Le récit d’une quête désespérée

A propos de Sérotonine de Michel Houellebecq 1

Tout d’abord, je remercie Edith Beguin et Françoise Guillaumard de m’avoir invité à intervenir dans cette journée de la Société de Psychanalyse Freudienne. Et ainsi de m’avoir donné l’occasion de mettre un peu d’ordre et de clarté dans mes idées autour de la littérature et ceci à propos d’un de ses représentants contemporains : Michel Houellebecq.

Je vais vous parler de son dernier livre : Sérotonine, qui a été publié il y a maintenant un an. Dans ce roman, nous avons affaire à un texte écrit à la première personne du singulier, long monologue proféré par un personnage incarnant le héros houellebecquien auquel l’auteur nous a maintenant bien accoutumé : un homme blanc, la quarantaine légèrement dépassée, d’un niveau socio-professionnel moyen supérieur, célibataire quoique possiblement en couple, déçu par son existence et grandement dépressif.

Prendre un livre comme document clinique pour servir de base à un exposé public a des avantages :

  • parler d’un cas sans le souci de divulguer des éléments à propos de quelqu’un qui pourrait éventuellement être reconnu ou bien se reconnaitre
  • et aussi, profiter de descriptions fines et pertinentes

Mais cela a aussi ses inconvénients :

  • laisser de côté tout ce qui concerne la pratique : le processus du travail et ses éventuelles impasses, le maniement du transfert, les interventions de l’analyste
  • et pour ce qui est de  la construction du récit du témoignage lui-même, il y a à tenir compte de la différence entre les motivations du praticien  et celles du romancier. En effet le texte littéraire est un produit social, destiné à la communication et voué à s’adapter aux codes et aux attentes de ses destinataires.

Donc, comme s’il s’agissait d’un cas clinique que je déploierai devant vous, je vais vous exposer mon résumé de ce roman.

Dans le présent de la narration, Florent Claude Labrouste se présente comme un homme en échec. Dans sa recherche pour se faire une place satisfaisante dans la vie, il a finalement « terminé dans la tristesse et la souffrance »2. Pour les atténuer et non les supprimer, son seul recours est l’utilisation d’un antidépresseur : le Captorix. Il va revenir sur les évènements qui l’ont amené là. Leur évocation au cours de retours en arrière, couvriront deux périodes historiques : l’une proche et l’autre plus lointaine, séparées par une quinzaine d’années. Un tel laps de temps représente l’intervalle entre la fin des études, époque de la plénitude de l’enthousiasme d’une jeunesse, confiante dans ses possibilités futures de réalisation et le bilan final de la fin des illusions.

L’histoire proche commence en Espagne, dans une station naturiste où réside le héros. Il fait la rencontre émouvante de deux jeunes femmes, jolies et court vêtues…Elles vont durablement alimenter des fantasmes érotiques représentant ce qui désormais va lui être de plus en plus irréalisable.

Il attend Yuzu, sa compagne japonaise qui doit le rejoindre en avion. Leur relation est terminée et il ne sait comment concrètement y mettre fin. Elle était basée sur une forte entente sexuelle mais il n’y avait pas d’amour, ni même d’affection, de tendresse. Il s’était mépris, ayant pris un attachement à sa personne pour autre chose que cela ne s’est finalement révélé : un attachement à son porte-monnaie. Il la décrit comme une figure de mode sans aucune dimension intérieure, n’existant que dans une image raffinée d’elle-même et aussi, paradoxalement, dans des pratiques libertines extrêmes. En toile de fond, apparait la référence à son grand amour, Camille, modèle d’une femme sensible, vibrante, rayonnante de désir de vivre. Il n’y avait aucun lien de parole avec Yuzu et lorsqu’il décida réellement de la quitter, il ne sut comment lui en parler.

C’est alors qu’il a l’idée de devenir un « disparu volontaire ». Ce statut le happe, le fascine. De même qu’il quitte sa compagne, il quitte son appartement dans un beau quartier parisien, et aussi il quitte un travail qui ne lui apportait plus de satisfaction. Expert au Ministère de l’Agriculture, il a fait l’expérience de l’inutilité de sa fonction face aux pouvoirs politiques et économiques. Il a alors l’idée qu’en effaçant les paramètres de sa vie passée, il va pouvoir retrouver ce qu’il a perdu : un sens à sa vie, un bonheur de vivre, le désir de quelque chose… qu’il va pouvoir rebondir, comme on dit.

Aussi, nous apprenons qu’il avait été enfant unique de parents très liés. Leur amour exclusif, l’un pour l’autre, avait constitué comme « un cercle magique »3 qui le laissait en dehors. Et lorsque son père apprit qu’il était atteint d’un cancer en phase avancée, ils prirent tous les deux la décision de se suicider, ensemble.

Florent Claude a donc tout quitter. Il lui faut un toit, bien sûr. Alors il trouve un hôtel : l’hôtel Mercure de la rue de la Sœur Rosalie, éloigné de son ancien quartier et surtout acceptant les fumeurs. Mais son humeur se dégrade. Il se dit triste et sans désir. Et une incapacité nouvelle à prendre soin de son corps l’inquiète car cela lui fait courir le risque que de mauvaises odeurs le stigmatisent. Finalement il se décide à agir et va consulter un psychiatre. Le rendez-vous ne se passe pas bien. Il ne se sent pas accueilli avec bienveillance. Pourtant, il emporte l’ordonnance d’antidépresseur qui lui est alors donnée : du Captorix, un psychotrope qui agit sur l’humeur en augmentant le taux sanguin de sérotonine. D’où le titre du roman. En prenant cette médication Florent Claude va retrouver le souci de l’hygiène. Mais le Captorix a des effets secondaires, conséquents : les nausées, la disparition de la libido, l’impuissance.

Il évoque ses histoires d’amour et d’amitié :

  • Kate, une danoise…avec qui il eut une authentique relation amoureuse, initiale. Il a rompu sans raison. Dans le regret, Il y repense souvent, avec l’idée d’avoir, pour une première fois, « trahi l’amour ».
  • Claire qu’il a rencontré 15 ans auparavant lorsqu’il travaillait chez Monsanto et avec qui il vécut quelques temps. Elle voulait devenir comédienne et actrice et rêvait de jouer dans des créations populaires. Mais son physique de blonde, élégante et froide, n’attirait que des propositions de rôles dans des œuvres intellectuelles auxquelles elle ne comprenait rien et qu’elle n’aimait pas. Récemment orpheline d’une mère haie, elle avait hérité d’un loft immense et confortable, où ils sont allés habiter. Durant cette période, du point de vue professionnel, Florent Claude remettait en question son premier choix. Il se trouvait en désaccord profond avec son employeur : Monsanto… tant sur la question des OGM, je cite :« on ne sait à peu près rien sur les conséquences à long terme des manipulations génétiques végétales » … 4que sur celle qu’il jugeait plus grave de l’« agriculture intensive…agro-industrie entièrement basée sur l’export, sur la séparation de l’agriculture et de l’élevage » 5. Il décida, alors, de changer de situation et d’orientation. Il prit la direction d’une petite équipe destinée à valoriser pour l’exportation les fromages de Normandie : le camembert, le pont l’évêque, le livarot. Il quitta Paris et s’installa en Normandie dans une « ravissante maison, à colombages » 6. Et petit-à-petit il ne prit plus le train pour revenir dans la capitale. C’est ainsi que se défit sa relation avec Claire. Il s’interroge : y avait-il eu un réel attachement amoureux ou bien son intérêt était-il uniquement sexuel ?

Plus d’une dizaine d’années ont passé et il reprend contact avec elle. Marquée physiquement par un éthylisme avancé, elle témoigne de l’échec de ses ambitions artistiques. Elle survit en animant des ateliers théâtre pour des chômeurs de longue durée, « cela marchait en tout cas mieux que des psychothérapies » dit-elle 7. Un échange n’est pas possible et c’est avec cynisme et ironie que le narrateur décrit son ancienne compagne.

Nouveau saut dans le temps et retour au présent, le Captorix s’est avéré efficace. Le narrateur écrit :« Grâce à lui ma vie sociale était maintenant dénuée de tout heurt, j’opérais chaque matin une toilette minimale mais suffisante et je saluais avec chaleur et familiarité les serveurs du (bar) O’Jules » 8. Confronté à la nécessité de renouveler son ordonnance, anxieux à l’approche des fêtes de fin d’année qu’il va devoir affronter dans la solitude et ne désirant pas revoir le psychiatre prescripteur, ni aucun autre car « les psychiatres en général me débectaient » écrit-il9, il pense au Dr Azote. Dans le passé, il avait consulté une fois ce médecin généraliste, qui lui avait laissé un très bon souvenir. Le Dr Azote l’accueille avec empathie, l’écoute évoquer ses difficultés et sa peur de cette période de fin d’année. Et très bizarrement, comme réconfort, comme solution pour traverser ces jours particuliers sans trop de souffrance, il lui recommande d’aller en Thaïlande, afin de profiter des prestations de jeunes prostituées.

Le cabinet de ce médecin était proche de la Gare Saint Lazare. Ce lieu fait remonter un ensemble de souvenirs puissants autour de Camille, l’amour de sa vie. Il écrit : Dans cette gare Saint Lazare, elle « m’avait attendu, au bout du quai 22, tous les vendredis soir, pendant presque une année, alors que je revenais de Caen. Dès qu’elle m’apercevait, trainant mon “bagage cabine” sur ses pitoyables roulettes, elle courait vers moi, elle courait le long du quai, elle courait de toutes ses forces, elle était à la limite de ses capacités pulmonaires, alors nous étions ensemble et l’idée de la séparation n’existait pas, n’existait plus, cela n’aurait même eu aucun sens d ‘en parler » 10 .

Plus jeune d’une dizaine d’années, alors élève vétérinaire, Camille était venue à Caen pour faire un stage. Florent Claude avait été chargé de l’accueillir à son arrivée et ce fut comme une sorte de coup de foudre. Ils se rapprochèrent véritablement quelques temps après. Alors, épouvantée par la vision cauchemardesque d’un atroce élevage industriel de poulets qu’elle venait de visiter, elle avait eu besoin de réconfort. Ils vécurent ensemble. Et Florent Claude écrit « Camille avait des notions sur la manière de vivre, on la plaçait dans un joli bourg normand perdu en pleine campagne, et elle voyait tout de suite comment tirer le meilleur parti de ce joli bourg normand ». Puis ils revinrent à Paris, elle, pour poursuivre ses études et lui pour prendre un autre emploi. Je cite : « Dans les services de l’administration centrale en relation étroite avec Bruxelles, c’était là qu’il fallait que j’aille si je voulais faire entendre mon point de vue ». En effet, « à la DRAF (direction régionale de l’agriculture et de la forêt), j’avais pris conscience des limites étroites de mes possibilités d’action… » 11… Et par la suite, il put se rendre compte également de ce que « le nombre d’agriculteurs était simplement trop élevé pour inverser la tendance au déclin » 12et que, là aussi, il ne pouvait rien y faire.

Et puis il eut une aventure. Camille le découvrit et, désespérée, le quitta. Malgré son désir, Florent Claude ne put, ne sut la retenir. Il ne trouva pas les mots pour cela et, sans doute, y renonça trop rapidement.

Retour au présent…

Les fêtes de fin d’années approchent. La solitude devient plus pesante, plus douloureuse. Florent Claude envahi par la nostalgie de sa vie avec Camille prend la route pour revoir la région d’origine de celle-ci. Ainsi, il se retrouve dans le village de ses parents à elle. Leur tranquille bonheur conjugal, l’atmosphère familiale chaleureuse qu’il y avait rencontrés lui avaient servi quelques temps de modèle.

Son errance l’amène alors à rendre visite à son ami Aymeric dans sa propriété familiale : un château, assemblage de bâtiments disparates et un ensemble de bungalows destinés à la location saisonnière, donc vides à cette période de l’année. Une dizaine d’années ont passé depuis sa première visite. A présent, le moral du noble est au plus bas : quoiqu’il fasse il perd de l’argent et est obligé de vendre des terres pour s’en sortir. Sur le plan familial, les choses sont allées très mal :sa femme l’a quitté pour un pianiste. Elle est partie vivre à Londres avec ses deux filles. Par ailleurs, Aymeric est fasciné par les armes à feu et passionné par le tir sportif. Il transmet cet intérêt au narrateur qui, dans cette activité, trouve pour la première fois un apaisement.

Ému par la situation de son ami, Florent Claude cherche une argumentation pour lui permettre d’imaginer une issue. Il finit par lui dire crûment que l’existence économique des agriculteurs français est condamnée, qu’il devrait renoncer et repartir sur un autre projet complètement différent mais viable.

L’aristocrate paysan est fortement engagé dans les luttes syndicales des agriculteurs. Ceux-ci sont désespérés. Dans une manifestation très violente, ils bloquent l’autoroute de Paris avec deux immenses machines agricoles auxquelles ils finissent par mettre le feu. Ils sont armés face aux CRS également armés. Et finalement, alors au-devant de la troupe de paysans, Aymeric retourne son arme contre lui et se tire une balle dans la tête.

Florent Claude a perdu son seul ami.

Dernière étape de son errance, Il retrouve la trace de Camille. Elle a un cabinet de vétérinaire dans un village paisible, peu éloigné de chez ses parents. Elle vit seule avec son fils dans une petite maison isolée, au bord d’un lac. En se cachant il passe quelque temps à l’observer, à la surveiller. La situation lui permettrait d’imaginer concrétiser ses désirs d’une reprise possible de la vie de couple. Très curieusement, cela ne lui semble envisageable qu’à la condition étrange de faire disparaitre l’enfant. Ainsi, face au chalet de Camille, armé de sa carabine, il se retrouve allongé sur une terrasse, le petit garçon dans sa ligne de mire. Il est cependant dans une incapacité totale de faire feu. Tout retour vers Camille lui parait alors impossible.

Finalement, il revient à Paris, à l’hôtel Mercure de l’avenue de la Sœur Rosalie. Il revoit le Docteur Azote qui lui dit qu’il est « tout simplement en train de mourir de chagrin », qu’il est terriblement stressé et aussi que « les antidépresseurs ne peuvent pas tout faire ». Et même dans son cas, ils favorisent une augmentation hormonale qui allait le rendre obèse, ce qui, à plus ou moins long terme, risquait fort de produire une maladie mortelle. Donc il lui conseille de, progressivement, les arrêter. Et à nouveau, il suggère comme « thérapeutique », de recourir à des services sexuels tarifés. Il lui donne une liste de trois noms de call-girls… des adresses de confiance13.

Enfin, dernière agression de la réalité, son hôtel devait passer aux nouvelles normes et devenir 100% non-fumeurs. Il lui fallait trouver un autre lieu d’hébergement, tolérant son tabagisme. Il emménage finalement dans une tour entre la porte de Choisy et la porte d’Ivry. « Habiter dans une de ces tours c’était habiter nulle part »14 écrit-il. Il envisage alors un suicide par défenestration, qu’il projette de réaliser quand il aura dépensé tout l’argent qui lui reste.

Étrangement, le livre se clôt sur une référence au Christ, à Dieu comme source et objet d’amour inconditionnel… dont la présence est assurée. Le seul…

Ce roman m’a plu. J’ai eu du plaisir à le lire et aussi je l’ai trouvé intéressant. Je l’ai choisi pour vous en parler car il m’a semblé à la fois d’une grande justesse clinique et d’une grande richesse. Il a rencontré chez moi un certain nombre de questions qu’il a illustré et fait rebondir.

Questions cliniques :

  • qu’est qu’un état dépressif ?
  • qu’est-ce qu’un passage à l’acte qui structure l’existence :
    • Ici : la répétition de l’échec
    • Le statut de « disparu volontaire »

Questions pratiques :

  • il y a, chez ce sujet, une demande d’aide adressée aux autres mais elle ne peut pas s’affirmer, se dégager comme une demande d’aide par la parole et elle ne trouve pas de lieu d’adresse. Pourquoi ?

Et également : Question socio-culturelle :

  • Cet auteur a un grand succès éditorial. Ses livres sont régulièrement des best-sellers. Pourquoi un tel écho dans le public ? Plus largement quels sont les effets de la littérature sur le lecteur et comment se produisent-ils ?

Et aussi, pourquoi est-il autant controversé ?

Le personnage central, Florent -Claude Labrouste est le héros houellebecquien typique ou plutôt un anti-héros. Si nous utilisons la nosographie psychiatrique contemporaine, nous le diagnostiquerions comme affecté d’un « état dépressif caractérisé ».

« État dépressif caractérisé » car ses symptômes répondent aux critères définis par la CIM10 (classification internationale des maladies) :tristesse inhabituelle ; perte de plaisir ;incapacité d’accomplir les actions de la vie quotidienne comme se lever, aller travailler, se faire à manger, se laver ; fatigue ; pensées suicidaires ; diminution importante de l’estime de soi.

Nous avons là une description d’une réalité sociale contemporaine : selon l’OMS, 17% des français présentent au moins un état dépressif au cours de leur existence.

Il y a quatre histoires, quatre destins. Autour de Florent Claude, personnage principal, il y a Claire, la comédienne, Aymeric, l’aristocrate paysan, et Camille la vétérinaire. Trois d’entre eux rencontrent des impasses majeures dans leur vie : l’idéal de leurs débuts, tel qu’il s’était constitué lorsqu’ils étaient jeunes adultes, n’a pas pu se réaliser. Quinze ans après, ils sont en échec. Seule Camille, semble avoir trouvé une place qui lui convienne.

Ce ratage est décrit comme l’impossibilité d’inscrire dans la réalité les vœux de réussite tels qu’ils apparaissaient à la fin de la période des études, à l’aube de la vie d’adulte. Ils concernent les réalisations professionnelles, avec leur différente facette entremêlée d’ambition, d’intérêt, de gain financier, de satisfactions. Et aussi, bien sûr, ils concernent l’épanouissement amoureux.

Pour chacun des personnages, le fantasme de réussite est bien décrit et les circonstances de son échec également.

Pour Claire : elle aurait voulu faire une carrière de comédienne, d’actrice, dans un style populaire. Mais son physique de blonde, un peu froide correspondait plus aux canons esthétiques d’œuvres intellectuelles qui ne l’intéressaient pas.

Quant à l’amour, après la fin de sa liaison avec le narrateur, elle a eu plusieurs amoureux qui se sont révélés plus intéressés par son appartement que par elle-même.

Pour Aymeric : habiter un domaine agricole qui associerait une entreprise d’élevage à une vie familiale harmonieuse. Le prix du lait, du fait de la politique européenne et de la concurrence internationale, faible et en baisse constante, ne lui permet pas l’équilibre financier. Le souci économique constant assombrit l’ambiance familiale et sa femme finit par le quitter avec ses deux filles.

Le personnage principal, lui, recherche avec une certaine persévérance une place professionnelle épanouissante, n’hésitant pas, plusieurs fois, à en changer. Sortant d’Agro, grande école d’agronomie, il travaille d’abord chez Monsanto, avant de se rendre compte que ce n’est pas en accord avec ses principes éthiques. Il démissionne et va défendre les fromages normands à l’international. Mais cela ne marche pas. En particulier, l’importation des fromages au lait cru venait d’être interdite aux USA. Il se rend compte que le véritable pouvoir est à Bruxelles et finalement il va se faire embaucher au ministère de l’agriculture pour tenter de faire entendre son point de vue15 en tant que conseiller des négociateurs français au Conseil de l’Europe. Il expérimente finalement une impossibilité de mener à bien quoique que ce soit dans la défense des intérêts de l’agriculture française. Son espoir, son ambition de devenir un acteur un peu efficace sur un point même mineur de la réalité de l’économie agricole se confronte à des limites indépassables, extérieures à ses possibilités de maitrise.

Si l’échec dans la vie professionnelle apparait bien lié à des facteurs externes, le narrateur reconnait ses propres responsabilités dans le naufrage de ses amours. « Il a trahi l’amour » comme il l’écrit. Il a trompé les deux femmes qui ont véritablement eu de l’importance : Erika et surtout Camille.

Pour ces trois personnages, il y a une impossibilité de trouver du sens à l’existence en dehors d’un accomplissement rigide du fantasme idéal. Après tout Claire pourrait trouver de l’intérêt et de la valeur dans ses cours aux chômeurs, Aymeric, ingénieur et propriétaire terrien pourrait exercer ses aptitudes dans d’autres domaines comme d’ailleurs le lui suggère Florent Claude et celui-ci pourrait rebondir sur d’autres projets. Ils sont trop inféodés à ces identifications imaginaires et ne peuvent se ressentir existants quand elles ne sont pas reconnues dans la réalité, dans la société. Une mobilité de sujet leur manque. Pourquoi ? Peut -être un élément de réponse est-il donné par ce qui est dit pour eux trois de leur environnement familial lorsqu’ils étaient enfants ? Atmosphères conflictuelles, contraintes, voire rejetantes… peu propices aux interactions , aux échanges de parole. Or ceux -ci sont indispensables au petit enfant pour faire avec ses expériences multiples et diverses et se sentir vivant. Assurément la parole n’est pas investie, n’a pas été investie d’une façon suffisante. Souvent Florent Claude assure que les mots lui manquent, que la parole est défaillante, précaire. Et cela dès son enfance. Le couple parental n’était-il pas clos sur lui-même, l’excluant ?

 Cela témoigne d’une carence du symbolique qui peut également rendre compte de ce rapport si particulier à la sexualité : très présente et souvent fortement désérotisée. Et la crudité voire l’obscénité de certaines expressions bouscule inévitablement le lecteur.

Camille est différente et sa famille, décrite comme très chaleureuse, l ‘est aussi. Lorsqu’il y a été invité, Florent Claude s’y est bien senti. Et lorsque Camille choisit de s’installer comme vétérinaire, c’est dans un lieu proche de chez ses parents qu’elle ouvre son cabinet.

Voilà pour la psychologie des différents personnages, mais le roman raconte une histoire dans le présent de la narration : celle de Florent Claude, devenu « disparu volontaire », déprimé, en grande crise existentielle qui essaye de trouver auprès de quelques autres un accueil qui lui permettrait de regagner un sens à sa vie. Nous pouvons lire toutes les rencontres qu’il va provoquer comme des tentatives pour trouver une relation où il se sente avoir une place, sa place en tant qu’être singulier. Il est dans la recherche d’un lieu d’adresse…avec toute la polysémie de ce terme : un prochain à qui adresser sa parole et qui lui parlerait, et aussi, qui aurait une présence suffisamment assurée pour offrir un repère stable.

La métaphore en est constituée par tous les lieux d’hébergement qui, successivement, vont l’abriter et qui sont décrits avec précision : cette chambre d’ hôtel si difficile à obtenir , car il y a à se faire accepter avec sa particularité de fumeur… les différentes maisons dont celle de Normandie rendue chaleureuse et vivante par la main de Camille… et les appartements dont celui de la tour de la périphérie de Paris ,celui du « habiter nulle part », où son errance le conduit à la fin.

Pour cette recherche, il va aller frapper à certaines portes :

  • Celles des personnes qui dans son histoire passée ont compté :
    • des anciens compagnons avec qui un lien de confiance s’était établi : Un lien d’amour, Claire… un lien d’amitié forte, Aymeric. Mais ils sont tous deux dans une profonde détresse et n’ont donc pas la disponibilité minimale pour lui porter secours.
    • Camille, aussi, qui représente la partenaire idéale, mais qu’il n’arrivera pas à rencontrer.
  • Et également, il va se tourner vers des professionnels, ceux que l’institution sociale a mis à cette fonction d’accueillir des sujets qui comme lui sont dans une demande d’aide psychologique
    • Un psychiatre d’abord, qu’il perçoit comme rejetant. Il lui prescrit le Captorix, l’antidépresseur qu’il va néanmoins utiliser.
    • Un médecin généraliste, ensuite, le docteur Azote. Il l’avait consulté quelques années auparavant et il en avait gardé un bon souvenir. Là, Il est très bien reçu, avec empathie. Dans une de leurs rencontres, ce praticien lui livre une parole de vérité, lui fournit une désignation pertinente de son état : « vous êtes en train de mourir de chagrin ». Mais, curieusement et malheureusement, cette quasi-nomination n’introduit à aucun discours adapté. A la suite de cette intervention, le médecin lui fournit une liste…non de psychothérapeutes, voire d’analystes mais de call-girls… de call-girls de confiance. L’échange sexuel à la place de l’échange langagier. Assurément le Docteur Azote n’a pas su accueillir la demande d’aide formulée. Sa fonction aurait dû être de l’introduire dans un dispositif relationnel lui permettant de parler de ses difficultés et de laisser sa parole se déployer sans retenue.

Finalement, Florent Claude se présente d’une manière assez semblable à ces patients qui viennent nous consulter : déprimées, anxieuses, désarmées devant leur trouble. N’en est-il pas un exemple significatif ? Certes, elles ne sont pas toutes comme lui arrivées déjà à une élaboration conséquente de leurs difficultés : une conscience aigüe de leur inadaptation, des répétitions de situations d’échec et même de leur implication ; ne dit-il pas « les gens fabriquent eux-mêmes le mécanisme de leur malheur »16 ? ; également, elles ne sont pas toutes engagées dans des tentatives énergiques de trouver dans leur environnement  une personne qui leur offrirait un lieu d’adresse… mais c’est pourtant ce qu’elles recherchent toutes, même si elles n’en ont aucune conscience.

Et si, comme lui, elles sont en général peu averties de ce qu’est un travail de parole voire de ce qu’est la psychanalyse et de son intérêt, elles ne sont pas pour autant, à son image, dans une méfiance certaine. Ne parle-t-il pas, avec l’ironie habituelle que lui prête l’auteur, du « guignol de Vienne » … n’évoque -t-il pas les ateliers théâtraux comme plus efficaces que la psychothérapie pour le moral des chômeurs de longue durée ? On sait l’auteur hostile à la psychiatrie : « Parler à un psychiatre, ou à un mur » fait-il dire à Bruno dans les Particules Élémentaires17 … et on le sait hostile à la psychanalyse. En effet, sa conception de la douleur humaine comme produite directement par la situation sociale et les conditions économiques exclue toute interrogation singulière. L’histoire individuelle n’aurait pas lieu d’être prise en considération. Dans « Extension du domaine de la lutte », Michel Houellebecq fait dire à une psychologue qui s’adresse au narrateur hospitalisé dans un service de santé mentale « En dissertant sur la société vous établissez une barrière derrière laquelle vous vous protégez ; c’est cette barrière qu’il m’appartient de détruire pour que nous puissions travailler sur vos problèmes personnels »18. Ces propos demeureront inentendus et leur pertinence ne sera perçue ni par le personnage, ni, à fortiori, par l’auteur

Et à la toute fin du livre et de ce qui apparait bien comme une tentative jusque-là, désespérée et en échec de trouver un lieu d’adresse, il y a une rencontre ultime : celle de Dieu.  « Dieu s’occupe de nous en réalité, il pense à nous à chaque instant »19 écrit-il. Seul interlocuteur enfin découvert pour une présence fiable et rassurante. Enfin, pas tout-à-fait le seul… car juste avant d’évoquer Dieu, Florent Claude cite une catégorie de personnes auprès de qui il a pu trouver appui et réconfort : les écrivains. En particulier certains d’entre eux, rencontrés à travers leur livre : Gogol et ses « Ames mortes », Conan Doyle et sa série des « Sherlock Holmes », ses nouvelles. Par conséquent, l’auteur, Michel Houellebecq pose ainsi la littérature comme lieu d’hospitalité inconditionnelle pour une subjectivité en souffrance. N’écrit-il pas : les lecteurs ont à « satisfaire à cette simple demande d’un livre posé devant eux : être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux -mêmes »20 ?

Mais, dans la réalité concrète, objective des relations sociales, toutes les rencontres actuelles n’ont pas pu avoir de lendemain. Elles résonnent avec toutes les rencontres ratées de son histoire. Il ne trouve pas de partenaires réels et personne n’a été en mesure de l’accueillir véritablement. Et lorsque cela est susceptible de se passer, lorsqu’il retrouve Camille, quelque chose en lui l’empêche de réaliser son vœu. Et nous avons là cette scène incroyable et, à priori, incompréhensible : Florent Claude envahi par une envie de meurtre, tenant dans la visée de son fusil, le petit garçon de Camille, vécu comme un rival absolu.

Que répète-t-il ainsi ? Est-ce le rejet de sa personne par ses parents ? On sait qu’ils étaient très amoureux l’un de l’autre, trop unis pour s’intéresser à un tiers, fût-il leur enfant. Est-ce aussi la prégnance d’un tel modèle de couple, fusionnel, binaire, qui l’empêche de concevoir de partager son objet d’amour avec un tiers ?

Cette scène n’éclaire-t-elle pas la structure en jeu dans les deux catégories d’échecs existentiels : professionnels et amoureux ? Dans les deux cas, un fantasme idéal est mobilisé qui ne souffre aucune entame : pas de tiers dans le fantasme amoureux, pas d’approximation et pas de remise en question dans le fantasme professionnel…Identification imaginaire insuffisamment mise à distance par la parole, en grand défaut de symbolisation. Et le petit garçon de Camille ne représente-t-il pas ce fantasme qu’il y aurait lieu de « tuer » par les mots pour libérer le sujet, accéder au désir ? Cette scène m’a rappelé un livre de Serge Leclaire qui avait pour titre : « On tue un enfant ». J’en cite ce passage : « la pratique analytique se fonde d’une mise en évidence du travail constant d’une force de mort : celle qui consiste à tuer l’enfant merveilleux…qui, de génération en génération, témoigne des rêves et désirs des parents ; il n’est de vie qu’au prix du meurtre de l’image première, étrange dans laquelle s’inscrit la naissance de chacun. Meurtre irréalisable, mais nécessaire, car il n’est point de vie possible, vie de désir, de création, si on cesse de tuer ‘’l’enfant merveilleux ‘’toujours renaissant. »21… « His majesty the baby » comme en parlait Freud22.

Comment ce « meurtre » peut-il s’effectuer par le symbolique ? C’est comme effet, toute la question du rôle de l’environnement familial pour l’avènement d’un sujet de désir. Et aussi toute la question de la pratique analytique.

Par ailleurs…

L’individu déprimé soigné par antidépresseur, pour qui ces médicaments sont indispensables au point de ne pouvoir envisager de s’en passer, est dans notre monde contemporain un personnage accepté, médiatisé, insuffisamment voire aucunement questionné. De cela, la comédienne Muriel Robin témoigne ainsi23 : « Je ne peux pas vivre sans antidépresseur mais je pense que c’est moi qui suis normale »24, et : « Je ne suis pas équipée pour faire face à la violence de la société…cela m’étonne les gens qui arrivent à vivre la vie qu’on vit sans rien prendre ».

Est-ce dans la représentation de ce personnage social que résident les raisons de l’important succès des livres de Michel Houellebecq et dans la remise en question de ses bien fondés, en particulier, de la légitimité de l’usage d’antidépresseurs, celui de « Sérotonine » ?

Car ce roman a rencontré son public. Il a eu de l’effet, un effet important.

Comment le comprendre ?

La fonction assignée à la littérature dans le roman lui-même le permettrait-elle ? Le livre comme hôte d’une subjectivité en souffrance, seul refuge dans un monde en désolation, chaotique, voire hostile, déserté des idéologies et dénué de valeurs. C’est là la thèse de Michel Houellebecq.

Et qu’illustre Florent Claude lorsque dans sa quête il a trouvé dans la littérature plaisir, apaisement et réconfort. A la fois dans la lecture de l’ouvrage lui-même et à la fois au-delà dans la rencontre avec son auteur. Je cite : « je lisais… »Les Âmes Mortes » de Gogol… Cette lecture me procurait des plaisirs infinis, jamais peut-être je ne m’étais senti aussi proche d’un autre homme que de cet auteur russe un peu oublié 25.

 Il a trouvé un compagnon : Michel Houellebecq parle de « la libre fréquentation d’un ami »26 qui ne peut être que toujours présent. Et également « seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne »27. Ainsi, au-delà du livre lui-même, au-delà du personnage central, au-delà du narrateur, un lien fort a été créé avec l’écrivain. Dans une société où règne la déliaison, seule la littérature serait capable d’insuffler du collectif. Mais… dans Sérotonine cela n’est pas suffisant pour empêcher Florent Claude de se diriger inévitablement vers une issue mortelle.

Il y a là, pourtant, une thèse intéressante quant aux effets de la lecture. Encore faut-il pour qu’ils se produisent qu’il y ait eu adhésion d’un sujet à un roman… assurément temps inaugural de l’expérience. Qu’est-ce qui l’a constitué ce sujet, lui dans sa singularité, comme lecteur de ce livre-là, lui aussi dans sa singularité ?

Pour un sujet en errance, devenir lecteur c’est déjà trouver un statut, une place dans la réalité. Un livre qui plait pourrait-il être considéré comme un lieu d’adresse ?

  • Tout d’abord, l’expérience de la lecture est une mise en situation. Pour s’y introduire, le corps lui-même doit se placer dans certaines conditions : à la fois dans une atmosphère propice, d’isolement, de calme… et à la fois dans certaines positions liées à la matérialité -même du livre. Ainsi, le tenir en mains, le manier, le lire, obligent à une attitude particulière. Très caractéristique, elle a constitué un motif prisé par les peintres. De nombreux portraits de « lectrices » ou de « liseuses » ont été réalisés, et l’on en connait qui ont été l’œuvre de peintres illustres tels Monet, Fragonard, Van Gogh par exemple.
  • Et également, le livre a tout de l’objet transitionnel : on le prend, on l’ouvre, et puis on le ferme et on le laisse, on risque de l’oublier, ou de le perdre… et on peut le prêter… et aussi on l’aime, on le hait… ou bien il laisse indifférent et il « tombe des mains ».

Les premiers temps de la lecture sont essentiels : il y aura rencontre ou il n’y en aura pas, il y aura adhésion ou il n’y en aura pas. La petite machine fictionnelle se mettra -t-elle à fonctionner ?

  • Ainsi, le rôle du personnage central… L’identification ne constitue-t-elle pas, alors, l’axe principal de l’adhésion du lecteur à la fiction ? Les représentations de soi proposées sont assurément multiples. Elles cherchent à rencontrer un sujet en lui supposant certaines attentes singulières prévalentes.
  • L’anti-héros houellebecquien est déprimé, il se débat pour trouver du sens à sa vie, pour faire avec la complication existentielle du rapport à la réalité. Ce qui nous est proposé, n’est pas un moi idéal, mais un alter ego. Avec ses difficultés et ses efforts importants pour les affronter. Mais aussi avec ses contradictions et jusqu’à ses facettes négatives. Un lecteur qui a traversé, qui traverse dans son existence, même si ce n’est que sporadiquement, des moments comme ceux que connait Florent Claude…est en perte de repères, en défaut d’une représentation de lui-même. Il est dans l’attente d’une reconnaissance par le regard de l’autre. Dans un tel personnage littéraire, il est alors non seulement invité à se retrouver, mais aussi, à se questionner et à se découvrir. Le déplacement opéré sur la scène fictionnelle permet un regard rasséréné. Ainsi dans le monde du roman, les situations compliquées ont abandonné une grande partie de leurs investissements douloureux et certains fantasmes et comportements négatifs leur dimension honteuse.

Le talent de l’auteur se mesure à la finesse du portrait, à sa profondeur…à sa vérité psychologique et aussi à celle des situations mises en scène. Une exactitude du regard, servie par la qualité du style. Ce qui est transmis alors est ressenti comme de la « justesse » Dans de nombreux passages, Michel Houellebecq, fait preuve de cette qualité. « Il sait nous toucher » disent certains. Et cette « justesse », n’est-elle pas l’effet sur le lecteur de ce que Freud pointait dans la Gradiva comme la connaissance particulière et pertinente par l’écrivain de son monde intérieur, d’une certaine ouverture de l’accès à l’inconscient, à ce qui en vient ? Je cite :« C’est dans sa propre âme qu’il [l’écrivain] dirige son attention sur l’inconscient, qu’il y guette ses possibilités de développement et leur accorde une expression artistique, au lieu de les réprimer par une critique consciente. » Formulation élaborée de ce que Michel Houellebecq énonce naïvement comme « présence de l’auteur » : je cite « un auteur c’est avant tout un être humain… l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres » ?

qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres » ?

La justesse serait alors l’indispensable condition nécessaire pour emporter l’adhésion du lecteur.

Ainsi la vérité subjective que recèle un roman de qualité se manifeste de deux façons différentes

  • Tout d’abord, comme structure sous-jacente qui organise la psychologie des personnages, leur comportement, leur devenir. Une lecture théorique peut en fournir une hypothèse de représentation. C’est ce que j’ai tenté de faire avec « Sérotonine » en y repérant la structure de la quête désespérée d’un lieu d’adresse. Articulation du vrai à la logique formelle.
  • Ensuite, comme production chez le lecteur d’un éprouvé de justesse. Articulation, là, du vrai au sensible. Il s’agit bien de pointer un ressenti et non un raisonnement… à l’instar du « mot juste » qui trouve sa légitimité dans un ressenti lié à l’adéquation avec une pensée qui cherchait à s’exprimer… Et qui ne nécessiterait aucune argumentation pour s’imposer.





Thérèse d’Avila : quarante ans de conflits intra psychiques

Christine Bigallet

Mars 2020

Avant-propos

Thérèse d’Avila va mener jusqu’à ses quarante et un ans d’intenses combats intérieurs. Enfant, elle se passionnera, en cachette de son père pour les romans de chevalerie tant appréciés par sa mère. Adolescente, après la mort de sa mère, elle goûtera, en jeune fille un peu coquette, aux plaisirs de son âge et à la compagnie d’amis et de cousins, s’exposant à de menus péchés qu’elle se reprochera toute sa vie. Un peu plus tard, entrée comme pensionnaire au couvent sur l’ordre de son père qui craignait pour la vertu de sa fille, Thérèse sera tourmentée par une violente lutte interne aboutissant à la décision de se faire religieuse alors qu’elle n’en a nul désir. Des épisodes de somatisation s’ensuivront, la conduisant aux portes de la mort, et perdureront, quoique moins aigus, pendant toute son existence. La jeune femme vivra des années en proie à une scission intérieure insupportable, déchirée entre le besoin d’aimer et être aimée de ses semblables et l’attirance pour Dieu et la vie éternelle. Après le décès de son père, qui lui cause une extrême douleur, les conflits internes vont, très progressivement et avec des rechutes, aller vers la voie de l’apaisement. Des événements exceptionnels, des rencontres avec des prêtres compréhensifs jouant le rôle de guides spirituels, ainsi que des lectures, l’amèneront enfin, après la dissipation de dernières craintes quant à l’action en elle du démon, à un état stable où les conflits internes seront dépassés.

Figure très attachante que celle de Teresa de Cepeda y Ahumada … Si elle évoque très souvent ses penchants négatifs avec beaucoup d’humilité (trop peut-être ?) dans plusieurs de ses écrits, cette mystique espagnole du 16ème siècle (plus connue sous l’appellation de Thérèse d’Avila) a fait preuve d’une forte personnalité, notamment en ayant su affronter moult adversaires (théologiens, Inquisition…) au sein même de l’Eglise catholique d’alors. Eglise à laquelle elle resta toujours fidèle et qu’elle défendit à l’encontre du péril protestant. Tout en obéissant (de manière explicite) aux ordres émanant de ses supérieurs religieux qui lui intiment d’écrire sur sa vie, elle montrera une capacité à utiliser ces ordres, sinon à les contourner, pour exprimer ce qui pour elle est essentiel dans la compréhension de son cheminement spirituel, indépendamment de toute injonction venant de la hiérarchie catholique de son temps. Pour cette femme canonisée quarante ans après sa mort et déclarée par le Pape (Paul VI) première femme Docteur de l’Eglise en 1970, la prééminence revient toujours à l’action de Dieu qui sait attirer à lui des êtres imparfaits pour que ceux-ci témoignent alors, comme elle l’a fait en parole et dans ses écrits, de la grande miséricorde dont ils ont été l’objet. Cette compréhension se manifestera dans ses écrits quand Thérèse d’Avila sera parvenue au calme intérieur, certes toujours empreint de passion, de la maturité.

Quel éclairage inspiré par la psychanalyse peut être porté, en suivant les différentes étapes de l’évolution intérieure de Thérèse d’Avila jusqu’à ses quarante et un ans, sur les tourments internes qui ont affecté cette femme pendant plusieurs décennies ? Comment comprendre les luttes implacables et les souffrances tant physiques que psychiques qu’elles ont engendrées ? Quelle écoute apporter au « sujet » thérésien ? 

Une enfance déjà marquée par le désir d’« aller jouir de » Dieu [1]

Née à Avila (ou tout près) le 28 mars 1515, Thérèse grandit dans un climat de haute moralité, instauré par ses parents et surtout par son père, Don Alonso Sanchez de Cepeda. Dans cette famille de petite noblesse castillane, comme dans la ville même d’Avila, très religieuse et réputée pour l‘austérité de ses mœurs, on ne plaisantait pas avec la vertu ni avec l’honneur ! La mère de Thérèse, Doña Beatriz, très croyante, enseigne les prières de la foi catholique à ses enfants, leur transmet sa dévotion à la Vierge et leur fait lire très tôt la vie des saints. Un point cependant la distingue de son époux : elle lit avec passion des romans de chevalerie, passion qu’elle transmet à Thérèse, en dépit de la forte opposition de Don Alonso à ce sujet. « Mon père en était si contrarié que nous devions veiller à ce qu’il ne nous voie pas ».[2]  Ce « petit défaut », selon les mots de Thérèse correspondait sans doute à la seule distraction que pouvait s’autoriser cette femme, mariée à 15 ans à un homme (plus âgé qu’elle de 14 ans et veuf avec deux enfants) et chargée très tôt de la conduite d’une importante maisonnée. Doña Beatriz mettra au monde dix enfants et mourra à l’âge de 33 ans, après avoir souffert de maladies quasi continuelles, en proie à de très fortes souffrances physiques. « Héritage » ou transmission maternelle qui affectera Thérèse sa vie durant…

Thérèse partage donc avec sa mère ce goût prononcé pour l’imaginaire des romans de chevalerie sur fond de condamnation morale paternelle. « Je ne croyais pas que ce fût mal, alors que je passais des heures, jour et nuit, en ce vain exercice, en cachette de mon père ».[3] Peut-on voir, dans cette occupation quasi obsessionnelle, un signe avant-coureur des conflits psychiques ultérieurs, beaucoup plus marqués, qui seront le lot de Thérèse pendant plusieurs décennies ? Conflits entre l’identification à la mère et la loi morale incarnée par le père ? Conflits entre centres d’intérêt, voire désirs, antagonistes ? L’habitude prise par Thérèse de lire de façon presque addictive (« si je n’avais pas un livre nouveau, je ne prenais plaisir à rien »)[4] ces romans de chevalerie « commença à refroidir [ses] désirs et à [lui] faire négliger tout le reste ».[5]

Au sein de sa famille frappée par les maladies presque incessantes de sa mère, dans la ville d’Avila, au climat rude et contrasté du plateau castillan où elle s’érige (torride l’été, glacial en hiver), dans l’Espagne et l’Europe en proie aux guerres, Thérèse doit composer, dans toutes ces circonstances, avec sa propre nature passionnée et impétueuse. Influencée sans doute par les faits héroïques des héros des romans de chevalerie et surtout par la lecture de la vie des saints et martyrs chrétiens, elle fugue sur les routes à 7 ans, en compagnie de son frère aîné Rodrigo, pour aller se faire décapiter par les Maures ! Cela, écrit-elle, « non pour l’amour que j’aurais ressenti pour [Dieu], mais pour jouir aussi vite des grands biens qu’il y avait au ciel ».[6] Il lui semblait ainsi avantageux de souffrir le martyre s’il permettait de gagner rapidement le paradis. Cette forme de calcul, Thérèse y aura recours plus tard en pesant le pour et le contre du choix de la vie religieuse.

Le contexte familial (premier veuvage de son père, maladies de sa mère) l’amène sans doute à percevoir la fragilité de la vie humaine, en opposition à la perspective de la plénitude de la vie éternelle en Dieu, du bonheur parfait promis par la religion catholique après la mort pour ceux qui l’auront mérité. Tout en étant dominée, d’une façon qui s’accentuera progressivement, par ses propres envies et desiderata, Thérèse a l’intuition très tôt d’une vérité selon laquelle : « Todos es nada ». « Tout n’est rien […], le monde n’est que vanité ».[7] Différents éléments contradictoires se combinent dans l’esprit de Thérèse, juxtaposant appétit de vivre et insatisfaction existentielle, compréhension intuitive que les objets du monde (au sens large) ne peuvent apporter le bonheur recherché et conscience en même temps d’une dépendance à leur égard. Cette dichotomie va se développer de façon saisissante dans le psychisme thérésien, jusqu’à l’amener, à l’âge de vingt-quatre ans, aux frontières de la mort.  

Opposition, voire confusion, peut-être entre d’une part, un besoin d’épanouissement impérieux pour échapper aux souffrances générées par les vicissitudes de la vie et la condition mortelle de l’être humain et, d’autre part, la représentation d’un bonheur absolu dans la relation avec Dieu ? Après la fugue avortée (un oncle rattrapera les deux enfants sur la route), Thérèse vivra une période où elle ne voudra vivre que pour Dieu : la foi imprégnera ses jeux (construction d’ermitages dans le jardin paternel, simulation de couvent avec d’autres petites filles) et orientera son comportement de fillette (récitation fréquente de prières, don d’aumônes).

Une adolescente pleine de vie

Tandis qu’elle grandit, le désir d’absolu de Thérèse revêt d’autres formes et semble se déplacer sur ce qui constitue la vie d’une jeune fille de son temps et de son milieu. La plongée dans l’imaginaire que représentait la lecture avide des romans de chevalerie devait être vitale pour elle puisque la privation occasionnelle de ce recours la conduisait à une sorte d’état dépressif. Thérèse poursuivra d’ailleurs cette évasion romanesque en commençant elle-même l’écriture d’un roman (« Le chevalier d’Avila »), reprenant sans doute à son compte les aventures tant des chevaliers que des dames qu’ils servaient héroïquement (et d’ailleurs pas seulement chastement…), se projetant dans ces vies rêvées au masculin et au féminin… La ressource de l’écriture, spontanée, non encore ordonnée par des tiers, se fait donc jour dès sa prime jeunesse, même si elle affirmera plus tard, cherchant toujours ses défauts ou déficits, qu’elle avait peu d’imagination… Besoin en tout cas de s’identifier à des personnages littéraires, de vivre par procuration des aventures qui lui faisaient quitter un quotidien morne sinon difficile.

C’est à treize ans et demi que Thérèse perd sa mère, usée prématurément par les nombreuses grossesses et les maladies ; elle en conçoit une douleur intense. « Quand je commençai à comprendre cette perte, j’allais tout éplorée devant une statue de Notre-Dame et la suppliai avec force larmes d’être ma mère »[8]. Initiée par sa mère à la dévotion envers la Vierge, Thérèse se confie à donc à la Virgen de la Caridad (église d’Avila) et trouve ainsi en la mère du Christ une mère de substitution. 

Restée longtemps seule fille dans une fratrie de 9 garçons (sa sœur Juana naîtra lorsque Thérèse aura 13 ans) et après la mort prématurée de sa mère, la jeune fille va être happée par les plaisirs de la vie, trouvant peut-être en eux un dérivatif à sa douleur d’orpheline, une compensation bien compréhensible à la privation maternelle.  Admirée pour sa beauté et son intelligence, Thérèse reconnaîtra avoir éprouvé très longtemps un grand besoin d’aimer et d’être aimée. Voulant plaire toujours davantage, elle devient coquette et se pare, influencée par une cousine un peu frivole. Elle fréquente une bande de cousins germains « qui étaient seuls à être admis chez [son] père, car il était fort circonspect »[9]. Ces garçons l’entraînent dans une forme d’insouciance, plutôt saine semble-t-il, pour une jeune fille, et sûrement préférable à une complaisance dans le chagrin ou la mélancolie liés à la perte de sa mère. Faisant l’expérience de la séduction qu’elle peut exercer sur son entourage, elle ira jusqu’à vivre une amourette avec l’un de ses cousins, un flirt, dirions-nous aujourd’hui, qui n’ira pas loin : le sens de l’honneur inhérent à cette fille d’hidalgo limitera les comportements dangereux pour la vertu ! Mais, à l’âge mûr, (vers 47 ans notamment au cours de la rédaction du Livre de la Vie), Thérèse se reprochera souvent dans ses écrits de s’être laissée ainsi tenter par ce qui paraîtrait aujourd’hui une peccadille (en espagnol : pecadillo, petit péché) et non un péché mortel… Faisant l’expérience de plaisirs de son âge, elle échappe ainsi à l’interdit – inconscient – de l’amour œdipien à l’égard d’un père redevenu veuf ou de certains de ses frères (même si l’amourette en question concerne un cousin). Toujours est-il que Thérèse se sent coupable de profiter de ces joies de jeune fille, souvent avec la connivence de certaines servantes et en cachette de son père, coupable de trahir la confiance de ce dernier, lequel mettra un peu de temps à se rendre compte des dangers encourus de par la conduite de Thérèse vis-à-vis des strictes normes morales de la noblesse et de la religion catholique.

Don Alonso réagit donc à l’amourette de sa fille et à la fréquentation des cousins en exerçant son autorité paternelle : il envoie Thérèse au couvent des Augustines, à Avila, où la jeune fille devient pensionnaire. Pour la première fois (si l’on excepte la fugue vite interrompue quand elle avait 7 ans), Thérèse quitte sa famille. Elle a 16 ans.

Très vite, la jeune pensionnaire retrouve un état mental paisible. La vie au couvent lui permet de ne plus être écartelée entre l’appétence pour les plaisirs de « passer le temps en agréable compagnie » et le risque de faillir à l’honneur. « [L]orsque j’étais soumise à tentation, le danger était imminent et j’y exposais mon père et mes frères ».[10]  « [T]elle était ma crainte de perdre mon honneur, que j’avais mis tout mon soin à tout garder secret… »[11]. « Les huit premiers jours, je fus très malheureuse, mais plus de voir que ma vanité avait été percée à jour, que de l’ennui de me trouver en ce lieu (…). Mon inquiétude [d’offenser Dieu] était telle au bout de huit jours, et peut-être moins, que je me sentais bien plus contente que chez mon père ».[12] Thérèse écrit aussi que, pour prendre la décision de l’envoyer au couvent, « on avait attendu une occasion qui parût naturelle : ma sœur s’étant mariée, il n’était pas bon de me laisser seule et sans mère ». [13] Soulagement inconscient, peut-être aussi, que de mettre fin, en faisant découvrir ses incartades, à une situation risquée sur un plan incestuel.

Quoique ressentant une « vive aversion pour l’état religieux »[14], Thérèse est fort impressionnée par la religieuse, « très avisée et très sainte »[15] qui s’occupe d’elle. Ayant subi les contraintes multiples et les effets mortifères de cette condition qui avaient pesé sur sa propre mère, la jeune pensionnaire n’éprouve pas plus d’attirance pour le mariage : « je redoutais aussi de me marier ».[16] Commence une période d’ambivalence oscillant entre rejet de l’état religieux et peur de l’état de femme mariée.  Manifestant un sens de la mesure et loin de tout masochisme, Thérèse est choquée par les pénitences extrêmes (flagellations et autres mortifications) auxquelles s’adonnent les religieuses.

Un (premier ?) épisode de somatisation sous forme de maladie grave l’oblige l’année suivante à retourner chez son père. Une brève visite chez son oncle Pedro, homme très dévot, qui lui fait lire des livres pieux, la fait se rapprocher de ce dont elle avait eu l’intuition dans son enfance : « Tout n’est rien  »[17], seul compte le service de Dieu. La peur d’aller « droit en enfer »[18] si elle mourait, est également très prégnante.

Mais Thérèse reste en proie à un intense conflit psychique : tout en redoutant la vie religieuse, sans avoir la volonté d’embrasser cet état, elle comprend que c’est « là, le meilleur et le plus sûr des états »[19]. Se faire religieuse impliquerait de tout quitter, de renoncer (à 18 ans) à tous les plaisirs de la vie, auxquels elle a déjà goûté en tant que jolie jeune fille, de famille noble, aimant plaire et appréciant beaucoup les relations et affections partagées avec les membres de sa famille, ses amis et connaissances.  

Commence une lutte intérieure implacable qui durera 3 mois. Thérèse, qui n’en a pas du tout envie, s’oblige à prendre le parti d’adopter la vie religieuse. Cette décision surmoïque violente la fait retomber dans la maladie, elle souffre   d’«accès de fièvre (…) et de grandes défaillances »[20]. L’idée que le bonheur éternel est le seul à devoir être recherché, confortée par la peur de l’enfer qu’elle estime avoir mérité, amènent Thérèse à se faire intensément violence. Au terme de cette lutte mentale qui aboutit à réprimer durement ses besoins et ses désirs, son corps devient l’expression, la manifestation, de ce que son attitude rationnelle d’extrême sévérité envers elle-même a méprisé et nié. Le corps de la jeune fille devient le symptôme de ce à quoi elle a renoncé, de ce dont elle s’est en quelque sorte amputée psychiquement. Retour, adhésion à l’austérité paternelle ? Ce n’est sans doute pas si simple. Car en se résolvant à devenir religieuse, Thérèse se voit signifier la très forte opposition de son père qui refuse qu’elle soit religieuse tant qu’il sera en vie ! Le conflit intérieur entraîne un conflit externe…

Après s’être imposé de devenir religieuse, par un acte volontaire et calculé (qui, en lui faisant endurer des souffrances dignes du purgatoire, la conduirait droit au Ciel), sans désir véritable, Thérèse doit patienter deux ans. Quand son frère Rodrigo part pour les Indes, elle fugue, sans lui cette fois, mais accompagnée d’un autre frère qu’elle a convaincu de se faire religieux, de la maison familiale, pour se rendre au couvent des carmélites de l’Incarnation, hors des murailles d’Avila. En ce mois de novembre 1535, elle a 20 ans. Cet acte volontariste, (accompli à contrecœur, dans la douleur sans doute de voir partir au loin son frère aîné et vraisemblablement dans un ressenti d’abandon répétant la souffrance liée au décès de sa mère) est un acte d’une violence inouïe, manifestation de la coercition interne qu’elle s’impose. « Je me rappelle (…) que telle fut ma douleur, le jour où je quittai la maison de mon père, que je ne pense pas, à l’heure de ma mort, en ressentir de plus cruelle [… ]. [Dieu] me donna alors la force de me vaincre, et je finis par me résoudre »[21] écrira-t-elle beaucoup plus tard.

Aux prises avec d’intenses conflits intérieurs

De tempérament extraverti, Thérèse reporte la passion qui l’animait dans la vie du monde sur la vie intérieure dont elle découvre, en tant que jeune adulte, les richesses et les premières joies. Mais cela ne suffit pas, semble-t-il, à inverser durablement le rapport de violence interne qu’elle a institué en devenant religieuse. Le changement de vie et de nourriture propre à la vie conventuelle compromet sa santé déjà éprouvée. Au bout de deux ans, elle retombe malade, très gravement. « Mon mal était si grave qu’à tout instant je perdais quasiment connaissance et, parfois même, je la perdais tout à fait »[22].

Elle doit alors quitter le monastère (où les moniales ne faisaient pas vœu de clôture), accompagnée d’une amie religieuse, pour aller consulter une guérisseuse renommée, sur le conseil de son père. En route, elle rend de nouveau visite à son oncle Pedro qui avait déjà eu sur elle une influence bénéfique. Il lui fait cadeau d’un ouvrage : « la Troisième Partie du livre appelé Abécédaire espagnol » d’Osuna, qui traite de l’oraison et propose une méthode pour se recueillir. Cette lecture convient bien à Thérèse pour qui les techniques de prière enseignées au couvent, fondées sur la raison et l’imagination, n’étaient pas appropriées. L’application des méthodes exposées dans l’«Abécédaire » la conduira à une première expérience mystique, vécue comme la révélation (il commence à ne plus être question de contrainte argumentée rationnellement) d’une rencontre intime, sans intermédiaire, avec un Dieu personnel. Cela deviendra habituel chez Thérèse qui aura plaisir à communiquer cette découverte importante à ses proches.

Le séjour hors du couvent dure près d’un an (Thérèse étant hébergée chez une de ses sœurs). Toutefois, le traitement prescrit par la guérisseuse (purges quotidiennes, absorption de produits très douteux) ne fait qu’aggraver son état de santé. « [P]endant les trois mois de cure, je souffris d’atroces tourments, si rudes que je ne sais comment je pus y résister ; et si finalement j’y parvins, mon corps, lui, ne put y parvenir… ».[23]  Thérèse ne peut avaler que des aliments liquides, elle souffre physiquement jour et nuit, en proie à de fortes fièvres, les douleurs au niveau du cœur s’intensifient. Et surtout, ce traitement censé la ramener à la santé la plonge dans une grande tristesse. Effet de l’aggravation des symptômes et de l’épuisement, sans doute peut-on parler de mélancolie… 

Thérèse est ramenée à la maison par son père, dans l’état qu’elle évoque ainsi : « [C]étaient les douleurs qui m’affligeaient, car j’en étais sans cesse tourmentée, des pieds jusqu’à la tête. Quand elles sont nerveuses, elles sont intolérables, de l’aveu des médecins ; et […] j’étais toute recroquevillée… ».[24] Elle est alors condamnée par les médecins qui parlent aussi de phtisie. Ses symptômes atteignent un point paroxystique quand elle tombe dans le coma (août 1539) où elle reste quatre jours. On la croit morte, sa tombe est préparée au couvent, on lui coule de la cire sur les yeux mais son père refuse de l’enterrer. Elle revient à elle : « [E]t voilà qu’il plut au Seigneur que je revienne à moi ».[25]  « Je vois comment le Seigneur semble m’avoir ressuscitée ».[26] Mais elle n’est pas guérie, très loin s’en faut. « Je sortis de ces quatre jours de crise en un tel état, que seul le Seigneur peut savoir les insupportables tortures que j’éprouvais en moi. J’avais la langue en lambeaux, à force de me la mordre ; la gorge si contractée, pour n’avoir rien pu absorber et à cause de mon extrême faiblesse, que j’étouffais ; même l’eau ne pouvait passer ; j’avais l’impression d’être disloquée et d’avoir la tête tout en désordre ; ramassée sur moi-même et roulée en boule, voilà le résultat de ma torture de ces jours-là, sans pouvoir remuer ni bras, ni pieds, ni mains, ni tête, pas plus qu’une morte, à moins qu’on me remuât ; je ne pouvais bouger, je crois, qu’un seul doigt à la main droite. On ne pouvait m’approcher, car j’étais encore si endolorie que je ne pouvais le supporter. On me déplaçait dans un drap, une personne à chaque bout ».[27]

Extrêmement maigre, elle demande à être ramenée dans son couvent, où elle restera quasi paralysée plusieurs années. « [J]’eus beau aller mieux, je restai près de trois ans percluse ».[28] Thérèse paie le prix fort de la dureté extrême dont elle a fait preuve à son propre égard. L’obéissance sans désir à un surmoi tyrannique s’est combinée vraisemblablement à une « cruauté mélancolique », pour reprendre la notion théorisée, dans un ouvrage éponyme[29], par Jacques Hassoun.  

Bienveillante envers les autres, Thérèse fera preuve envers elle-même à maintes reprises d’une forme d’inhumanité féroce, au mépris du plus élémentaire narcissisme… Elle a sans doute fait l’expérience d’un conflit extrêmement violent entre instances psychiques : moi idéal versus surmoi par exemple. 

Pour tenter de comprendre ces symptômes poussés à l’extrême, certains ont parlé d’hystérie, d’autres de catatonie propre à la psychose maniaco-dépressive, d’autres encore (Françoise Ponticelli[30], Julia Kristeva[31]) d’épilepsie…

Peut-être pourrait-on déceler à leur fondement une identification de Thérèse à sa mère continuellement malade puis morte prématurément, alors qu’elle-même, jeune fille, a continué de vivre en goûtant les plaisirs de son âge, et en souffrant inconsciemment de culpabilité ?

Au cours de ces trois années de paralysie, les améliorations se font lentes. Thérèse envisage même de rester toute sa vie paralysée s’il s’agit de la volonté divine. Faisant preuve d’un infinie patience, elle finit par retrouver le sourire et par aller vraiment mieux au printemps 1542. Elle restera toutefois malade peu ou prou toute sa vie, le « mal de cœur » lui occasionnant un ou plusieurs vomissements par jour. Revenant à une vie quasi normale, elle peut enfin reprendre ses activités de religieuse.

Une scission intérieure qui perdure

L’impact des maladies se réduisant, de nouveau se manifeste chez Thérèse l’attrait pour les satisfactions de la vie profane. « Chassez le naturel, il revient au galop » dit le proverbe. Les penchants spontanés de Thérèse, encore jeune femme (elle n’a que 27 ans au sortir des terribles épreuves de santé qu’elle vient de traverser), la sollicitent de nouveau dans ce couvent de l’Incarnation où l’absence de clôture favorise les sorties en ville, les conversations prolongées et répétées au parloir avec des amis hommes et femmes. Redevenue prisonnière de son besoin de plaire et d’être aimée, la jeune femme tombera sous le charme d’un gentilhomme séduisant par sa beauté et ses paroles. Même si elle se gardera de toute transgression de la règle religieuse, Thérèse verra sa ferveur intérieure grandement diminuer, encouragée d’une certaine manière par ses confesseurs qui ne la mettent en garde qu’envers les péchés mortels. Elle ne ressent pas la nécessité de se garder de fautes légères telles qu’une conduite un peu frivole.

« Heureuse d’être estimée », très sensible à l’opinion que l’on se fait d’elle, la jeune femme s’applique à se faire remarquer dans les observances religieuses. « [A]l’extérieur, je faisais bonne impression…, je mettais mon astuce à donner bonne opinion de moi ; je ne me souviens pas, toutefois, d’avoir feint délibérément la piété »[32]. Très sociable, fine et intelligente, Thérèse séduit par l’attention qu’elle sait porter aux autres. Cette façon de faire plaisir aux gens, tout en satisfaisant son propre besoin d’être aimée, non seulement l’entraînera « souvent à manquer de prudence » mais envahira aussi son esprit de façon quasi obsessionnelle. « J’avais un grave défaut qui me fit grand tort ; lorsque je m’apercevais qu’une personne avait de l’affection pour moi, je m’attachais si bien à elle, si elle me plaisait, que ma mémoire y demeurait attachée […]. La chose était si néfaste, que mon âme en était toute égarée »[33]. C’est ainsi que la jeune religieuse renoue avec l’expérience d’une division interne ravageuse. 

Deux tendances irréconciliables s’opposent en effet dans son psychisme : l’attrait pour Dieu et le besoin incoercible d’être aimée de ses semblables, sans possibilité d’intégration ou de hiérarchisation de ces deux tendances. Elle partage ses journées entre respect fidèle de la règle religieuse et conversations mondaines au parloir. « Je voulais apparemment accorder ces deux contraires, si ennemis l’un de l’autre, que sont la vie spirituelle avec ses joies et ses satisfactions, et les plaisirs des sens avec leurs passe-temps ».[34]

Cette scission intérieure entraîne chez Thérèse d’intenses souffrances, quasi intolérables. « Je puis dire que c’est l’une des vies les plus pénibles qui, à mon avis, se puissent imaginer :  je ne jouissais pas de Dieu, ni ne trouvais de satisfactions dans le monde. Au milieu des satisfactions du monde, dès que je me rappelais ce que je devais à Dieu, j’étais en peine ; et lorsque j’étais avec Dieu, les affections mondaines troublaient mon repos ».[35]Insatisfaction existentielle, mal-être, grande tristesse, autocontrainte insupportable au moment de se retirer pour prier : Thérèse en vient à abandonner l’oraison, pour échapper à ces ressentis douloureux. Elle continuera toutefois de prôner cette méthode de prière, accentuant sans doute un sentiment d’inauthenticité… Et à son propre père, elle prétextera de ses problèmes de santé (certes toujours réels) pour justifier son abandon de l’oraison. On peut penser que cette forme de fausseté créera en elle un sentiment de culpabilité d’autant plus fort qu’elle trompe l’être qu’elle aime le plus au monde.

Don Alonso tombant gravement malade, Thérèse se hâte à son chevet pour le soigner. « [E]n le voyant toucher à sa fin, je crus, tant je l’aimais, qu’on m’arrachait l’âme »[36]. Ce père tant chéri meurt le 24 décembre 1543.

Peut-être qu’outre l’immense sentiment de perte éprouvé à la mort de son père, ce décès apportera aussi à la jeune femme comme un apaisement pulsionnel, le conflit œdipien perdant de son intensité. A la suite des luttes intérieures si violentes qui ont assailli Thérèse au point d’entraîner de très graves répercussions sur sa santé (jusqu’à la conduire aux portes de la mort), va s’instaurer une nouvelle période où les amitiés et affections humaines qui répondent à un besoin personnel si impérieux vont progressivement céder le pas à la prééminence donnée à la relation avec Dieu.

A cette période, l’entourage de Thérèse continue de l’inciter à considérer comme naturels et non répréhensibles ses attachements profanes. Seule, une religieuse âgée, parente éloignée, « grande servante de Dieu et fidèle à l’observance » lui fait de temps à autre quelques reproches. « Elle … me mettait en garde ; mais non contente de ne pas la croire, je me fâchais et trouvais qu’elle se scandalisait sans motif ».[37]

La jeune femme va toutefois se confier progressivement à un prêtre dominicain, le père Vicente Barrón, qui avait été le confesseur de son père. Dans les mois qui suivirent le décès de Don Alonso, ce prêtre l’encouragera à reprendre l’oraison et à communier régulièrement. 

Vers un apaisement interne

Au cours des dix années qui suivirent le décès de son père, et qui amèneront Thérèse à ce que des commentateurs ont appelé sa « conversion », plusieurs éléments – comportements, événements, lectures – vont concourir à l’avènement d’un monde intérieur moins clivé chez la jeune femme.

Thérèse tente par ses propres moyens de sortir de l’état de souffrance et d’insatisfaction qui est le sien depuis plusieurs années. Elle écrira plus tard : « Je cherchais un moyen, je faisais diligence ; mais je n’arrivais pas à comprendre que tout ceci ne sert guère si, une fois que nous avons perdu toute confiance en nous, nous ne la mettons pas en Dieu. 

Je désirais vivre, car je voyais bien que je ne vivais pas, mais que je luttais avec une ombre de la mort, sans personne pour me donner la vie ».[38]

Dans ces lignes émouvantes, Thérèse exprime le sentiment intense d’abandon et de solitude, proche du désespoir, qui a prévalu si longtemps en elle. Ne peut-on lire dans ce témoignage quelque chose de la détresse originelle de l’infans, réactivée sans doute par la perte réelle qu’a constitué le décès prématuré de sa mère quand la jeune fille entrait dans l’adolescence puis par la mort récente de son père ? Cette impuissance absolue à laquelle aucun être maternant ne peut répondre sinon remédier (« personne pour me donner la vie ») pourrait dénoter l’absence, à ce moment d’extrême détresse, d’un possible Nebenmensch tel que Freud en fait référence dans « l’Esquisse d’une psychologie scientifique ». Cette notion qui a posé moult problèmes aux traducteurs et commentateurs peut être comprise comme désignant « l’être secourable, qui tente, de manière attentive, de répondre à l’appel d’une souffrance »[39], un autre qui se tient à proximité, « porteur de l’humain »[40].

Plus de quatre siècles avant l’invention freudienne de la psychanalyse, ne serait-il pas possible, en outre, de lire dans la dernière phrase du passage cité ci-dessus (« Je désirais vivre… ombre de la mort ») l’incapacité d’un sujet face à l’opposition en lui entre pulsions de vie et pulsions de mort (même si l’introduction de ces dernières par Freud dans « Au-delà du principe de plaisir » a entraîné beaucoup de controverses) ? Les nombreux conflits internes que nous avons repérés chez Thérèse semblent renvoyer au phénomène inconscient de la compulsion de répétition où la jeune femme se replace encore et toujours dans des situations d’éprouvés extrêmement douloureux, où règnent en maîtresses des pulsions d’auto-agression dépassant en intensité ce que l’on pourrait aussi comprendre comme conflits entre désirs inconciliables ou entre instances psychiques (ça ou moi contre surmoi par exemple). 

Prémices des changements positifs qui vont finir par se produire dans le psychisme thérésien, une première manifestation extraordinaire a lieu alors à un moment (non daté par Thérèse dans ses écrits). « Un jour où j’étais avec une personne dont je venais de faire la connaissance, le Seigneur voulut me donner à entendre que ces amitiés ne me convenaient point, et il m’avertit et m’éclaira dans mon grand aveuglement. Le Christ se montra à moi et me fit comprendre avec sévérité combien il le déplorait ; je le vis avec les yeux de l’âme, plus clairement que je n’aurais pu le voir avec ceux du corps, et il s’imprima si bien en moi que, plus de vingt-six ans après, je crois encore l’avoir devant moi. J’en fus très effrayée et très troublée et ne voulus plus revoir la personne avec qui j’étais ».[41]

Illusion sensorielle ? Hallucination ? L’image du Christ telle qu’elle apparaît à Thérèse frappe par sa « sévérité ». La jeune religieuse se fait admonester par une sorte de figure paternelle autoritaire censée remettre sur le droit chemin une enfant rétive. Est-ce une représentation d’un surmoi exigeant projeté dans un Autre ? 

Ne parlant à personne de cette expérience et finissant par se convaincre qu’elle a été le jouet de son imagination, voire du démon, elle reprend les échanges mondains avec la personne en question ainsi qu’avec d’autres visiteurs. L’obéissance à la figure sévère de la vision (assimilable à une formation de l’inconscient ?) ne dure qu’un temps.

Thérèse va (beaucoup) plus tard (au moment de l’écriture du Livre de la Vie) interpréter comme un avertissement divin un autre événement, non plus intrapsychique mais observé et observable cette fois dans la réalité, par elle-même et d’autres personnes de son entourage. « Un jour où, une fois de plus, nous étions ensemble, nous vîmes venir à nous – et d’autres personnes qui étaient là le virent – une espèce de crapaud énorme et bien plus rapide que ne le sont ces animaux.  Je ne puis comprendre comment une aussi sale bête se trouvait là en plein jour, ni d’où elle venait, car jamais il n’y en a eu depuis. L’effet qu’elle fit sur moi ne me semble pas sans mystère ; et je ne l’ai jamais oublié ».[42] Analogue à l’image d’un rêve, tant elle semble (ir)réelle, cette apparition insolite semble la métaphore du désordre intérieur qui prévaut à cette période chez Thérèse. Ne peut-on la comprendre, surtout en considérant les mots très forts utilisés par Thérèse pour rendre compte du dégoût ressenti, comme la manifestation de ce qu’elle rejette intérieurement et qui est vraisemblablement d’ordre sexuel ? La survenue, dans la réalité sensible, de cet animal objet de répulsion, pourrait se lire comme le retour, dans le réel, de ce qui est refoulé dans le psychisme thérésien.

Toutefois, bien qu’ébranlée par ces deux événements, Thérèse ne changera pas davantage sa conduite. En colère contre elle-même, honteuse de sa faiblesse et de sa lâcheté, elle ne parvient pas à rompre avec ses habitudes, source pourtant d’une énorme ambivalence. Elle en reste prisonnière alors même qu’elle aspire à s’en libérer car elle sait et sent qu’elles ne peuvent la contenter. Le conflit intérieur reste très aigu : attachement irrépressible aux relations mondaines où elle excelle et est très appréciée mais qui ne la comblent nullement, en même temps que persévérance héroïque dans l’oraison. « La vie que je menais était fort pénible, car, dans l’oraison, je comprenais mieux mes fautes. D’un côté, Dieu m’appelait, de l’autre, je suivais le monde. Toutes les choses de Dieu me donnaient de la joie ; mais j’étais ligotée par celles du monde [ …]. [M]on esprit n’était pas maître, mais esclave… ».[43]

Les sermons qu’elle entend l’aident tout en lui faisant prendre plus cruellement conscience de son impuissance. Elle trouve également un secours dans les lectures auxquelles elle s’adonne largement. Son oncle Pedro lui avait fait lire les épîtres de Saint Jérôme et le Troisième Abécédaire d’Osuna. Ses livres de prières l’amènent à connaître des passages de la Bible, traduits en castillan ; elle lit aussi plusieurs traités comme « l’Imitation de Jésus-Christ » ou « Le livre de l’oraison et de la méditation » de Louis de Grenade.

C’est la lecture des « Confessions » de Saint Augustin (dans une nouvelle traduction parue en 1554 et remise dès sa parution à Thérèse par une personne de son entourage) qui va l’aider de façon déterminante à sortir de son enlisement spirituel. « Lorsque je commençai à lire les Confessions, je crus m’y reconnaître ; je me mis à me recommander vivement à ce glorieux saint. Quand j’en arrivai à sa conversion et que je lus comment il avait entendu une voix dans le jardin, je crus que le Seigneur me la faisait entendre à moi aussi, selon ce que sentit mon cœur ; je restais longtemps inondée de larmes, tout affligée et abattue ».[44] Les mots d’Augustin : « Je n’aimais pas encore, et j’aimais à aimer… Comme j’aimais à aimer, je cherchais un objet à mon amour » font certainement écho à ce qu’éprouve depuis si longtemps Thérèse. 

La lecture du témoignage transmis par Augustin de sa propre conversion semble faire acte pour Thérèse. Par identification à un autre, elle sort de sa solitude intérieure en vivant par procuration l’expérience de changement radical vécue par un grand saint qui fut d’abord un grand pécheur … La parole entendue dans le verger par Augustin fait peut-être écho à celle du Christ proférée de façon très sévère lors de la vision rapportée par Thérèse.  L’identification à un homme, saint de surcroît, tout en préparant à l’identification ultérieure de Thérèse au Christ, constitue peut-être pour la jeune femme un moyen d’échapper à son enfermement intérieur en tant que femme. Cela produit un effet libérateur sur Thérèse. 

Contrairement à Augustin, qui, dans le passage des « Confessions » relatant son expérience dans le jardin de Milan, fait montre d’un violent rejet du féminin et de la sexualité, Thérèse ne manifestera dans ses écrits aucun rejet de la « chair » : elle restera toujours incarnée, consciente et de son corps et de ce qu’elle nomme « l’âme », jusque dans ses expériences mystiques les plus poussées, fidèle à sa foi dans l’incarnation du Christ, dans l’expérience vécue du « mariage spirituel ».  

A peu près à la même époque (début 1555 ?), une expérience émotionnelle initiée par la vision d’une statue du Christ bouleverse Thérèse et achève de la dégager de sa « misère » spirituelle. 

« Un jour, il m’arriva qu’en entrant dans l’oratoire, je vis une statue qu’on avait déposée là […]. C’était un Christ tout couvert de plaies et qui inspirait une telle dévotion qu’à peine l’eus-je regardée que je fus toute bouleversée de le voir ainsi, tant ce qu’il avait souffert pour nous était bien représenté. En voyant ses plaies j’eus un tel regret de lui avoir été si peu reconnaissante, que je crus que mon cœur se brisait ; et je me jetai auprès de lui en versant des torrents de larmes et en le suppliant de me donner une fois pour toutes la force de ne plus jamais l’offenser ».[45]

Lors de cet événement, Thérèse passe par l’émotion, intense, et non plus par le raisonnement – lequel l’avait amenée, en décidant rationnellement d’être religieuse sans en avoir de vrai désir, à s’infliger une terrible violence intérieure. Dans cet épisode vital, se révèle l’extrême sensibilité de la jeune femme, sensibilité longtemps jugulée qui s’était transformée en paralysies et douleurs corporelles impressionnantes. Cette sensibilité peut émerger grâce à la relation émotionnelle avec un autre (l’Autre ?), objet de dévotion et d’adoration… Un Autre qui, à son insu, vit en elle et figure, sous la forme d’une statue, d’une représentation sensorielle, visuelle, ce que Thérèse a si fortement refoulé psychiquement, et ce qu’elle s’est imposé avec une violence démesurée pour maintenir la force de ce refoulement. Tout se passe peut-être comme si les souffrances qu’elle s’est elle-même infligées lui revenaient en boomerang au vu de cette représentation christique d’ecce homo. L’émotion éprouvée si ardemment à ce moment correspond à ce qu’elle finit par cesser de contrôler. S’étant rarement permise de pleurer sur elle-même, Thérèse pleure sur l’image du Christ, dans une identification inconsciente qui l’autorise enfin à extérioriser ses souffrances morales.

La culpabilité d’être restée si longtemps comme indifférente aux douleurs endurées par le Christ lors de son sacrifice pour le salut des humains permet peut-être à Thérèse de retrouver un statut de sujet capable de renouer avec des contenus psychiques qui avaient fini, au-delà du refoulement, par être clivés. La représentation corporelle, par le biais de la statue, du corps de douleur du Christ, se fraie un passage par les sens, inattendu, qui opère un changement psychique radical.

Cet événement intérieur va ouvrir la voie à la troisième étape de la vie de Thérèse. Se fait jour en elle la compréhension, non plus seulement intellectuelle mais intégrant l’émotion et les sens, que la prééminence dans sa vie doit être accordée sans compromission possible à la relation avec Dieu passant par le Christ, qui a souffert et est mort pour apporter le salut à l’humanité, selon la foi chrétienne. Thérèse retrouve, de façon définitive cette fois, l’expérience de Dieu qu’elle avait connue seize ans auparavant quand elle avait découvert l’oraison. 

Si jusqu’à présent, elle se gardait d’offenser Dieu tout en s’accommodant et profitant des relations mondaines avec ses visiteurs, elle comprend que doit s’opérer en elle une totale transformation : observer en tout la volonté divine, en lui obéissant et en l’acceptant sans réserve. Ce changement de paradigme va s’opérer par étapes : « [J]e commençai à me consacrer davantage à l’oraison et à moins m’occuper de choses capables de me nuire ; je n’y renonçai pas tout à fait, mais […] Dieu m’aida à m’en détourner ».[46] Elle conservera encore un temps quelques amitiés profanes.

Comme si elle s’abandonnait à l’action de ce qui se passe en elle, elle persévère dans ses résolutions qui lui amènent des joies de plus en plus intenses. 

« [I]l m’arrivait d’être si brusquement saisie du sentiment de la présence de Dieu que je ne pouvais douter aucunement qu’il fût en moi, ou moi que je me fusse tout abîmée en lui ».[47]

Mais Thérèse n’en a pas pour autant terminé avec ses conflits intérieurs. Si elle sent en elle des forces renouvelées et son ardeur pour Dieu raffermie, une difficulté de plus en plus fréquente à méditer sur les mystères du Christ l’amène à douter de ce qui se passe en elle : n’est-elle pas victime de son imagination ou pire du démon ?

Derniers doutes et transformation durable

Une rumeur circulait dans Avila, selon laquelle « des femmes étaient sujettes à de grandes illusions et à des mensonges que leur avait envoyés le démon, aussi commençai-je à avoir peur, tant la délectation et la douceur que je ressentais étaient extrêmes, souvent sans pouvoir m’y soustraire ».[48]

Dix ans auparavant, une religieuse de Séville, très sainte de renommée, avait finalement avoué à l’Inquisition que ses prophéties et miracles résultaient d’un pacte avec le diable. 

Thérèse pensait ne pas mériter les grâces divines dont elle jouissait car elle s’estimait encore pleine de défauts (elle ne parvenait pas à rompre une dernière relation profane qui lui paraissait bénéfique). Surmontant la crainte de se confier, elle s’adresse d’abord à un prêtre auprès de qui elle ne rencontre qu’incompréhension. Elle lui réitèrera sa demande de conseil après la lecture d’un ouvrage (« la Montée du Mont Sion »), retraçant le cheminement mystique et dans lequel elle trouve des explications sur ce qu’elle vit. Peu portés sur la mystique, le prêtre, ainsi qu’un parent par alliance de Thérèse (qui avait servi d’intermédiaire) déclarent que c’est le démon qui agit en elle et lui conseillent de s’adresser à un jésuite.

Elle rencontre alors le père Diego de Cetina, un prêtre très jeune encore, qui la comprend et la rassure en affirmant que c’est bien l’esprit divin qui agit en elle. Il lui donne des conseils pratiques précis qui lui conviennent, l’encouragent et la font progresser sur la voie de l’union avec Dieu. « [I]l me conduisait par l’amour de Dieu et semblait me laisser libre et sans aucune contrainte, hormis celles que je m’imposais par amour » écrira-t-elle[49]. Cette figure masculine aide la jeune femme à sortir de la dichotomie amour versus raison dans laquelle elle se débattait depuis sa décision volontariste d’embrasser la vie religieuse. Thérèse se rend compte alors qu’elle devient capable de rester unie à Dieu, non seulement au cours des moments d’oraison, mais dans les activités de la vie quotidienne au couvent. Tout se passe comme si la jeune femme accepte d’être habitée par Dieu, par un Autre dont elle ne peut ni ne veut maîtriser la présence en elle.

Thérèse sera de nouveau déstabilisée quand le père de Cetina sera envoyé dans une autre ville. Elle se sent perdue et redoute de retomber dans ses erreurs. C’est alors qu’elle noue une amitié avec Doña Guiomar de Ulloa, une jeune veuve d’Avila, très dévote, qui avait fait de sa demeure une sorte de monastère où, en compagnie d’une autre jeune femme, elle menait une vie intense de prières. Sortant de son couvent, Thérèse y résidera pendant environ trois ans (de 1555 à 1558) et pourra facilement consulter certains prêtres de la Compagnie de Jésus que Doña Guiomar fréquentait.

C’est ainsi que le père Juan de Pradanos devient son nouveau confesseur. Thérèse écrira qu’il la dirige « avec beaucoup de douceur et d’adresse, car, loin d’être forte, mon âme était très tendre, et particulièrement quand il s’agissait de renoncer à certaines amitiés qui pourtant, n’offensaient pas Dieu ».[50] Thérèse craint en effet de blesser une personne précise en mettant fin à la relation. Guidée par le prêtre qui lui avait recommandé de confier le problème à Dieu en récitant le Veni Creator, elle parviendra à trancher ce dernier lien devenu inapproprié le jour de la Pentecôte 1556, jour où elle connaîtra sa première extase. « Un jour où j’étais restée longtemps en oraison, à supplier le Seigneur de m’aider à le contenter en toutes choses, je commençai l’hymne ; et pendant que je la disais, je fus saisie par un ravissement si soudain, qu’il me tira presque hors de moi-même (…). J’entendis ces mots : « Je ne veux plus que tu converses avec des hommes mais avec des anges ».[51]« Tout s’est réalisé, car jamais plus je n’ai pu fonder une amitié ni recevoir de consolations, ni éprouver une affection particulière, si ce n’est avec des personnes dont j’entends qu’elles aiment Dieu ainsi et cherchent à le servir ».[52]

Thérèse a désormais 41 ans ; ses plus âpres conflits intérieurs ont duré près de vingt ans, faisant suite à ceux, plus larvés, qui ont marqué sa prime jeunesse.

Tout au long de sa vie ultérieure, Thérèse ne vivra aucunement en recluse, elle rencontrera nombre de personnes avec qui elle nouera des relations d’affection et d’amitié mais ces relations n’entreront plus en concurrence avec le lien avec Dieu. La passion thérésienne se portera avant tout sur Dieu et le Christ. Thérèse résume ainsi la longue traversée de la « mer orageuse » [53] : « Béni soit Dieu pour toujours, lui qui, en un instant, m’a donné la liberté que je n’avais su acquérir malgré tous mes efforts pendant bien des années, et je m’étais fait une telle violence que ma santé s’en était gravement ressentie ».[54]

Il est probable, qu’indépendamment de la foi en Dieu, Thérèse ait bénéficié enfin, à travers des relations transférentielles sur plusieurs personnes importantes pour elle, des effets de sa parole, conjugués à l’accueil de ce qui insistait à se faire jour en elle, par-delà refoulements et clivages, à l’acceptation de ce qui la déterminait et la conduisait à son insu.

Conclusion

Les conflits psychiques de Thérèse d’Avila prennent sans doute racine dans les divergences opposant dans son enfance son père et sa mère dans l’appréciation des romans de chevalerie, conflits occultés partiellement par l’aspect obsessionnel sinon addictif qui caractérise la plongée dans l’imaginaire de Thérèse à cette époque.

Ces conflits internes vont s’intensifier progressivement tout au long de la jeunesse de Thérèse au point de mettre gravement sa vie en danger et de faire le lit de somatisations impressionnantes et longtemps invalidantes. Ces dernières ne s’atténuant que pour laisser la place à la conscience de souffrances morales déchirantes. C’est seulement après de longues années suivant le décès de son père que la jeune religieuse trouvera l’apaisement intérieur.

Les diverses relations, fondées sur la parole, avec des prêtres et une amie très proche – relations susceptibles d’être qualifiées de transférentielles – ont sans doute permis à Thérèse de réduire le poids des somatisations et autres maladies qui, si elles continueront toute sa vie, seront reléguées à une place secondaire. Elles ont vraisemblablement favorisé une sortie de l’identification à une mère sans cesse malade et décédée très tôt ainsi qu’à l’amour œdipien pour un père aimant mais très strict et qui était devenu son disciple dans la pratique de l’oraison. Ces relations humaines ont eu pour effet de relancer le désir de Thérèse et de lui permettre d’accepter ce qui se passait en elle.

Libérée des effets destructeurs de ses antagonismes internes, Thérèse va pouvoir livrer d’autres batailles, sur le plan de la réalité matérielle et sociale, pour mener à bien ce qui lui sera intimement ordonné par « Sa Majesté » (Dieu) : fonder de nouveaux monastères, réformés, dans toute l’Espagne. La réforme du Carmel qu’elle entreprend constitue un passage à l’action concrète, dans un déplacement, une externalisation, à la fois répétition et transformation, des conflits qui l’ont torturée jusqu’à ses quarante et un ans. 

Remerciements

Merci à Edith Béguin pour les stimulants échanges et partages de réflexions que nous avons eus pendant deux années autour du « cas » Thérèse d’Avila et notamment pour les références au concept de « cruauté mélancolique »  (Jacques Hassoun), à celui de Nebenmensch (Freud), pour les précisions sur la « conversion » de (saint) Augustin ainsi que pour plusieurs remarques précieuses de relecture.

Merci également à Claude Blondeau pour sa relecture et diverses suggestions pleins d’intérêt.

Bibliographie succincte

Marcelle Auclair « La vie de sainte Thérèse d’Avila », Le Seuil, 1950.

Jacques Hassoun « La cruauté mélancolique », Aubier, 1995.

Julia Kristeva « Thérèse mon amour » Fayard, 2008.

Sylvie Maillard « La Théorie du Nebenmensch, ou la genèse de l’éthique en psychanalyse »Nonfiction, Le quotidien des livres et des idées, 2011 

Françoise Ponticelli « Thérèse d’Avila, femme et sainte », séminaire Ecart psy du 11 janvier 2018.

Emmanuel Renault « Sainte Thérèse d’Avila et l’expérience mystique » Editions du Seuil, 1970 puis 1985.

Thérèse d’Avila « Livre de la Vie » (traduction et édition de Jean Canavaggio), Gallimard, 2015.


[1] Livre de la vie I, 4

[2] idem II, 1

[3] Livre de la Vie II, 1

[4] Idem II, 1

[5] idem II, 1

[6] idem I,4

[7]idem III, 5

[8] Livre de la Vie I,7

[9] idem II, 1

[10] Livre de la Vie II, 6

[11] idem II, 7

[12] idem II, 8

[13] idem II, 6

[14] idem, III, 1

[15] idem III, 1

[16] idem III, 1

[17]  Livre de la Vie III, 5

[18] idem, III, 5

[19] idem III, 5

[20] idem III, 7

[21], Livre de la Vie IV, 1

[22] Idem IV, 5

[23] Livre de la Vie IV, 6

 [24] idem V, 7

[25] idem V, 10

[26] idem V, 11

[27] Idem VI, 1

[28] Livre de la Vie VI, 2

[29] La cruauté mélancolique, Aubier, 1995

[30] Article « Thérèse d’Avila, femme et sainte »

[31] « Thérèse mon amour » Fayard, 2008

[32] Livre de la Vie VII, 1

[33] idem, XXXVII, 4

[34] idem VII, 17

[35] Livre de la Vie VIII, 2

[36]  Idem VII, 14

[37] idem VII, 9

[38] Livre de la Vie VIII, 12

[39] Article de Sylvie Maillard , « Théorie du Nebenmensch »

[40] idem

[41]  Livre de la Vie VII, 6

[42] Livre de la Vie VII, 8

[43]idem VII, 17

[44] Livre de la Vie,  IX, 8

[45]Livre de la Vie IX, 1

[46] Livre de la Vie IX, 9

[47] idem X, 1

[48] idem XXIII, 2

[49] Livre de la Vie XXIV, 1

[50] Idem XXIV, 5

[51] Livre de la Vie XXIV, 5

[52] idem XXIV, 6

[53] idem VIII, 2

[54] idem XXV, 8