Le geste poétique de Celan se déploie à partir de la catastrophe d’Auschwitz et de la solution finale.
Il ne représente pas une réalité. Sa poésie est d’abord un paysage qu’on ne connait pas, mais on y entre.
Il définit le travail poétique comme ce qui appelle.
Il ne passe pas par son cours premier mais par ce qui est inconnu.
Une trajectivité, un frayage pour créer une dialectique intégrant le non accessible.
Une dialectique instituant les points d’apories
Ce serait une contre-langue, la shoah comme début de quelque chose et non pas un geste commémoratif.
Paul Celan prononce cette phrase au moment de recevoir le prix Georg Büchner en 1960 (cf Le Méridien). Il parle de la place de la poésie dans l’art et dans l’histoire, dans la gravité de l’Histoire.
Citons cette phrase :
« Celui qui marche sur la tête a le ciel en abîme sous lui ».
La relation entre l’art et la poésie est l’une des phrases qui orientent lalecture du Méridien.
Autre citation importante : « Le poème est seul. Il est seul et en chemin, celui qui l’écrit lui est simplement donné pour la route … Celui qui l’écrit reste donné au poème, ce n’est pas n’importe qui qui se donne…Seules des mains vraies écrivent des poèmes vrais. »
Pour Celan le poème est une poignée de mains cf « Je ne vois pas de différence entre un poème et une poignée de mains » Le poème est la configuration du langage singulier d’un individu. Celan affirme que le poème est en avance sur nous : « La poésie, elle aussi, brûle les étapes »
C’est de la rencontre avec la poésie que commence à résonner la langue, comme le surgissement du poème et que du langage se libère.
Le poème acquière de l’Autre mandat (de l’automandat, il parle.
Le poème parle.
Il fait passer la cause de la langue, la langue en tant qu’intraduisible. Le poète introduit l’oral. C’est cette oralité que l’on peut lire, comme un pari du poème contre la logique du signe linguistique.
Parle, toi aussi
Parle comme le dernier,
Dit ton dit
Parle
Mais ne sépare pas le oui du non
Comment ne pas y voir ce qui caractérise le discours de l’inconscient : la non contradiction, le maintien des opposés, la non-séparation entre le oui et le non. Celan est proche de ce terme de sujet et du discours de la psychanalyse.
C’est donc cet abîme sous les pieds, l’abîme de celui qui marche sur la tête, la réponse muette de ce qui, dans Todesfuge, Fugue de mort, s’annonce comme les tombes creusées dans l’air.
« Nous creusons une tombe dans les airs ».
La métaphore n’est pas poétique, elle est douloureusement réelle, c’est la fumée qui serpente vers le ciel, produite par les fours crématoires, laquelle se transforme, inversant le ‘creuser une fosse dans la terre’ en la creusant en l’air, dans les nuages de fumée.
L’abîme sous les pieds, tête baissée ou levée, c’est l’abîme dans lequel se creuse la fosse.
Il n’y a pas d’art innocent ou ingénu. Celui qui parle ou écrit-poète-artiste, politique, analysant ne peut renier son énonciation, ni le Réel qui le cause.
Le poète signe avec son nom et avec celui de son temps comme l’affirme Derrida.
Au début du Méridien- le méridien de la lecture de Celan, c’est celui qui unit certains lieux sur une carte- une carte sur laquelle il sait « où devraient se trouver » ces lieux, les lieux méridiens du fil de l’histoire.
Tout aussi bien les dates : celle du 20 janvier, date où Lenz traverse les montagnes, date qui résonne avec une autre date, un autre 20 janvier, le 20 janvier 1942, où à Wannsee près de Berlin se réunirent autour d’Hitler, Heydrich, Eischman et les principaux dignitaires de la machine nazie pour édicter la « solution finale » de l’éradication des juifs d’Europe.
Au début du Méridien, ilsignazlke que la poésie et plus précisément l’art est une conversation qui » … pourrait être sans fin si rien ne venait l’interrompre. Quelque chose vient l’interrompre. Ce qui s’interpose dans cette conversation, la transforme en dialogue (dia/logos), et cette transformation se révélera décisive, c’est l’irruption du Réel, un Réel trop Réel pour que la conversation se poursuive. C’est par exemple, dans La Mort de Danton, pièce de Georg Büchner, alors qu’une conversation se développe sur l’art, qu’elle s’interrompe parce que quelque chose s’interpose et qui est l‘appel du bourreau.
Celan, Face à l’appel du bourreau, trouve en l’intervention abrupte de Lucile, la femme de Danton, qui crie « vive le roi ! » une sorte de contre-parole qui ne se résigne pas devant l’Histoire, ni n’avalise aucune monarchie, mais qui devient une « majesté de l’absurde », un acte de liberté in extremis
Michèle Langlois, juillet 2023