qui serait psychanalyse appliquée.

Mais l’effet d’une œuvre d’art sur celle ou celui qui regarde ne peut s’expliquer entièrement  par l’histoire de l’artiste qui l’a créée, aussi dramatique soit-elle.

Comment rendre compte de cet effet ? Comment en dire quelque chose alors que les mots se prêtent mal pour signifier ce qui s’apparente à un « sentir ».

Et si en se déplaçant un peu, on se place non plus du côté de l’effet produit par l’œuvre  mais du côté de celle ou de celui qui produit l’œuvre se pose aussitôt  la question : d’où cela leur vient ? Qu’est-ce que les artistes vont chercher en elles-mêmes ? Où trouvent-elles, en elles, ce qu’elles vont transformer, mettre en forme pour produire, disons « un objet » (qu’il s’agisse d’un tableau, d’une sculpture, etc.) ?

Il y a trois protagonistes sur cette scène : l’artiste, l’œuvre, et celle ou celui qui regarde l’œuvre.

Plaçons nous un moment du côté de l’effet produit par l’œuvre sur celle ou celui qui regarde. Cet effet n’est d’ailleurs pas assuré, pas-toutes les œuvres ne le produisent en moi, par exemple. Mais par contre, certaines oui, et au-delà du sentiment esthétique, elles déclenchent en moi quelque chose qui va bien au-delà du plaisir pris à regarder une belle production.

Prenons quelques exemples. J’ai découvert les œuvres d’une artiste, Gwen John, en lisant  des livres sur la passion de la marche. Cette femme était une marcheuse qui parcourait de grandes distances, seule, au début du XIX siècle. Intriguée, j’ai cherché ses tableaux. Elle n’a peint que des portrait de femmes, en buste le plus souvent ; il n’y a pas de décors à proprement parler, il y un visage et un regard. 

Devant  « Autoportrait en chemise rouge » je suis troublée sans pouvoir tout d’abord dire la raison de cet effet.

Gwen John ; autoportrait ; 1902

Pour essayer de le dire je suis obligée de passer par une description, et de nommer presque chaque élément : le regard, les plis de la bouche, etc. Une pensée me traverse : elle est perdue, cloîtrée en elle-même, seule. Elle regarde sans regarder, elle semble infiniment loin. Il y a comme une absence au cœur de la représentation. Dans ce tableau qui est un autoportrait, il s’agit d’elle, mais  ces autres tableaux, représentant tous des femmes, produisent cette même impression. Ces tableaux donnent l’impression de l’inscription, de l’écriture d’un vide

Camille Claudel ; L’Implorante ; 1894
Camille Claudel ; L’Implorante ; 1894

Mais d’autres œuvres  produisent d’autres effets. Devant cette sculpture autobiographique  de Camille Claudel L’Implorante, je me sens absorbée, attirée par ses mains et ses bras qui paraissent presque disproportionnés par rapport à la fragilité du corps.  L’impression de déséquilibre est telle que l’on a envie de répondre à son geste, de la retenir. Et de manière tout à fait contradictoire, appelé par cette sculpture,  se produit le sentiment que l’on pourrait devenir la sculpture, devenir cette femme qui implore…

Freud dans l’article Le Moïse de Michel Ange, relate aussi des  expériences similaires :   devant la statue du Moïse, il ressent ce qui se passe en lui, ce qui passe par lui : « Je me souviens de ma déception, lorsque dans mes premières visites à Saint-Pierre-aux-liens, j’allais m’assoir devant la statue dans l’attente de la voir se lever brusquement sur son pied dressé, jeter à terre les Tables, et déverser toute sa colère. Rien de tout cela n’arriva ; la pierre se raidit au contraire de plus en plus, une sainte et presque écrasante immobilité en émana et j’éprouvais la sensation que là se trouve représenté quelque chose d’à jamais immuable, que ce Moïse resterait à jamais assis et irrité. ».

Georges Didi-Huberman  à intitulé un de ces livres, « Ce que je vois, ce qui me regarde ».

« Ça ne te regarde pas » dit-on quand on veut signifier à quelqu’un qu’il se mêle de choses que nous considérons intimes. Les œuvres qui me « touchent »,  et c’est donc bien du corps dont il s’agit, me regardent, aux deux sens de l’expression. Ça me regarde : ce qu’elles figurent, mettent en forme,  me concerne. Et ça me regarde, au sens de : ça voit en moi.  Je me retrouve en face de quelque chose qui est aussi à l’intérieur de moi.

Plaçons-nous maintenant du côté de l’artiste qui produit. Où va-t-elle, où va-t-il chercher ce qui va être mis en forme dans l’œuvre ? Qu’est-ce que le travail de l’artiste met en scène, en forme ? Peut-être est-ce quelque chose qui ne peut se dire avec des signifiants, avec le langage ? Serait-ce une mise en image, comme dans le rêve il y a une mise en image…. C’est bien ainsi que Michèle Montrelay dans  La portée de l’ombre  en parlait : « L’art met en scène une mémoire figée, il la réveille, il la réactive, il l’image, je veux dire : il la met en images comme dans le rêve, en direct sans qu’elle puisse être pensée. 

Que fait l’artiste sinon retourner lui aussi là où son être se fige pour tenter encore et encore, à l’aide de sa gestuelle, de ses matériaux, de sa technique, de mettre non seulement les signifiants mais les traces mnésiques en mouvement ? ».

Mettre les traces mnésiques en mouvement, faire passer à travers la mise en forme qu’est la sculpture ou le tableau quelque chose chez l’autre qui regarde. L’artiste aurait toujours en tête une adresse possible. Louise Bourgeois disait « l’art est toujours fait pour l’autre, un autre imaginaire, certes, mais un autre quand même. L’art est une adresse, c’est une tentative pour être vu, compris et reconnu par autrui ».

Cette adresse dont parle ici Louise Bourgeois, Freud la nomme intention : « ce qui nous empoigne si violemment ne peut être que l’intention de l’artiste, autant du moins qu’il aura réussi à l’exprimer dans son œuvre, et à nous la faire saisir. (…) ». Si l’œuvre a cet effet puissant  c’est que « la situation affective, la constellation psychique qui chez l’artiste a fourni la force de pulsion nécessaire à la création est censée être de nouveau suscitée en nous ».

Freud souligne que c’est du pulsionnel dont il s’agit chez l’artiste, pulsionnel qui fournit la force nécessaire à la création qui elle-même suscitera chez le spectateur de la pulsion. Si à travers la création « quelque chose » qui échappait au langage est mis en mouvement, mis en forme, c’est pour que ce « quelque chose » passe à celle/celui qui regarde. Et ce passage qui prend le moyen d’une mise en forme matérielle, qui investit l’espace de la représentation,  vient faire œuvre, en passant par le corps. « Cela me touche » dit-on souvent devant une œuvre d’art.

Michèle Skierkowski

Art Réel Psychanalyse. côtoyer le réel, sera-t-on poetassez ?

Janvier 2022. Deux grands peintres allemands contemporains sont à Paris, exposés. Une tension, une topologie entre Beaubourg et le Grand Palais de l’ Ephémère. Figures humaines marchant sur la tête, telle est la signature de BASELIZ. Toiles gigantesques de KIEFER, sous le ciel noir du palais, montées sur des treuils. Surgit une terre sombre, vidée de l’humain et du divin, déchirée d’étranges lueurs-éclats météorologiques. Dans la chair de la pâte picturale les lettres-semences des poèmes de CELAN incluses, illisibles, proches et lointaines, KIEFER traduit, montre le «lu à vif » du poète, œuvre à nu, fait entendre le silence de sa voix, passe le poème.

Que se passe-t-il ? Que s ‘est-il passé ? Les résonnances de l’Innommable nous parviennent-elles ?

TUMENTENDS, dit le poète en marche dans la montagne, oui TUMENTENDS. Syntagme célanien, souffle de voix qu’il aura porté jusqu’au bout, debout, fût-il seul, fût-ce pour personne et pour rien. L’écho nous en parvient, vacarme, silence blanc. 

A CELAN le POATE, (dire l’analysant serait barbarisme), échoit de dire-écrire l’innommable, de le zozoter, de le bégayer- balbutier, avec lalangue d’enfance, refusant l’oubli de l’innommable, faisant reculer les limites de l’impossible. Il prend fond du tréfonds[1] ; c’est béant, grand ouvert : « celui qui marche sur la tête a le ciel en abîme sous lui » dit-il.

Sa date à lui, c’est le 20 janvier 2042, c’estcelui de la conférence de Wannsee où se décida la solution finale, celle qui envoya au ciel, métaphore sans métaphore[2], toute une race assassinée[3].

Cela lui tombe dessus à CELAN, cette poussée du dedans. Dans les décombres du langage, il écrit « Fugue de mort », « Todesfuge[4] » dès 1945. « Elle, la langue, dit-il, demeura non perdue, oui, malgré tout. Mais elle devait traverser ses propres absences de réponse, traverser un terrible mutisme, traverser les mille ténèbres de paroles porteuses de mort. Elle les traversa et ne céda aucun mot à ce qui arriva ; mais cela même qui arrivait, elle le traversa. Le traversa et put revenir au jour, enrichie de tout cela ».

 Le tour de force de CELAN c’est de faire s’entrelacer œuvre de poésie et écriture d’une poétique, d’une po-éthique. Il noue et dénoue er renoue en même temps plusieurs dimensions. Cercle du Méridien bouclé. L’implacable du dire y fraye sa voie, trouve sa direction. « Dialogue dans la montagne », cheminent ton badin, à la Woody Allen, les deux compères le cousin KLEIN et le cousin GROSS, ces deux comiques que la parole démange, s’affrontent à la Rencontre, trouvant Silence de la montagne, martagon, sauvage et campanule raiponce; il leur manque des yeux non qu’ils n’en possèdent point, un voile bouge devant les yeux. Ils cheminent et questionnent avec angoisse. Tu sais. Tu sais et tu vois : ici la terre s’est plissée dans le haut, s’est plissée une fois, deux fois, trois fois et s’est ouverte au milieu. Ils cheminent dans la montagne de la langue, langue pas pour toi pas pour moi, une langue de toujours « sans Je et sans Toi, rien que Lui, rien que Ca. »

CELAN retrouvant l’intonation et l’inflexion des contes hassidiques de son enfance, transmis par Martin BUBBER, s’adresse éperdument à l’autre, butant sur l’impossible du dialogue, butant sur la non réponse, simple adresse : personne, Personne, chemine vers la source du dire. S’écrit alors ce nouveau recueil, « La Rose de personne ». Toujours porteur de cette charge des ancêtres, des défunts intranquilles : « et le silence n’est pas silence, pas une parole n’y est tue, et pas une phrase, c’est là une pause sans plus, c’est une parole en défaut, c’est une place vacante », dit-il.

L’analyste saura-t-il se tenir à cette place, absent-présent, près à s’absenter, « rien » rien que « ça » à venir ? Lui, CELAN tourne autour de l’ab-sence, trouve le vide structural et les retrouvailles avec lui-même, éclair de vérité, a-letheia ? Voile soulevé, en toute solitude, une joie-jouissance, retrouvailles avec lui-même, « soll ich werden », avec une incertitude en suspens. Une espérance, peut-être ? L’amour.

Comme KLEIN et GROSS et LENZ, CELAN marcha et marcha dans « ct’habitat ». « Calmé au sein, allaité au poison, le lait noir », la langue fut démontée, elle dut subir différents régimes, grille de parole, « strette », resserrement de la fugue entre sujet et réponse, écluse.

« Pour sauver le mot
Le replonger au flot salé
Le sortir, le faire franchir… ».
« Qu’est-il arrivé 
La pierre est sortie de la montagne ».
La pierre fut hospitalière. La langue, l’ancienne celle prise dans les plis géologiques, les cyclones, le chaos, les tourbillons de particules, la traversa.
« Déplacé dans
Le territoire
A la trace non-trompeuse :
Herbe écriture désarticulée ».

Il oppose à contre-courant, il invente sa contre-parole, affrontant tempête, accusation de plagiat, néantisation de sa poésie, de son souffle poétique, dispute avec ADORNO, trahison de la poétesse Nelly SACHS, désaccord avec BUBBER lui-même, distance d’HEIDEGGER. CELAN douleur et poème tout à la fois. Poèmes qu’il lisait à son auditoire, qu’il se déplaçait dans toute l’Europe pour lire. Entre la Revue « l’Ephémère », ses cours de traduction à ses élèves de la rue d’Ulm à qui il a appris à ECOUTER, ses placements libres en clinique, se tréfonder du néant n’est pas sans risque. Se faire signe tout entier pour rencontrer la Majesté de l’Absurde est à ce prix, Rose de personne.

Ecouter « La Syllabe Schmerz ». La fin du poème se décompose et défait les syllabes, fait entendre tout à la fois, écrit, sans l’écrire, la Buccovine, terre de l’enfance et l’horreur de Buchenvald, le vallon du bois joli et celui de l’horreur en même temps qu’il grave dans le livre, ineffaçable son livre, Book (en anglais), buchen en allemand.

De l’oublié

Attrapait de l’Â-oublier..

Ne reste plus qu’un « Reste chantable », « Singbarer rest », écriture de faucille, dit-il, des effacements de mots. Souffle jusqu’à s’essouffler. Jusqu’au dernier souffle.

Jusqu’au bout il tend l’oreille : « Qui est là ? »

Ou bien encore, nouvelle contre-parole, nouvelle Renverse de souffle :

« Une fois
Je l’ai entendu
Il lavait le monde
Non vu, à longueur de nuit,
Vraiment.
Un et Infini
Disaient Je
Lumière fut. Salut.

Poésie en acte. Poetry now. Le flot des radiations, la langue du poète, « phonème, demi-phonème et apophonie et finale », ouvre vers une création nouvelle.

« Où ça allait ? Vers du sonne encore »


  • [1] Tréfondé par le néant, voir le poème « N’œuvre pas d’avance » dans le recueil « Contrainte de Lumière »
  • [2] Terme développé par Nicole LORAUX pour évoquer la langue poétique de la tragédie grecque.
  • [3] Sombre ironie des mots comme le mot de passe Schibboleth qui mal prononcé, Sibboleth, fait différence entre celui à exterminer et ceux de la tribu. Aujourd’hui le terme désigne, inversion à 360°, le mot de reconnaissance permettant l’entrée dans le groupe.
  • [4] Todesfuge, fugue de mort paraît dans le recueil « Pavot et mémoire ».