Quelques réflexions pour alimenter la discussion

Bonjour,

Voici quelques réflexions pour alimenter la discussion qui a cours actuellement au GEPG:

Depuis ses débuts le principal dispositif de travail du GEPG celui qui peut être considéré comme son organisation de base, c’est le « petit groupe de travail ».

Ses caractéristiques peuvent, a peu-près, être énumérées ainsi :

  • Une constitution par cooptation
  • Un thème de travail pour l’année
  • Des réunions basées souvent sur un texte à discuter
  • Un nombre assez restreint de participants

A cela on peut rajouter :

  • Une organisation autonome et la recherche d’une atmosphère de parité.

Cette structure nous a toujours parue la plus propice a constituer le premier lieu d’adresse pour une parole au plus près de l’expérience, et de notre pratique, et des lectures théoriques.

Elle fournit l’occasion pour un transfert de travail qui soutient le désir. Telle un invariant, jusqu’à aujourd’hui elle est restée centrale dans le montage général du GEPG.

Et lorsque nous avons créé les groupes sur la pratique cela s’est fait avec ce modèle.

Secondairement, nous avons mis en place des structures transversales.

Il fut un temps, lointain où nous avions une réunion de fin d’année sur un thème qui tentait dans l’après-coup, de fournir un point commun aux travaux des différents groupes.

Cette dimension de transversalité était apparue nécessaire a soutenir afin que se crée et se recrée du lien social au niveau de l’association GEPG.

Si le petit groupe est le lieu le plus opportun pour une première élaboration de ses idées, il peut apparaitre qu’il est nécessaire de confronter sa réflexion à d’autres partenaires, un peu moins bien connus, pour la mobiliser et la faire rebondir.

D’autre part, regrouper d’une façon la plus large possible tous les collègues d’une même association, c’est permettre de profiter au maximum des capacités, du dynamisme, de la créativité de ses membres.

Ces rencontres transversales ont été aussi pour ceux qui le désiraient l’occasion de faire un travail écrit pour l’adresser à l’ensemble des collègues et certaines fois aussi à un public élargi. Ainsi nous avons fait à une certaine époque et pendant une durée de deux ans un séminaire public mensuel.

De tout temps des réunions ouvertes à l’ensemble des membres avaient été organisées pour préparer la rencontre avec des auteurs. Leur livre fournissait alors la base pour la discussion. Dispositif en deux temps : le premier entre nous et le deuxième, public. Ce qui a été le cas également pour ces autres élaborations collectives qu’ont été les différents congres et journées de travail.

Le travail de préparation de ces activités ainsi que celui nécessité par les questions posées par notre participation à l’IAEP ont nécessité de donner un cadre régulier à nos réunions transversales. Et il y a maintenant huit ans nous avons créé le séminaire interne mensuel du GEPG.

Le bureau élu en 2012, dont je faisais partie, dans le but de relancer l’intérêt de l’ensemble des membres pour une élaboration collective, de produire du lien social… a proposé de rapprocher le fonctionnement du séminaire mensuel du modèle d’un groupe de travail. C’est-à-dire de se donner un thème annuel et, pour chaque rencontre, signalé à l’avance, un ou des textes comme base de discussion. Une question courait dans nos échanges depuis un certain temps, manifestement réactivée par notre participation à l’IAEP : la transmission. Elle s’est imposée comme thème.

En 2014, sous le mandat d’un nouveau bureau, il a été décidé de compléter le dispositif de travail : Le thème du travail du Séminaire mensuel du GEPG allait trouver son origine dans notre expérience des groupes sur la pratique, ce qui avait comme double intérêt :

  • D’être véritablement lié à notre pratique ordinaire. De ce fait, une question nommée et reconnue allait devenir le point d’origine d’une démarche d’élaboration théorique. Cela a été, comme vous le savez : l’Acte psychanalytique et la diversité des pratiques de l’analyste.
  • D’être susceptible de constituer un objet commun pour le travail d’un collectif… pour un travail qui produirait du collectif. Ce qui a eu lieu, me semble-t-il. Les interventions des uns et des autres couvrant un large éventail des pratiques dans lesquelles a des degrés divers nous sommes plongés, ont largement fait la place aux réflexions de chacun. L’atmosphère, au sens où Jean Oury en parlait, mêlant intérêt pour le travail et convivialité, s’y est toujours prêtée.

En aval, la ponctuation d’un tel cheminement de l’élaboration sera réalisée par le Séminaire de l’IAEP à Grenoble des 4 et 5 juin : moment d’un passage au public et aussi, passage à l’écrit pour ceux qui le désirent… moment aussi de la rencontre avec un collectif plus large, celui des délégués des différentes institutions qui constituent l’Inter. Les questions du thème feront ainsi l’objet d’exposés de collègues extérieurs à Grenoble. Depuis quelques temps les délégués du GEPG ont permis que se tiennent à Paris, la veille des Coordinations, des réunions de préparation.

Enfin pour ma part, car la question de la transmission, est avant tout celle de l’autotransmission, de ce en quoi une association de psychanalystes me fournit un appui pour soutenir mon désir, pour rester psychanalyste. Articulant groupe sur la pratique, groupe d’élaboration théorique de dimension restreinte, passage à l’écrit, passage à un public élargi enfin… un tel dispositif me semble particulièrement fécond. A cette occasion, j’ai pu préciser et faire reconnaître une question importante liée à ma pratique … une question rarement traitée dans nos milieux .Entre autres apports bénéfiques et précieux , le GEPG a permis que cette expérience-là soit possible .

Michel Lehmann

Grenoble, le 24 mai 2016

Quelques propos sur la servitude

« Servitude » n’est pas un terme couramment utilisé de nos jours. Ce n’est pas un concept psychanalytique et pas non plus un mot du langage courant habituel. Dans celui-ci on rencontre plutôt « dépendance « , et il n’est pas rare d’entendre nos patients nous parler de leur désir de se libérer d’une dépendance, qui, à un partenaire jugé peu satisfaisant, qui… à des parents… à une mère. D’ailleurs, le dictionnaire définit la servitude comme « l’état de dépendance totale d’une personne ou d’une nation soumise à l’autre ». « Servitude » accentue le trait et tire les connotations du côté des rapports sociaux du Moyen-âge, de la féodalité, puisque c’est avant tout l’état d’un serf. L’accoler à « volontaire » produit de l’étonnement. Habituellement la servitude est entendue comme subie. Ainsi, elle pourrait ne pas l’être… ?

J’ai rencontré cette expression dans un article de Jean Clavreul (1) : »La Psychanalyse contre l’Institution » qu’il a écrit en 1992. Il y revient sur son expérience institutionnelle de la Dissolution de l’EFP et des événements qui l’ont suivie. Par la notion de « Servitude Volontaire « , héritée d’un écrit ancien et précurseur d’Etienne de la Boétie, il évoque « la jouissance à obéir  » que l’on peut observer dans certains groupes. Ce trait repéré là dans le collectif peut être abordé au un par un… comme effet du transfert particulier à chacun sur le leader… comme effet de l’amour du chef. La tendance à la servitude apparaît alors impliquée dans le transfert réalisé par tout névrosé sur un autre quel qu’il soit : un maître, un partenaire amoureux, un psychanalyste …

Freud avait insisté sur l’identité de nature entre le transfert dans la cure et celui qui se manifeste dans l’existence, je cite, » l’état nouvellement instauré est une tranche de vie réelle  » (2)et plus précisément quant à l’amour de transfert : »rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux qui apparaît en cours d’analyse, le caractère d’un amour véritable » (3).

Aussi, pour étudier ce phénomène je vais partir d’une histoire de passion amoureuse. Il s’agit d’un exemple littéraire : un des derniers romans de l’écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, qui a pour titre : « Tours et Détours de la Vilaine Fille » soit en espagnol : « Traversuras de la Niňa Mala » (4). Cette histoire d’un amour fait de moments merveilleux mais aussi d’emprise douloureuse et de souffrances est superbement racontée. Elle témoigne d’une impressionnante justesse clinique. Les grands écrivains ont des dons d’observation, des capacités intuitives et un talent pour trouver mots et expressions pertinents..

Ricardo a noué avec Lilly une relation durable bien que chaotique et malheureuse, qui va durer toute leur existence. La mise transférentielle de l’un va trouver dans l’autre ce qu’il faut pour la compléter. L’homme y a un statut d’objet. Il va être pris et utilisé, puis abandonné, puis repris et, à nouveau, quitté et cela se répète, sans que pendant longtemps quelque chose ne change.

J’ai retrouvé dans cette histoire des situations de ma pratique. Telle femme, tel homme est piégé dans un état de quasi servitude vis à vis d’un partenaire amoureux qui le néglige. Il faudra du temps pour que la relation évolue ou rompe.

Ricardo est un enfant de la bourgeoisie aisée de Lima au Pérou. Ses parents sont décédés dans un accident de la route lorsqu’il avait 10 ans et il est élevé par une tante célibataire. Il rencontre Lilly pour la première fois quand adolescents, ils participent à des surprises parties. C’est le coup de foudre. Elle lui apparaît comme l’incarnation de la vitalité, du désir de vivre. Je cite :« cette toupie virevoltante, cette flamme au vent, ce feu follet »(5).

. Elle se présentait comme venant du Chili voisin jusqu’à ce que soit découverte la supercherie, en fait, elle cachait une origine très modeste dans les quartiers pauvres de Lima. Puis Ricardo n’en entend plus parler jusqu’à ce moment où, 6-7 ans plus tard alors qu’il est installé à Paris, il la retrouve dans un nouveau rôle. Elle est en transit pour Cuba, afin d’y suivre une formation à la guérilla. Ils ont alors une vraie liaison qui dure peu car elle ne pourra pas revenir sur ses engagements révolutionnaires. Elle ne pourra pas rester à Paris et l’épouser comme il le lui demande. Lui-même réalise son rêve : vivre dans la capitale de la France. Son père lui parlait souvent des romans français. Il devient interprète à l’Unesco. Son ami Paùl, responsable de l’accueil des candidats guérilleros péruviens, l’informe qu’à Cuba, Lilly est devenue la maîtresse d’un dirigeant révolutionnaire. Quelques années passent et il la rencontre à nouveau. Grâce à un mariage avec un diplomate français, elle a pu quitter Cuba et revenir. Ils reprennent leur si particulier liaison. Elle se moque de lui, de son manque d’argent, de son absence d’ambition. Elle se sert de lui. Pour se ressourcer, elle recherche son regard admiratif, émerveillé. Elle est sans tendresse, et dans leurs relations érotiques, en fait l’instrument docile de ses plaisirs. A nouveau elle s’éclipse, puis il retrouve sa trace à Londres. Il y a un ami, immigré péruvien comme lui, peintre de chevaux et homosexuel. Cette fois –ci, Lilly vit avec un riche éleveur de chevaux. Le lien se renoue jusqu’à une nouvelle disparition. Quelques années plus tard, elle réapparaît à nouveau à l’autre bout de la planète, au Japon. Elle y est la maîtresse d’un yakuza, autre variété de puissant de ce monde.

Cette fois-ci, au grand étonnement de Ricardo, elle se comporte très différemment à son égard. Elle est tout particulièrement affectueuse. Et un jour elle l’entraîne dans l’immense appartement qu’elle partage avec le chef maffieux. Pendant qu’ils sont en train de faire l’amour, il réalise tout à coup que le japonais est, là, tout près, assis dans un coin sombre de la pièce. Il les regarde. Lilly complice de son amant voyeur l’avait attiré dans un traquenard.

Désillusionné, désespéré, Ricardo rentre à Paris, se jurant de ne plus jamais la revoir. A partir de là, des changements vont apparaître dans son existence. Surtout, il rencontre des personnes avec qui, pour la première fois, il aura une vraie communication. Lui qui auparavant n’avait d’échanges avec aucun semblable, se met à parler de lui, à raconter son histoire. Parallèlement, à côté de l’ennuyeuse profession d’interprète, il se lance dans des traductions de livres qui l’intéressent. Bien sûr, Lilly réapparaît. Mais cette fois-ci la fortune a tourné. Elle n’est plus la femme brillante et hautaine qu’elle avait toujours été mais un être brisé. Sa relation perverse avec son amant japonais l’a cassée tant moralement que physiquement. Ricardo la recueille. Avec l’aide de ses amis et empruntant de l’argent, il lui permet de se procurer les soins appropriés. Lorsqu’elle est rétablie, ils s’installent véritablement ensemble et vivent enfin une relation stable. Ils ont alors une quarantaine d’années.

Elle se met à travailler, ce qu’elle n’avait pas fait auparavant. Bien sûr, elle repart à nouveau. Il fait alors une tentative de suicide et également, un petit accident cérébral qui lui provoquera difficultés de concentration et migraines. Puis, il rencontre une autre femme avec qui, enfin tranquille, il va vivre quelques années. Mais il n’en est pas amoureux. Pour la dernière fois Lilly revient : elle est mourante. Atteinte d’un cancer, elle a été opérée et le chirurgien lui a enlevé organes génitaux et seins. Son dernier amant riche lui a laissé des biens et elle veut les transmettre à Ricardo. Ils passeront ensemble ses derniers mois.

Voilà un résumé rapide du roman. Bien sûr il y a beaucoup d’autres éléments qui ont de l’intérêt, de l’importance et je vous renvoie à sa lecture. C’est cette « servitude  » à laquelle Ricardo se soumet que j’interroge, sa pérennité durant fort longtemps et, enfin, sa mobilisation à partir de certains événements. Ricardo est dans une grande dépendance affective : la seule femme qui compte, qui ai jamais compté, c’est Lilly, et avec elle, il ne peut rien construire.

Passif, il attend chaque fois que le hasard la remette sur son chemin.

Passif, alors qu’il connaît ses aspirations à un niveau social élevé, il ne fait rien pour modifier sa position. En fait il n’entreprend rien pour la séduire durablement, il ne construit aucune stratégie.

Passif aussi, lorsqu’ils sont ensemble il ne fait valoir ni sa parole, ni ses souhaits, ni son désir sexuel.

Ricardo a dans cette relation la fonction d’un instrument : de valorisation, de plaisirs sexuels, enfin de soins. Réduit à l’état d’objet, il se fait prendre puis jeter, puis reprendre et rejeter selon le caprice de l’autre. Il est avec Lilly comme il est en général dans son existence. Sa profession est caricaturale. Je cite : »Un interprète existe quand il cesse d’être ce qu’il est, pour qu’à travers lui passent les choses que pensent et disent les autres « .

Socialement, il est très isolé. Ses liens avec le Pérou sont quasi-inexistants, il se sent sans attache. Son exil a Paris figure l’exil dans sa vie : exil géographique certes, mais aussi exil d’une histoire personnelle et exil du désir. Jamais ses parents, jamais sa mère, jamais ses souvenirs d’enfance ne sont évoqués.

Un tel rapport à l’autre me semble bien illustrer ce que Lacan disait du névrosé dans son séminaire L’Identification (6). Je cite : « Ce qu’il vise comme objet, c’est la demande de l’Autre » … « c’est à l’origine de ce qu’on appelle dépendance dans les rapports du sujet à l’Autre »

Ce que Claude Conté a développé ainsi :« Le névrosé qui a raté au départ la dimension du désir, prend pour objet de son désir la demande de l’Autre. Se produit alors une sorte de syncope, la Demande venant à la place du Phallus » (7).

Par « demande  » on peut entendre : l’effet du nécessaire et indispensable engagement du jeune enfant dans la parole pour la satisfaction de ses besoins. Il en résulte au-delà même de la recherche de l’objet du besoin, bien spécifique, objet représentable dans la réalité, de la recherche d’un en-plus, de la rencontre de l’amour de l’Autre.

Ainsi le névrosé se fait objet de la demande de l’Autre. Cet objet a des caractéristiques visibles

C’est un objet pulsionnel. Pour Ricardo, il s’agit de l’objet anal. Il est régulièrement abandonné comme un déchet, et dans la relation, il se met en position de celui à qui l’autre adresse sa demande. Il offre à Lilly un regard admiratif, des plaisirs sexuels, puis des soins et de l’argent.

L’objet de la demande vient à la place de l’objet du désir, objet manquant représenté par le signifiant phallique dans le champ de l’Autre. Ce qui a rapport avec le Nom du Père et, cliniquement avec la fonction de repérage du nom propre. On a vu que, dans le cas de Ricardo, son histoire familiale n’est pas présente, de même qu’il ne manifeste pour son pays, le Pérou aucun intérêt particulier. Seule une nomination a un peu de sens pour lui. »Mon bon garçon » lui adresse Lilly, la « ninà mala », la mauvaise fille. Elle l’épingle ainsi comme bon instrument, et aussi comme enfant, être immature qui n’a pas pris place en son nom dans le symbolique général.

Mettre la demande de l’Autre à la place du désir, c’est mettre un objet figurable au lieu du manque dans l’Autre, à la place d’un objet manquant, à la place du Réel. C’est là assurément une solution rassurante lorsqu’une insuffisante élaboration symbolique de la castration expose le névrosé à l’angoisse d’une confrontation sans repère au désir de l’Autre. Sans la réponse phallique à la question « Que me veut –il ?», il y a le risque d’être livré à la dévoration, à la pulsion orale non médiatisée. Sans cette réponse à la question « Que suis-je pour lui ?», il y a le risque du morcellement, ses propres pulsions partielles ne trouvant pas de contenant unifiant.

Après l’épisode du piége pervers où l’a entraîné Lilly, Ricardo a touché le fond de sa désillusion et de sa douleur. A ce moment-là, il rencontre un couple de voisins, elle est médecin, lui est chercheur. Il noue pour la première fois une relation de parole avec quelqu’un. Assurément, cette rencontre peut constituer une métaphore littéraire de la rencontre avec un psychanalyste. Et on voit quels effets, même quels bienfaits sont produits lorsque dans la relation avec l’Autre dans le transfert, le sujet trouve un lieu d’adresse pour sa parole. Avec ce couple ami, il va non seulement parler de sa malheureuse histoire d’amour, mais également, multiplier des instants d’échanges conviviaux. Et aussi, il va enfin rire.

Cette ouverture a des effets considérables de libération.

  • Une violence jusque là complètement inapparente va s’exprimer. D’abord contre lui-même, avant qu’il ne manifeste enfin envers Lilly une colère légitime.
  •  Et il va rencontrer une autre femme. Fort différente de Lilly. Affectueuse, attentive et gaie, elle est passionnée par les choses de la vie. Cependant, il n’en est pas amoureux.
  • Enfin, un désir émerge. Il se met à traduire des romans qui le passionnent, des romans russes. Un risque existe à aller dans le sens de ses désirs, à ne plus se limiter à l’utilitaire. Son ami interprète comme lui ne le prévient-il pas ainsi, je cite :« Ton gagne-pain est en danger. Un traducteur littéraire aspire à devenir écrivain, c’est dire qu’il sera, presque toujours, un plumitif frustré. Quelqu’un qui ne se résignera jamais à disparaître dans son métier, comme nous le faisons, nous, en bons interprètes. Ne renonce pas à ta condition d’individu inexistant, mon cher, à moins que tu ne veuilles finir clochard. » (8).

Le risque est de rencontrer l’échec, la misère, au pire la mort. D’ailleurs c’est ce qui arrive à ses trois amis successifs. Eux, ils sont allés au bout de leur désir et tous trois en sont morts. Paùl, le guérillero, tué par la répression. Juan, le peintre homosexuel, par le sida et le Drogman, l’amoureux fou, suicidé par désespoir de sa passion déçue. Affronter les risques liés au désir, c’est affronter la castration.

Il y a dans le parcours de Ricardo, à l’intérieur –même de cette dépendance à l’Autre, une évolution vers le dévoilement de la vérité de ses aspirations dans la vie : devenir écrivain. C’est ce que révèle l’ultime parole de celle qui pour lui, a incarné le grand Autre, de celle qui a suscité et soutenu son désir, de Lilly sur son lit de mort : « (Tu as) dans l’idée d’écrire notre histoire d’amour …Tu as toujours voulu être écrivain sans l’oser jamais …je t’ai donné un sujet en or pour ton roman, hein, mon bon garçon »(9).

Quant à Lilly, elle est depuis le début dans une stratégie d’évitement de la castration, de maintien d’une identification idéale lui assurant la jouissance. Elle dénie ce qu’elle vit comme une faille, une tâche : son origine sociale très modeste. Ainsi elle est amenée à masquer ses racines, à donner de son accent particulier un sens étranger, à s’inventer une famille de rêve. . . Pour préserver l’intégrité du Un, Lilly met en place avec ses partenaires un double mouvement d’incarnation :

  • d’une part, elle fait porter à Ricardo tout le poids de la castration. Il est mis en position de représenter le manque.
  • et d’autre part, sont élus différents types de grands de ce monde … autant de phallus imaginaires.

Mais cette stratégie échoue et le manque fait retour dans le réel. D’abord, ses tentatives d’insertion à un haut niveau social tournent court, les unes après les autres. Puis, c’est dans son corps –même qu’apparaît la faille, lorsque la rencontre avec un vrai pervers occasionne de graves blessures. Et, la maladie, le cancer entrainera les chirurgiens dans des opérations où lui sont enlevés les organes féminins, pour finalement provoquer sa mort.

 

Après cette lecture d’un ouvrage riche et polysémique dans le sens d’une illustration clinique de la servitude, après ces réflexions sur le particulier du transfert amoureux d’un sujet névrosé, abordons cette question dans le champ du collectif. Et pour ce qui nous concerne plus précisément : l’institution psychanalytique. Et là se pose la question du lien social entre analystes et de son rapport à la transmission de la psychanalyse. Comment peut-il y contribuer ? Mais aussi, dans quelles circonstances constitue-t-il obstacle et empêchement ? Et la notion de Servitude Volontaire, donc, en permet un abord.

J’ai découvert cette notion dans un écrit de Jean Clavreul. Il l’avait empruntée à Etienne de la Boétie. Ecrivain de la Renaissance, ami de Montaigne, celui-ci avait publié un essai pertinent contre la tendance des peuples à l’asservissement : « Le Discours de la Servitude Volontaire » dénommé également et étonnamment : le « Contr’Un ». La question de la tyrannie était prise d’ un point de vue qui prenait à rebours l’abord habituel : le responsable n’est plus le despote lui-même mais le peuple assujetti ; ce n’est pas le maitre qui s’impose à l’esclave, mais l’esclave qui se donne au maitre et se noue à lui.

La Boetie interroge :

« Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul
– qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent,
– qui n’a de pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer,
– et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire « .

Ce texte précurseur a été rediffusé, tel un libelle révolutionnaire, à chaque période de lutte pour la démocratie.

L’article de Jean Clavreul est intitulé : » La psychanalyse contre l’institution « . Il date de 1992. Sur un mode très critique, il y fait part, de son expérience institutionnelle. Je vais reprendre quelques-unes de ses réflexions. Selon lui l’IPA comme l’EFP ont été des succès politiques mais, aussi, des échecs quant à la fonction à laquelle elles étaient destinées : transmettre la psychanalyse. La cause de cela réside dans l’esprit de Servitude Volontaire qui y régnait. Comment rendre compte de la  » jouissance à obéir « , « de la passion à faire le mouton  » ? Il reprend là la thèse freudienne des deux axes qui font la cohésion du groupe : l’axe vertical : l’identification au chef et l’axe horizontal : l’identification aux semblables. . Le chef représente l’incarnation de l’idéal du moi. Selon Jean Clavreul le modèle véhiculé par nos institutions serait, je cite : « l’homme psychanalytique, rendu parfait par une longue et minutieuse psychanalyse ».

Il y a assurément d’autres idéaux, le modèle universitaire, par exemple :  » l’homme qui possède tout le savoir sur la théorie « .

Personne n’est à l’abri ni de la fascination pour le Un, ni de l’appui imaginaire fourni par les pairs. Cela a certainement un effet bénéfique, apaisant. L’auteur évoque, lui-même, son grand désarroi lorsqu’au moment de la dissolution, il a vu se mettre à vaciller ses repères habituels, ceux qu’on trouve auprès de ses camarades, de ses amis, comme ceux qu’on puise dans la théorie. Il pointe que les analystes sont plus sensibles que d’autres à cette tendance à se couler dans les identifications institutionnelles. Leurs propres identifications ne sont –elles pas ébranlées par la cure, de même que leurs convictions théoriques, jusqu’à faire l’expérience du désêtre ?

Cet aspect du transfert sur le chef, l’incarnation de l’idéal du moi, ne me parait pas rendre compte directement du phénomène de la Servitude Volontaire. Cela explique pourquoi il y a un bélier mais pas pourquoi on se fait mouton pour le suivre. Instaurer un autre en position d’être parfait, sans faille, hors castration procède d’un premier temps du transfert dans une temporalité logique. Un deuxième temps est alors impliqué : pour faire reconnaître son existence d’être désirant, pour trouver ses repères, le sujet est contraint de se faire objet, objet aimable, instrument de la jouissance de cet Autre. C’est ce que nous montre Ricardo dans son projet toujours vivace d’être « le bon garçon  » de Lilly, la maîtresse de son cœur. Si l’autre est Tout, la seule possibilité d’exister dans la relation est d’être une partie de ce Tout, de s’identifier à un de ses éléments. C’est là la place des objets partiels. Le sujet névrosé met la demande à la place du désir, l’objet représentable à la place de l’objet manquant.

N’y-a-t-il pas tendance dans les groupes institutionnels à promouvoir un statut de bon objet dont une des occurrences serait le « bon militant » ? C’est lui qui va donner beaucoup : du temps, du travail, de l’énergie, des idées … Un facteur peut accentuer cette tendance, lorsque conséquence légitime du transfert, il y a partage du même espace institutionnel par analyste et analysant. Comment faire, alors, quand il y a redoublement entre transfert analytique et transfert institutionnel ? Il s’agit d’éviter que le sujet en analyse ne trouve dans le projet politique de son analyste, matière à répondre à sa question  » Que me veut-il ? ». Le risque existe qu’au lieu de rencontrer ce qui est la condition- même de l’analyse du transfert : le désir d’analyste, désir de X, d’un objet inconnu, il soit confronté à tout autre chose : un désir politique … finalement : une forme de la demande. Avertis, les analystes sont habituellement à même d’écouter leurs analysants impliqués de cette façon. Ainsi ne seront pas passées sous silence les éventuelles manifestations du transfert en dehors de la cure, actings out dans l’espace collectif. Mais on peut imaginer qu’à certains moments cruciaux de la vie institutionnelle, quelque praticien puisse se laisser entraîner par une passion politique …jusqu’à s’assourdir sur ces questions.

Et…en ce qui concerne l’engagement dans l’institution …pour certains, la question ne se pose-t-elle pas ainsi : comment passer de la Servitude Volontaire au transfert de travail ?

Enfin … comment alléger les transferts institutionnels afin qu’ils ne favorisent pas la tendance à la Servitude Volontaire et qu’ils ne pèsent pas sur le travail des cures ? Quelles sont les conditions propices pour qu’apparaisse un transfert de travail ? Quel rôle accorder à l’invention et à l’expérimentation de dispositifs instituant, afin que le collectif non seulement ne fasse pas obstacle à la subversion du sujet mais qu’au contraire, il puisse en être l’occasion ?

 

Michel Lehmann

 

 

Notes

(1) Jean Clavreul: »La Psychanalyse contre l’Institution » 1990
(2)  » Remémoration, répétition et perlaboration  » p. 114
(3) « Observations sur l’amour de transfert  » p. 127
(4) « Tours et Détours de la Vilaine Fille  » (en espagnol : « Traversuras de la Niňa Mala  » ) Mario Vargas Llosa (éditions Gallimard 2006 )
(5) p. 13
(6) séminaires du 30mai 62 et du 14 mars 62
(7) Claude Conté : Le Réel et le Sexuel. p. 82. Point Hors Ligne.
(8) p. 169
(9) p. 405

 

 

 

A propos des pratiques singulières de l’analyste qui ne sont pas des cures

Mon titre utilise une périphrase pour dénommer tout un pan important de ce qui fait le travail quotidien, l’ordinaire de beaucoup d’entre nous dans les institutions de soins comme dans les cabinets libéraux.

 

Ces pratiques concernent des sujets constituant un champ clinique très large, hétérogène à plus d’un titre. Comment le spécifier ? Deux catégories cliniques peuvent être différenciées, qui ne s’excluent pas forcément et peuvent éventuellement se recouper. L’une concerne la demande, l’autre, la structure. Pour la première catégorie, il y a eu formulation d’une demande d’aide par la parole, mais pas une demande de cure, pas même une demande de travail psychanalytique. En majorité, ces sujets ne sont pas dans un transfert sur la psychanalyse, et même ils n’en connaissent que très peu de choses. Est-ce cette particularité dans une clinique de la demande que cherche à dénommer ce terme de « tout venant de la demande « ? Ils en sont au tout début d’un travail sur eux-mêmes, qu’il s’agira de soutenir voire d’initier. Pour la deuxième catégorie, celle qui a rapport à la structure : états limites, sujets mélancoliformes, pour certains posant la question de la psychose… l’errance est au-devant de la scène. La précarité, la perturbation du lien à la parole ont requis un dispositif et une méthode autres que ceux de la cure.

Il a pu y avoir une certaine tendance à mésestimer, à méjuger ces pratiques car elles ne sont pas de l’ordre de la cure analytique pure. Ainsi, un exemple entre autres : la traduction erronée et dépréciatrice du texte de Freud sur sa métaphore de l’alliage or-cuivre, « or » pour la psychanalyse pure et « cuivre » pour la suggestion. Je cite : « Tout porte à croire que, vu l’application massive de notre thérapeutique, nous serons obligés de mêler à l’or pur de la psychanalyse une quantité considérable du plomb de la suggestion directe »(1). Le plomb est un métal autrement plus trivial que le cuivre et qui curieusement ne peut pas facilement s’associer à l’or.« Les pratiques singulières de l’analyste qui ne sont pas des cures »

Une telle périphrase m’a paru nécessaire au regard du côté insatisfaisant des termes habituellement utilisés.

Et plus particulièrement, le plus fréquent : psychothérapie. Son ambiguïté est aujourd’hui réactivée par la nécessité politique de raviver la différence et de dissiper les confusions éventuelles entre les psychothérapies fondées sur la suggestion, légalement contrôlées, et la psychanalyse. Ce terme avait pourtant l’avantage d’un usage consacré par la tradition pour tout travail basé sur la relation. Afin que la dimension psychanalytique ne soit pas oubliée, il bénéficiait souvent d’une adjonction : psychothérapie psychanalytique, d’inspiration psychanalytique… faite par un analyste. Historiquement, ce terme était apparu au XIX e siècle avec les cures magnétiques de Mesner, pour caractériser toute méthode de traitement psychologique. Freud, après la parution des «Etudes sur l’Hystérie «en 1895, pour marquer l’originalité de sa nouvelle approche et sa rupture avec les méthodes en cours à l’époque : l’hypnose, la suggestion et la catharsis dont il avait expérimenté les limites… inventait le terme «psycho-analysis », qui devint «psychanalyse». Il semble que psychothérapie et psychanalyse aient cohabité indifféremment sous sa plume jusqu’en 1920. Le premier a finalement était abandonné, la nécessité étant apparue d’affuter les dénominations pour repréciser les enjeux: maintenir l’existence de l’inconscient, l’importance de la sexualité et particulièrement la sexualité infantile, et surtout, rappeler la dimension de recherche de la méthode. Les tentatives faites par quelques-uns des élèves de Freud, d’aménager les paramètres de la cure dans le but d’avoir plus d’efficacité thérapeutique … ces tentatives menaçaient d’engendrer une dilution fatale. La dimension de suggestion de la relation reprenait alors le dessus au détriment de celle d’exploration des éléments inconscients occasionnée par la règle fondamentale. L’analyse est avant tout un travail de recherche et les effets thérapeutiques sont comme Freud le rappelle « un gain marginal » ou «un effet secondaire». Ce que Lacan a repris dans son aphorisme « La guérison vient de surcroît ».

Le thème de nos journées de travail est « l’acte analytique et la diversité des pratiques de l’analyste ».

En ce qui concerne l' »acte analytique : « Est -ce le nom de ce qui singularise la psychanalyse et la différencie des psychothérapies ? Est-ce l’effet de l’interprétation ?

Ainsi, une intervention portant sur un signifiant ébranle sa signification habituelle, opère une coupure de l’unique lien de sens qui existait, et alors, se produit de l’équivoque. Il y a ouverture à une polysémie, à de nouveaux liens associatifs.

Comme le sujet consiste de son lien à la parole, cet « acte », parce qu’il produit de nouveaux frayages, lui permet d’enrichir sa dimension de parlêtre.

Les significations du signifiant concerné, antérieurement fixées en un sens univoque faisaient fantasme. Elles soutenaient symptômes et comportement répétitifs.  L’«acte» opère coupure et ouverture dans cette univocité et va ainsi, indirectement, produire des modifications cliniques. On peut donc en attendre des changements thérapeutiques : amélioration, allègements des symptômes et dégagement des répétitions.

L’« acte» serait-il donc ce qui spécifierait l’analyste et l’interprétation le seul mode d’intervention qui vaille. Déliaison, coupure … Or pour qu’elles existent, la déliaison, la coupure, ne faut-il pas d’abord en amont qu’il y ait eu liaison, nouage ? Ce qui n’est pas le cas pour certaines structures où l’errance du sujet prend le devant de la scène. Dans cette optique, il existe d’autres modalités d’intervention importantes, en particulier celles qui participent de la « construction ».

Le texte de Freud « Constructions dans l’analyse » (2), la présente comme une intervention qui pallie à la panne de la remémoration. Résultat de l’invention d’un pan manquant de l’histoire du sujet, elle vise à transmettre un fragment de savoir. Il s’agit d’une intervention qui se présente comme une fiction, dont la fonction est alors opératoire. Elle permettrait alors, finalement au même titre qu’une interprétation, d’avoir des effets de relance du discours.

Une lecture féconde de cet article de Freud peut être promue, suscitant ainsi le recours à de nombreuses modalités d’interventions à partir du moment où l’énoncé transmis est présenté non comme une vérité mais comme une association d’idée, comme une fiction. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’influencer, de faire œuvre de suggestion mais bien de proposer des mots, des représentations possibles quand elles manquent.

Peut-être, le point essentiel de ce qui est alors opératoire, réside-t-il dans les effets de nomination de l’usage de certains signifiants, qui apparaissent dans l’énoncé- même de la construction ?

Et ceci, à l’instar de ce que nous avons vu dans le premier exemple donné par Freud dans l’article cité : s’adressant à un patient, il évoque une modification des sentiments de celui-ci vis-à-vis de sa mère. Ils seraient devenus « ambivalents » du fait que, après la naissance d’un petit frère, elle ne se consacrait plus exclusivement à lui. Ce terme « sentiments ambivalents « parce qu’il évoque des affects et même des affects négatifs, constitue une reconnaissance de ceux-ci, et en même temps qu’il les nomme, les autorisent. Ainsi ils peuvent devenir des objets de pensée.

A l’instar également de ce témoignage d’un collègue évoquant une analysante qui, à la fin de sa cure, avait révélé qu’un tournant important dans son travail avait été produit par une intervention particulière de son analyste. Lorsque celui-ci lui avait dit « votre mère vit une dépression ».

L’analyste qui occupe dans le transfert la position de Grand Autre, lieu du trésor des signifiants peut faire entendre des mots qui sont des propositions de dénominations. Dénominations pour des éléments du monde intérieur, celui des pulsions et des affects, et aussi, pour des éléments de la réalité extérieure, de l’histoire personnelle. Ces mots lui sont d’abord venus à lui, en tant que sujet, fruits du travail de son inconscient à partir de son écoute, à partir de sa « Troisième Oreille «. Dans le transfert ( peut-on dire dans le contre-transfert? ) des éléments discrets ont été perçus, des représentations se sont mises en forme, des articulations ont été saisies.

Autre occurrence où le psychanalyste peut transmettre des mots : quand il s’agit de nommer les questions que le sujet a à se poser quant à ses symptômes, afin qu’il ait la possibilité de les identifier et de les interroger. Ainsi par exemple : les répétitions dans l’existence, actes, comportements, choix, voire situations singulières dont la fréquence apparaissait comme effet du hasard ou d’un destin malheureux. Étape importante qu’il y a lieu d’accompagner, voire d’initier car elle introduit au travail de recherche du sujet sur lui-même, à l’exploration des significations cachées, aux découvertes engendrées par la libre association dans la parole. En cela, elle constitue un début de cure.

Au-delà de ce qui est transmis en tant qu’énoncer, il y a toute l’importance et la portée du fait de parler au sujet. Quand, pour certains, l’instauration du lien social a été gravement perturbée, voire empêchée par la mise transférentielle brouillée qui joue dans toute rencontre, il s’agit d’en créer la possibilité. En faire le destinataire d’une parole, le reconnaître comme lieu d’adresse, confère au sujet le statut inédit d’objet d’intérêt et d’attention, et donc, d’auteur possible d’une parole singulière. C’est finalement adopter une attitude assez active. En cela bien différente du paradigme traditionnel de silence et de retrait. Quand un sujet se vit comme un déchet ou pire comme inexistant, le confronter dans la relation à une mise à distance par l’autre ne peut que raviver l’ « hilflosigkeit », que raviver sa détresse. Ce risque a été bien repéré par Férenczi, je cite : «La répétition en analyse, pire que le traumatisme d’origine « (3). Celui-ci étant entendu par lui comme la carence de l’objet primitif, cette non-réponse de la Mère qui a pu avoir des conséquences désastreuses.

Dans cette perspective le dispositif du face-à-face peut se révéler précieux. L’attention bienveillante qui se transmet dans les regards échangés, permet que soient mis à l’écart des fantasmes négatifs importants. Si les idées de condamnation, de réprimande, voire de persécution, sont encombrantes, l’expression est impossible. Pour certains une réassurance constante est indispensable. Et en même temps, cela va contribuer à ce que s’instaure, peu à peu, un investissement narcissique qui permettra une prise de parole plus autonome.

 

La diversité des pratiques témoigne d’une inventivité sollicitée par la diversité des demandes et la diversité des structures psychopathologiques. Elle procède d’une adaptativité créative, constamment exposée au risque de la dilution des enjeux éthiques…une nécessaire « élasticité », pour reprendre la formule de Férenczi, je cite : « mais sans abandonner la traction dans la direction de ses propres opinions » (4).

 

Notes:

(1)  » Les Voies Nouvelles de la Thérapeutique Psychanalytique  » (1919) in « La Technique  » PUF p.141
(2) « Résultats, Idées, Problèmes « (1937) Tome 2 PUF p.269
(3) « Réflexions sur le traumatisme  » (1932) in Tome IV des Oeuvres Complètes Payot p.139
(4) « Elasticité de la Technique Psychanalytique  » (1928) in Tome IV des Oeuvres Complètes Payot p.82

 

 

 Michel Lehmann

Grenoble, Le 10 mai 2016


		
	
	

Réflexions à propos des enjeux éthiques

Dans le texte de présentation du GEPG qui figure dans la plaquette de notre programme annuel, nous trouvons actuellement :

« Le GEPG soutient que soit possible un lien social où chacun du point où il en est dans son expérience … puisse mener l’élaboration de ses propres interrogations »

et jusqu’il y a encore deux ans «selon son rythme, selon son style ».( n’y-a-t-il pas lieu de reprendre ces termes, probablement trop vite enlevés ? ).

Plus loin: « Le phénomène institutionnel s’y questionne » Et : « s’il y a effet de transmission c’est par la relance et le prolongement pour chacun des effets de sa propre cure » …et puis :  « le désir d’analyste sans cesse réinterrogé dans l’adresse à quelques autres ».Et enfin la citation de Lacan :« c’est bien ennuyeux…que chaque psychanalyste soit forcé de réinventer la psychanalyse».

L’accent est mis avec force sur le questionnement et sur la singularité, sur le questionnement de chacun à partir de son expérience singulière. Et, ce, dans les différents champs de sa pratique : comme analysant, comme analyste et comme engagé dans une association pour la transmission de la psychanalyse.

Comment le GEPG a-t-il fait pour tenter de réaliser ce projet… un tel programme, comme on dirait aujourd’hui ? Qu’a-t-il mis en place ?

 

Dans les groupes sur la pratique une place centrale est faite à la difficulté, a ce qui fait butée dans le travail. Ils sont organisés autour des moments d’embarras. Embarras objectif : la rencontre d’un obstacle … mais surtout embarras subjectif : bien souvent le praticien témoigne d’un blocage dans sa capacité à librement associer, d’une sidération de sa pensée.

Il y a eu dans le transfert, rencontre avec un Réel qui échappe et devant lequel le sujet en fonction d’analyste s’est senti démuni. Il a fait l’expérience des limites de son savoir, de ses savoirs…il a fait l’expérience de son ignorance. C’est là un vécu, une appréhension par l’éprouvé. Phénomène qui ne pourrait clairement pas être obtenu comme l’ effet d’une injonction. Alors que pourrait le laisser croire une lecture rapide de certaines formules de Freud et de Lacan, telle celle-ci : «le savoir du psychanalyste doit être oublié pour être réinventé à chaque fois «.

Ce temps de l’ignorance est essentiel

  • il est confrontation à un vide qui est un appel…qui ouvre au désir inconscient, à une appétence pour «ce qui vient «, pour les associations d’idées.
  • il est expérience du manque de savoir, d’une vérité qui échappe. La jouissance de cet objet est, au même titre que les autres, impossible. Et la vérité, en tant qu’objet petit a, ne peut en aucune façon être atteinte complètement. Les élaborations théoriques, nécessaires mais fictionnelles ne réussiront qu’à la poursuivre et à l’approcher.

 

Ce temps de l’ignorance est fragile et précaire

je cite Lacan :« La tentation est grande…de transformer «l’ignorantia docta »en «ignorantia docens»…que le psychanalyste croit savoir quelque chose…et c’est déjà le moment de sa perte. »

L’ignorantia docens est l’ignorance suffisante de celui qui joue au savant et passe à côté de la vérité du sujet alors que L’ignorantia docta est l’ignorance avertie de celui qui est informé de la difficulté à comprendre.

Le dispositif sur la pratique offre un lieu pour que ces moments d’ignorance soient reconnus. Le vide qu’ils représentent est alors borné, circonscrit parce que dénommé. Manière pour le sujet de l’apprivoiser.

Et secondairement, il doit être préservé et protégé du risque habituel de l’ occultation. Le témoignage tournant, procédé qui préside au fonctionnement de ces rencontres, vise à éviter cela. Il est destiné à empêcher, autant que faire se peut, la référence au savoir d’Un qui saurait… en contrant l’incarnation éventuelle d’un fantasme de psychanalyste idéal. Ainsi est promu un modèle de praticien soumis aux limites ordinaires, comme tout un chacun.

Les échanges avec les collègues permettent que des paroles soient exprimées à propos de ces situations productrices d’embarras. Le temps pris alors pour un témoignage patient et circonstancié permet le déploiement d’une description fine des choses.

Et des questions émergent. Enfin nommées, elles délimitent les obstacles, cernent les territoires de l’ignorance et arrivent à dissiper la confusion. Ayant pris leur origine dans l’ expérience singulière d’un praticien, elles possèdent la valeur de l’authenticité. Le sujet peut alors les écouter avec confiance, et suivre leur élan afin d’interroger auteurs et théories, afin de discuter avec ses pairs. Ainsi il est à même de « réinventer », de construire lui-même un système de représentation qui va lui fournir ses propres points de repère pour soutenir son désir d’analyste.

 

Si le lieu de l’ignorance est le lieu d’origine de toute idée personnelle, le lieu de la fécondité créatrice, celui-là même d’une réinvention toujours sollicitée…comment faire en sorte qu’il soit maintenu accessible ? Comme nous venons de le voir, l’appréhension d’ une difficulté importante dans la pratique constitue une rencontre des limites d’un savoir -faire qui produit une remise en question salubre. Mais il existe d’autres voies pour une telle remise en question. Ainsi, elle peut être l’effet d’une confrontation avec des points de vue différents. Les partenaires de travail ont cette fonction, autres à la fois distincts et à la fois proches…considérés comme des pairs, parce que immergés dans des expériences semblables. Voilà pourquoi la forme du «petit groupe « comme dispositif de travail collectif, a été privilégiée dans notre association. Et dans cette perspective, l’intérêt est grand, bien sûr, à ce que régulièrement il y ait des occasions d’être exposé à des différences plus prononcées, qui concernent aussi bien les abords que le style. Hétérogénéités légères lors de nos réunions transversales (« séminaire mensuel », « rencontres intergroupes » pour les groupes sur la pratique) mais, aussi, davantage prononcées, dans les rencontres avec des partenaires de travail plus inhabituels comme les Séminaires de l’IAEP ou lors des invitations d’auteurs.

 Le 1er décembre 2016

 Michel Lehmann

Texte présenté à la rencontre commémorant le 30e anniversaire du G.E.P.G.

 

 

 

 

 

De surcroit

Les psychanalystes et la question du thérapeutique. On le sait , il a existé et il existe encore à certains moments  une tendance   à considérer psychanalyse et thérapeutique , comme deux champs radicalement différents , hétérogènes . Ainsi, pour certains , il n’y n’aurait pas à prendre en considération les  questions  posées par le point de vue  thérapeutique .  Pourtant , aussi bien Freud que Lacan  ont  toujours maintenue ouverte cette interrogation et cherché une articulation appropriée  . Une formule de Lacan en constitue une expression  pertinente :«La guérison vient de surcroit ». Aphorisme dont la   sobriété condense  plusieurs significations différentes . Je vais essayer ce soir de les énoncer  et de les  déployer   .

En savoir plus

Transfert et destins du transfert
Groupe d’Études Psychanalytiques de Grenoble

Avec la participation de Anne-Marie Anchisi, Ariella Cohen, Isabelle Durand, Nazir Hamad, Michel Lehmann, Albert Maître, Gérard Pommier et Danièle Waysman.
Les éditions des crépuscules.

Si le transfert se manifeste dans toute relation sociale un tant soit peu investie, c’est dans le champ de la psychanalyse qu’il a été repéré et décrit. Pour Sigmund Freud, son pouvoir insu rendait compte de l’efficacité de l’hypnose et de toute suggestion.

[…] Ainsi, le transfert travaillé dans et par la cure va être amené à des remaiements, à des modifications. Comment décrire cette évolution? L’instauration et la destitution de l’analyste comme « sujet supposé savoir » ( Jacques Lacan) en signeraient-elles le début et la fin?

La psychanalyse, c’est quoi ? Les visées de la psychanalyse

Séminaire ouvert du GEPG 28 janvier 2016
Isabelle Carré
Guéris-donc.
De quoi veulent-ils que je guérisse donc?
De quelle spécificité relève la psychanalyse et quelle est sa visée?

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Textes préparatoires au séminaire de l’I-AEP du 4 et 5 juin 2016

Voici, reprenant pour une grande part ce que j’ai entendu, le texte écrit dans l’après-coup de la réunion du GEPG du 10 octobre, réunion préparatoire au Séminaire de l’IAEP prévu à Grenoble en juin prochain. Des écrits avaient servi de base à nos discussions : le pré-argument pour le Séminaire de l’IAEP de juin et six contributions de collègues qui avaient été transmises au préalable. L’une reprenait les débats des réunions de l’IAEP des 18 et 19 septembre à Paris, plusieurs autres évoquaient ceux des rencontres grenobloises précédentes et deux enfin, interrogeaient la cure personnelle pour élaborer la question de l’« acte ». En savoir plus

L’Insu – Une traversée spirituelle et psychanalytique.
De M. Esperre
Les éditions des crépuscules.

La quatrième de couverture me laissait dubitative, avec un mélange de désir de lire, et une sensation de jugement négatif à priori. Mais il faut se méfier de ses à priori.
« Le point de capiton d’une cure lacanienne, panser ses mots ou penser ses mots, rien n’étant écrit d’avance » … Je craignais un livre un peu laborieux, un peu « obsessionnel », fait des  » bondieuseries » d’une « bonne sœur » se penchant sur la théorie lacanienne, s’épargnant la question sexuelle, et s’évitant le réel par la croyance- et autres poncifs conventionnels sur la religion.
Il n’en est rien. En savoir plus